Texte intégral
ONU (politique française)
Q. : Quelle est, aujourd'hui, la place de l'ONU dans la diplomatie française ?
R. : Une place centrale, de toute évidence. Nous sommes très conscients des responsabilités que nous confère notre siège de membre permanent au Conseil de sécurité et personne ne peut nier que nous assurons ces responsabilités activement. Depuis dix-huit mois, la France est à l'origine de quelques-unes des résolutions les plus importantes du Conseil, notamment sur l'ex-Yougoslavie ou le Rwanda. Deuxième contributeur de troupes aux opérations de maintien de la paix – elle a même été le premier en 1993, elle a perdu plusieurs de ses soldats, morts sous casque bleu. Cinquième contributeur financier, elle s'acquitte de ses obligations de paiement avec ponctualité.
Au-delà du maintien de la paix, la France s'implique fortement dans les autres activités du système onusien. Pour ne prendre que deux exemples, c'est à Paris que sera signée le mois prochain, en présence du Président de la République, la Convention sur la lutte contre la désertification. C'est à Paris également que se tiendra, en décembre, à l'invitation du Premier ministre, le sommet sur le sida organisé avec l'Organisation mondiale de la santé.
Le sens de cet engagement est clair : nous sommes profondément convaincus que l'ONU, de par son caractère universel, doit demeurer la clé de voûte du système international. C'est évident en matière de sécurité. L'autorisation de l'ONU est un passage obligé pour le recours à la force et la France a montré son attachement à ce principe lors de la crise rwandaise. Mais l'ONU doit également retrouver un rôle central dans le domaine de l'aide au développement. Je pense que nous aurons l'occasion d'y revenir.
Casques bleus (effectif total)
Q. : Quelle est, à l'heure actuelle, la participation française aux différentes opérations de maintien de la paix ?
R. : Elle reste très importante. En effet, depuis le mois de mai 1994, la France est au second rang des contributeurs de troupes, derrière le Pakistan. Au 31 août 1994, la France déployait en effet 6 204 hommes sur un total de 76 612 casques bleus, ce qui représente près de 9 % de l'ensemble. Notre principal effort porte sur l'ex-Yougoslavie, où 5 804 soldats français sont stationnés. Cette forte participation nous place devant nos principaux partenaires : Inde, Royaume-Uni, Jordanie, Bangladesh.
Opération militaire extérieure (Rwanda)
Q. : Vous venez d'évoquer la crise rwandaise. Comment s'est organisée la coopération entre la France et l'ONU dans cette opération ?
R. : Comme vous le savez, c'est du Conseil de sécurité des Nations Unies que la France a reçu le mandat d'intervenir au Rwanda pour conduire une opération humanitaire. La mission des forces françaises de « Turquoise » était fixée par la résolution 929. Elles s'y sont fidèlement tenues. Durant les deux mois qu'a duré l'opération, la France a veillé à informer, oralement et quasiment en temps réel, les membres du Conseil de l'évolution de la situation ; elle a, en outre, présenté plusieurs rapports écrits sur le déroulement des opérations.
MINUAR
Dans le même temps, une coopération étroite s'instaurait avec le Secrétariat général de l'ONU à New York, dont nous n'avons eu qu'à nous féliciter. Elle fut précieuse notamment lorsqu'il s'est agi de préparer le déploiement des renforts de la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda) dans la zone humanitaire de sécurité où opéraient les forces françaises, de manière à assurer la meilleure transition possible. Vous savez d'ailleurs que la France a trouvé son meilleur soutien en la personne du Secrétaire général lui-même, partisan de l'intervention dès ses débuts. Mais la coopération ne s'est pas limitée au siège de l'Organisation. Elle s'est également très concrètement traduite sur le terrain à travers des contacts permanents entre les forces françaises et les troupes de la MINUAR, par l'intermédiaire des officiers de liaison échangés de part et d'autre et par des rencontres directes entre le général Lafourcade et le général Dallaire.
