Interview de M. Luc Guyau, président de la FNSEA, dans "La Tribune Desfossés" du 18 mai 1994, et articles dans "L'information agricole" d'avril 1994 et "Le Monde" du 19 mai (intitulé "Un projet pour le monde rural"), sur l'avenir de l'agriculture française et l'évolution de la PAC et sur les revendications de la FNSEA notamment pour un allègement des charges pesant sur les exploitations.

Prononcé le 1er avril 1994

Intervenant(s) : 

Média : L'Information agricole - La Tribune Desfossés - Le Monde

Texte intégral

Avril 1994
L'information Agricole

Après une tournée dans un canton imaginaire, Luc Guyau interpelle le Ministre :

Lorsque vous irez à l'Assemblée Nationale pour le grand débat sur l'agriculture, tenez le discours que tiendrait un agriculteur ! (…) Voici ce que vous pourriez dire :

(…) Quelle agriculture (…) pour la France de demain ? (…) Une agriculture :

Économique : un secteur économique dynamique, exportateur et source de prospérité et d'emploi.

Territoriale : une activité présente sur la totalité du territoire national, garante d'une répartition équilibrée de la population française.

Écologique : une profession active dans la protection de l'environnement et la valorisation de l'espace et des patrimoines locaux.

Responsable : une agriculture à "responsabilité personnelle", où le statut juridique compte moins que le rôle de l'exploitant dans la gestion de l'entreprise.

Stratégique : un moyen de présence et d'influence, sur une scène internationale où les échanges alimentaires constituent un enjeu crucial et stratégique pour le XXIe siècle.

Pour y parvenir, (…) les efforts doivent porter dans trois directions :
- Un secteur compétitif ;
- Une agriculture conquérante ;
- Un territoire équilibré.

Un secteur compétitif

(…) Réduire les charges : c'est notre obsession à nous agriculteurs, ce doit devenir la vôtre !

Je ne me lancerai pas dans un catalogue exhaustif. Mais (…) il faut exclure de l'assiette (des cotisations sociales) les revenus du capital ! (…)

Encourageons aussi investissement et modernisation. (…) La bonification doit redevenir le mode de financement normal pour les investissements agricoles. (…) C'est dans tous les secteurs qu'il faut repenser le financement des investissements d'adaptation et de productivité. La bonification doit conserver son sens même en période de baisse des taux d'intérêt : le taux des prêts ne doit plus dépasser l'inflation. Et si l'inflation passe à zéro, les prêts aidés devront suivre !

(…) Nos retraites agricoles (…) : nous voulons la parité avec les autres secteurs.

(…) Conjoints (compris).

Enfin, il n'y aura pas de modernisation (…) si le dispositif de préretraite actuel n'est pas maintenu. (…) Nous en avons besoin pour conforter l'installation des jeunes agriculteurs.

(…) La FNSEA est prête à signer avec l'État un pacte pour l'emploi (…) Pour des dizaines de milliers d'emplois. Les moyens : (…) faire passer de 60 à 100 jours le délai d'exonération de charges pour les saisonniers. (Exonération de charges sur 2 500 francs de salaires pour tous les permanents). Un emploi créé ou maintenu en milieu rural, c'est une famille de moins dans les banlieues.

(…) Dernier axe pour l'intervention publique l'orientation stratégique de notre agriculture. (…) La politique agricole doit retrouver plus de cohérence. Il faut imposer une conception globale de l'entreprise agricole, et dépasser le simple raisonnement de filière. (…)

La réforme de la PAC menace l'équilibre entre les productions. En cas de délocalisations massives, certains secteurs déjà fragiles risquent d'être totalement déséquilibrés, comme ce fut le cas pour la viande bovine et les céréales après l'instauration des quotas laitiers. Épargnons aux agriculteurs la tentation des délocalisations, empressons-nous de découvrir de nouvelles activités et de nouvelles richesse. (…)

Une agriculture conquérante

(…) Au fronton de nos exploitations, "valeur ajoutée" doit désormais remplacer "productivité" (…) Plusieurs voies (…)

D'abord, les produits de qualité à haute valeur ajoutée. (…) Supprimer les labels ? Il ne saurait en être question ! (…) "Touche pas à mon label", voilà notre mot d'ordre.

Autre piste (…) investir l'aval, s'impliquer dans la transformation et la commercialisation. En 1994, la tâche de l'agriculteur ne s'arrête pas au bord du champ où il entasse sa récolte. (…) Partenariat ? oui ! Intégration ? non !