FORPRONU
Q. : Dans l'ex-Yougoslavie, par contre, cette coopération a été parfois plus problématique. Et l'action de l'ONU est souvent vivement critiquée…
R. : Ces critiques sont, j'en suis profondément convaincu, injustes. La présence des Nations Unies et de la FORPRONU a d'abord permis d'alléger les souffrances des populations. Sans casques bleus sur place, sans leurs efforts pour maintenir ouvert l'aéroport de Sarajevo, l'aide humanitaire ne parviendrait pas à ses destinataires. La présence de la FORPRONU a contribué à éviter l'extension du conflit et l'embrasement régional qui aurait pu en résulter. Enfin, la FORPRONU a empêché le règlement de ce conflit par la force : sans elle, Sarajevo, Gorazde, Srebrenica, d'autres villes encore seraient depuis longtemps tombées. D'ailleurs, on voit aujourd'hui les autorités de Sarajevo préférer le maintien de la FORPRONU à la levée de l'embargo sur les armes : c'est la preuve de l'efficacité des casques bleus !
ONU
Ce bilan n'est pas mince. Il y a bien sûr des ombres au tableau. L'action de l'ONU vaut ce que vaut la détermination des États. Mon pays a dû trop souvent déplorer des retards, des défauts d'engagement. Mais l'effort d'adaptation de l'Organisation a été à la hauteur des défis rencontrés. Partout, et souvent dans l'urgence, l'ONU a su innover, qu'il s'agisse de faire pression sur les parties en définissant un dispositif de sanctions d'une rigueur inégalée, de renverser les conséquences des rapports de force militaires sur le terrain en préservant les zones de sécurité, ou de faire prévaloir le droit, en créant pour la première fois un tribunal pénal international.
OTAN
Notre présence active au sein des trois grandes instances saisies du conflit dans l'ex-Yougoslavie – ONU, OTAN et Groupe de contact – nous a permis de résoudre, lorsqu'ils se sont posés, les problèmes de coordination. Vous vous souvenez que les procédures de concertation entre l'ONU et l'OTAN pour l'emploi de l'arme aérienne ont pu être critiquées pour leur lourdeur. Nous avons insisté, compte tenu de l'importance de leur signification politique, pour qu'elles soient à la fois maintenues et améliorées. Nous y sommes parvenus avec l'aide de tous, et le dispositif aérien mis au service de l'ONU par les États membres de l'Alliance atlantique confère désormais à la FORPRONU une vraie crédibilité en matière de dissuasion. Les événements récents le prouvent.
Groupe de contact (États-Unis, Russie, Grande-Bretagne, Allemagne, France)
Sur le plan politique, la situation a progressé. J'ai souhaité, dès mon arrivée à la tête de la diplomatie française, que compte tenu de ses enjeux et de sa gravité, le conflit dans l'ex-Yougoslavie fasse l'objet d'un consensus. Ça n'a pas été facile, mais nous y sommes parvenus. L'action du Groupe de contact marque la cohésion qui s'est établie entre les États-Unis, la Russie et l'Union européenne. Le Groupe a pu définir un projet de règlement qui a été accepté par toutes les parties à l'exception des Serbes de Bosnie. L'attitude nouvelle de Belgrade, dont nous nous assurons qu'elle continue de prévaloir, est un signe positif.
La diplomatie des Nations Unies joue donc un rôle déterminant dans l'ex-Yougoslavie. Je peux comprendre qu'ici ou là, la tentation de baisser les bras se fasse jour. Mais je crois qu'il ne faut pas y céder. La levée de l'embargo sur les armes, parce qu'elle suppose le retrait préalable de la FORPRONU et qu'elle implique de laisser, à nouveau, libre cours à la violence, me paraît à cet égard une véritable mesure de désespoir que nous devons éviter.
Haïti
Q. : La France a encouragé l'action des Nations Unies pour rétablir la démocratie en Haïti…
R. : La France est, effectivement, activement impliquée, depuis l'origine, dans les efforts des Nations Unies pour rétablir la démocratie et la légalité constitutionnelle en Haïti et pour permettre le retour du Président légitimement élu. Membre du groupe des pays amis d'Haïti, la France a parrainé et voté l'ensemble des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité visant à obtenir des militaires haïtiens le respect des engagements qu'ils avaient signés dans l'accord de l'Ile des Gouverneurs en juillet 1993.