Les coopératives sont particulièrement concernées. Aujourd'hui, adhérer à une coopérative ne suffit plus. Chacun doit faire plus. À nous, les animateurs de la coopération, d'y assumer notre place et d'éviter les dérives. L'esprit coopératif n'est jamais acquis; il doit être reconquis tous les jours.

 

18 mai 1994
La Tribune Desfossés

La Tribune : Vous avez formulé vingt et une propositions pour le débat d'orientation sur l'agriculture qui s'ouvre aujourd'hui à l'Assemblée, mais aucune d'elles ne concerne les marchés extérieurs. Pensez-vous qu'il n'y a plus rien à faire à ce niveau ?

Luc Guyau : Il faut être bien clair. L'esprit pervers de Blair House rode toujours. C'est dangereux pour l'avenir de l'agriculture française et européenne. Mais cela a été décidé et, le 15 décembre, les parlementaires français se sont engagés à soutenir le gouvernement pour accepter les accords du Gatt. En contrepartie, nous avons demandé que la France – gouvernement et Assemblée nationale – mette en œuvre tous les moyens pour redonner confiance à ses agriculteurs en resituant notre agriculture non seulement dans le nouveau cadre international mais aussi dans le cadre de la société française. C'est pourquoi ce débat est essentiel pour nous. Il s'agit d'un débat français pour savoir comment la France met en œuvre sa propre politique, avec les décisions qui relèvent de sa seule responsabilité, pour redonner confiance aux agriculteurs. Ce que nous demandons, c'est que ce débat définisse la politique agricole française dans le contexte européen et international que l'on connaît. Nous attendons un message fort de l'Assemblée.

La Tribune : Mais il existe bien un débat sur l'évolution de la politique agricole commune. N'avez-vous pas de demandes sur ce point, alors que le gouvernement prépare un mémorandum pour la fin de l'année en vue de la présidence française de l'Union européenne ?

Luc Guyau : Justement, le débat sur l'évolution de la PAC doit arriver après que l'on ait bien défini ce que la France veut faire de son agriculture. Mais, surtout, que la France exprime clairement, par la voie de ses mandants, quel rôle son agriculture peut et doit jouer en matière stratégique et politique au niveau international. La France va-t-elle, à l'issue de ce débat, dire, comme nous le souhaitons, que sa politique agricole repose sur sa présence sur le marché européen et international ? Cela ne sert à rien d'avoir une agriculture puissante pour sa seule consommation intérieure. En ce qui concerne le mémorandum français sur l'évolution de la PAC, il serait judicieux que la France le prépare avec la présidence précédente, c'est-à-dire avec les Allemands. Si la France et l'Allemagne parviennent à se mettre d'accord sur un projet d'évolution de la PAC, on peut être sûr que le projet sera appliqué.

La Tribune : Pour accroître la compétitivité de l'agriculture française, vous revendiquez surtout une baisse des charges pour les exploitations. Mais il va bien falloir trouver des compensations. Doit-on augmenter les taxes payées par les autres professions ou les urbains ?

Luc Guyau : S'est-on posé la question de savoir qui va payer le déficit d'Air France ? Qui va payer pour la RATP ? Pour les lignes non rentables d'Air Inter ? Pourquoi ne pas rémunérer l'agriculteur pour le service rendu à la collectivité par des allégements de charges ? Hier, les prix garantis de nos produits suffisaient. C'était la cerise sur le gâteau en plus ; on produisait et on rendait service. Aujourd'hui on réduit nos prix, on a pris les trois quarts de notre productivité depuis quinze ou vingt ans… Les agriculteurs ne peuvent plus à la fois vendre des produits compétitifs et rendre service à la collectivité. Nous demandons donc qu'ils soient rémunérés quand, par exemple, ils entretiennent l'espace. On ne va tout de même pas installer des péages sur les chemins ruraux. Ce service non marchand rendu à la collectivité doit être rémunéré dans le cadre du budget de la nation. Et c'est aux pouvoirs publics d'affecter les moyens nécessaires. Ce n'est pas à nous de dire à Nicolas Sarkozy où il va trouver l'argent.

La Tribune : Vous demandez également une adaptation du statut des exploitations. Mais l'on a l'impression que vous voulez le beurre et l'argent du beurre en ne revendiquant que les avantages de l'artisanat, de l'entreprise individuelle et du salarié, sans vous soucier de leurs contraintes.