MINUHA
À ce titre, et après l'échec de très nombreuses tentatives diplomatiques, la France a approuvé la résolution 940 autorisant une intervention multinationale pour permettre le départ des militaires, le rétablissement de la sécurité et de la démocratie, le déploiement de la Mission des Nations Unies en Haïti (MINUHA) et le retour du Président élu. Elle contribuera à la MINUHA en envoyant une centaine d'instructeurs de police (gendarmes et policiers) pour former la nouvelle police haïtienne, lorsque le Secrétaire général des Nations unies estimera que les conditions de déploiement de cette mission sont réunies. La France a également, dès la première phase de l'opération autorisée par la résolution 940, mis à la disposition des Nations unies deux officiers au sein du groupe d'observateurs militaires, qui, à titre d'élément précurseur de la MINUHA, devraient arriver en Haïti dans les prochains jours.
La France a accueilli avec intérêt l'accord intervenu entre M. Carter et les autorités haïtiennes, de facto, et souhaite une résolution rapide de la crise politique dans le respect des résolutions du Conseil de sécurité et dans l'esprit des dispositions de l'accord de l'Ile des Gouverneurs. La France souhaite, dès lors que cet accord sera mis en vigueur dans des conditions satisfaisantes, que les sanctions puissent être suspendues dès que possible. Elle sera alors prête à reprendre sa coopération bilatérale avec Haïti.
ONU (réformes)
Q. : Je voudrais, pour terminer sur cette question, vous demander si la France est favorable à une réforme des modalités du maintien de la paix ? Que pensez-vous, notamment, de l'idée de créer une « armée internationale » ?
R. : La France travaille sans relâche à l'amélioration du fonctionnement des opérations de maintien de la paix et à la réforme des structures du Secrétariat en charge de ce secteur. Depuis un an, nous avons pris différentes initiatives dans ce domaine.
S'agissant de la conception des opérations et de la réforme du Secrétariat, nous réclamons en premier lieu un renforcement des moyens en hommes et en infrastructures du Département des opérations de maintien de la paix, indispensable face à la multiplication de celles-ci.
Nous demandons ensuite l'amélioration des capacités de planification militaire au sein de ce département.
Il convient, en troisième lieu, d'accroître le potentiel logistique des Nations Unies, dans les domaines correspondant à des besoins constants d'une mission à l'autre, par la constitution de stocks de matériels. Il importe aussi de veiller à une meilleure interopérabilité des contingents, ce qui implique le développement de formations commune des différents contingents nationaux au maintien de la paix.
Enfin, il est indispensable d'obtenir un renforcement du contrôle des opérations, que ce soit au stade de leur préparation, par l'envoi de missions d'établissement des faits et la désignation systématique de représentants spéciaux du Secrétaire général, ou au stade de leur conception : il faut définir des mandats clairs, correspondant à des buts politiques bien identifiés, et fixant des objectifs d'étape.
Dans l'esprit des réformes en cours, nous soutenons vivement la mise au point d'un « réseau de modules de forces en attente », visant à fournir au Secrétariat une banque de données rassemblant les contributions potentielles des États membres aux opérations de maintien de la paix, sans néanmoins qu'un « droit de tirage » puisse être automatiquement invoqué à leur endroit. Nous sommes à l'initiative de ce projet, repris par le Secrétaire général dans son Agenda pour la paix nous avons piloté les travaux du groupe de travail et nous avons fourni notre réponse en juillet, qui porte sur une offre potentielle de 5 000 hommes…
ONU (financement)
Q. : L'ONU se heurte à un problème financier de plus en plus grave. Est-ce que la France a des propositions pour tenter de résoudre cette crise ?
R. : Nous abordons ici un point essentiel. La crise financière chronique de l'ONU est un sujet largement débattu depuis des années, mais elle a atteint cet été une dimension réellement préoccupante, en partie due au coût des opérations de maintien de la paix, avec un montant d'impayés record de plus de 3,5 milliards de dollars. L'apurement prochain annoncé par les États-Unis d'une grande partie de leurs arriérés devrait momentanément soulager la trésorerie de l'Organisation, mais le problème reste posé pour l'avenir. Plusieurs axes de travail doivent être explorés : d'une part, dans un esprit de rigueur, il est impératif de poursuivre les différentes réformes engagées, notamment en ce qui concerne la restructuration du Secrétariat et le renforcement des contrôles. La récente nomination d'un inspecteur général va dans ce sens et j'ai moi-même proposé la création d'un Comité de constatation des irrégularités budgétaires ; il faut également mentionner les problèmes liés au barème des contributions, qui définit la répartition de la charge financière entre les pays et fait l'objet d'un débat très animé. À l'évidence, il souffre de nombreuses imperfections et ne peut plus prétendre refléter équitablement la capacité réelle de paiement de certains États. Les travaux en cours sur la révision de ce barème apporteront, je l'espère, une solution concertée à ce problème délicat, qui permettra d'aller de l'avant sur des bases plus saines et acceptées par tous. Mais la cause principale de la crise financière demeure l'importance des arriérés de paiement, qui grèvent la trésorerie de l'Organisation et menacent de paralyser son action. La France va proposer la mise en place de mesures d'incitation positives et pénalisantes au règlement des contributions.