Luc Guyau : Notre position est claire : mêmes droits, mêmes devoirs. Si le développement de l'agriculture se fait dans des situations plus favorables que pour les autres couches sociales, cela ne peut pas être, en effet, acceptable. Mais, que ce soit en matière d'impôts ou de cotisations sociales, il faut que nous avons les mêmes droits et les mêmes devoirs. À partir de là, je crois qu'il y aura beaucoup moins d'incompréhensions entre les différentes couches sociales.

La Tribune : Comment peut-on asseoir les cotisations sociales de l'agriculteur sur son seul revenu du travail ?

Luc Guyau : Nous sommes la seule catégorie professionnelle qui payons nos cotisations sociales sur un revenu plus large que celui du seul travail. Nous payons nos cotisations sociales aussi sur le revenu réinvesti et sur le revenu foncier. Ce n'est pas équitable.

 

19 mai 1994
Le Monde

Point de vue

Un projet pour le monde rural

Par Luc Guyau, président de la FNSEA

Récession, chômage, dette publique, investissement en chute libre… L'économie française se porte mal, malgré une petite reprise de la croissance. Politique agricole commune (PAC), Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) : l'agriculture va tout aussi mal… Ce n'est pas elle qui sortirait l'économie française de l'ornière. Regardons de plus près ! Car le secteur agricole constitue en réalité une mine de solutions, un filon sous-exploité, pour sortir le pays de la crise. Qu'il s'agisse du chômage ou encore de l'explosion des villes et de son pendant, l'exode rural, l'agriculture peut apporter des réponses.

Contribuer au redressement du pays : c'est autour de ce thème que nous réfléchissons d'arrache-pied depuis que s'est achevée la bataille du GATT, en décembre 1993. Le GATT remettait brutalement en cause la raison d'être de l'agriculture et tous ses principes. Ainsi prise à parti, c'est l'ensemble de la profession qui s'est impliquée dans la réflexion. En quelques mois, nous avons mis sur pied un programme complet et original. La profession, par la voix de ses organisations représentatives, propose à l'ensemble de nos concitoyens un vaste pacte agricole.

Nous prenons quatre engagements : développer l'emploi en agriculture pour lutter contre la progression du chômage ; offrir aux Français un espace d'accueil dans un environnement de qualité ; rétablir un tissu social sain et équilibré en favorisant le développement du monde rural ; enfin, fournir à la France et à l'Europe des Douze les moyens d'une présence économique et politique sur les marchés alimentaires mondiaux.

Ces engagements constituent un véritable projet de société : ils visent des objectifs que partagent tous les Français. Nous nous portons donc au-devant de leurs aspirations. Le devoir des pouvoirs publics est de nous aider, dans l'intérêt de l'agriculture et du pays tout entier. Le Parlement est saisi par le gouvernement et nous attendons des pouvoirs publics deux initiatives : qu'ils s'engagent et approuvent le pacte proposé aux Français par les organisations professionnelles et qu'ils dégagent les moyens nécessaires à la réalisation du pacte.

La priorité absolue, aux yeux de la profession agricole, c'est la diminution des charges. C'est à cette condition que les entreprises agricoles saisiront les occasions de développement qui se présenteront et proposeront des produits et des services nouveaux à forte valeur ajoutée. C'est à cette condition que des exploitations se créeront et se maintiendront sur l'ensemble du territoire. Bref, c'est la condition à un espace rural vivant et au rééquilibrage économique et démographique du pays.

La diminution des charges

La diminution des charges n'est pas la seule priorité. La France doit veiller, notamment, à la pérennité du cadre agricole communautaire. Préférence communautaire, stabilité des règles juridiques, pérennité de financement pour la nouvelle PAC, autant de questions qui exigent la plus grande vigilance à Bruxelles. Mais l'action sur les charges relève des seules autorités françaises. Celles-ci doivent en faire une priorité afin de renforcer notre compétitivité face à nos partenaires européens.

En 1958, les responsables politiques français n'abdiquaient pas leur autorité en créant la Communauté européenne et la Politique agricole commune. En 1994, leurs successeurs ont les mêmes responsabilités. Ils répondront de leurs déclarations et de leurs décisions devant leurs concitoyens. "Des entreprises agricoles performantes sur un territoire équilibré" : telle est l'ambition de la FNSEA. Cette ambition doit être celle de la France et de tous les Français.