ONU (élargissement du Conseil de sécurité)
Q. : Une autre question d'actualité, dans le domaine institutionnel, est celle d'un élargissement possible du Conseil de sécurité. Là encore, quelle est la position de la France ?
R. : La France y est favorable. Elle le considère même nécessaire. Elle s'est ainsi prononcée pour une augmentation du nombre des membres, permanents et non permanents, suffisamment modérée toutefois pour ne pas affecter l'efficacité d'une instance appelée à prendre des décisions rapides. La France souhaite que, par son élargissement, le Conseil de sécurité puisse renforcer sa représentativité au sein de la communauté internationale.
Il appartient maintenant au groupe de travail formé par l'Assemblée générale de poursuivre activement ses débats afin de faire progresser la réflexion sur cette importante question. D'ores et déjà, nous avons indiqué que nous estimions naturel que l'Allemagne et le Japon, candidats à un siège permanent, trouvent leur place dans un élargissement et que les pays en voie de développement en fassent également partie.
ONU (utilisation de la langue française)
Q. : Et êtes-vous satisfait de la place qui est faite au français et à la francophonie au sein de l'Organisation ?
R. : La langue française, langue officielle mais aussi langue de travail des Nations Unies à parité avec l'anglais, (L'ONU a six langues officielles – anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe –, mais seulement deux langues dites « de travail », qui sont l'anglais et le français), bénéficie d'une situation – en droit très satisfaisante aux Nations Unies. Dans la pratique, elle rencontre des difficultés réelles. Même si plus d'un quart des États membres revendiquent officiellement l'usage de la langue française, et malgré la présence de plus de 2 000 francophones au sein du Secrétariat des Nations unies, l'usage du français dans la pratique quotidienne des Nations unies diminue.
On le constate notamment au fait que 20 % seulement des documents du Secrétariat sont rédigés en français. Il existe donc un risque que le français se trouve de plus en plus relégué au rang de langue de traduction. Il va sans dire que nous ne nous résignons pas à cette perspective. La France, en liaison avec les délégations francophones, demeurera intransigeante sur la stricte application du statut juridique de la langue française.
Cinquantenaire de l'ONU
Q. : Je voudrais, pour terminer, vous parler du cinquantième anniversaire de l'Organisation des Nations unies, que nous fêterons l'an prochain. Comment la France compte-t-elle célébrer cet événement ?
R. : Cette dernière question résume bien, je crois, l'ensemble de notre entretien, car l'échéance symbolique du cinquantième anniversaire constituera, sans aucun doute, l'arrière-plan de référence pour la 49e Assemblée générale. Nous avons à cœur que la commémoration de cet anniversaire soit l'occasion de faire passer un message politique auprès d'un public le plus large possible, et notamment celui de la jeunesse. Nous souhaitons mettre en valeur la mission irremplaçable des Nations unies, en particulier dans la nouvelle configuration des relations internationales, notamment pour promouvoir la culture de la paix et des droits de l'homme. Ces thèmes, vous le savez, constituent des éléments essentiels de l'action internationale de la France.
UNESCO
La commémoration du cinquantenaire, qui devrait revêtir pour la France une importance particulière, comportera un volet national, au-delà de la participation aux manifestations onusiennes. Un Comité national a été créé en ce sens, conformément au vœu du Secrétaire général. J'en assume la présidence. Je ne veux pas, à ce stade, préjuger les décisions qui seront prises par ce comité. Mais, bien naturellement, cette commémoration s'appuiera largement sur l'UNESCO, dont la France est le pays siège, ainsi que sur le pôle onusien de Genève.