Déclaration de M. Claude Evin, ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale, sur les mesures pour la prévention du SIDA, Paris le 18 décembre 1988.

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  • Claude Evin - Ministre de la solidarité, de la santé et de la protection sociale

Circonstance : Lancement de la campagne d'information sur le préservatif

Texte intégral

Mesdames, Messieurs,

Le 3 novembre, je vous donnais rendez-vous pour aujourd'hui afin de vous présenter la campagne préservatif.

Cette campagne s'inscrit dans le plan de lutte contre le Sida mais n'est pas une campagne sur le Sida.

Avant que vous ne voyiez ces films, je voudrais rappeler les grands principes sur lesquels j'ai basé ma politique de santé publique en ce qui concerne le Sida et sa prévention.

Cette terrible maladie a déjà touché plus de 5 000 personnes en France, et sa progression, vous le savez, est rapide.

Je veux vous dire solennellement que, en tant que ministre responsable de la santé publique, il m'appartient de défendre et de protéger le droit à la vie de mes concitoyens.

Car contrairement aux idées reçues, ou trop facilement acceptées, personne n'est vraiment à l'abri du Sida.

"On ne peut pas dire" le Sida, ça n'arrive qu'aux autres.

C'est vrai, nous sommes concernés, nous directement ou indirectement par nos proches, nos amis.

Et c'est pourquoi, il faut dire, et redire, aujourd'hui le seul vaccin, le seul mode de prévention c'est le préservatif.

Je le dis, et je n'aurai de cesse de le dire.

J'ai donc décidé de lancer avec le CFES une première campagne de prévention Sida sur le préservatif.

Je profite de l'occasion qui m'est donnée pour faire le point sur le préservatif et la norme NF.

Il faut que vous sachiez que la norme française NF S 90 032 a le plus fort niveau d'exigence, de loin supérieur à la norme internationale ISO en vigueur.

Elle institue notamment des essais extrêmement rigoureux sur la résistance mécanique et la porosité. À titre d'exemple, je vous indique que la norme NF impose une résistance à l'éclatement jusqu'à un volume de 15 litres…

La norme NF S 90 032 a été créée en novembre 1985. L'arrêté du 23 novembre 1987 impose la conformité à cette norme pour tous les préservatifs mis sur le marché en France.

En juillet 1988, le Gouvernement a lancé une enquête sur les préservatifs vendus en France. Grâce à cette enquête, concomitante à celle de 50 millions de Consommateurs, le marché pourra être assaini de deux façons :

La régulation des stocks par un respect rigoureux de l'arrêté du 23 novembre 1987.

Dès maintenant, sur les vingt préservatifs testés à la demande du Gouvernement, sept sont retirés de la vente, pour non-conformité à la norme.

Tous les préservatifs vendus en France avec la norme NF sont ou vont être contrôlés.

Au 1er décembre, il n'y aura plus en vente de préservatifs non conformes à la norme.

La régulation des flux

En France, il n'y a pas de fabricant français de préservatifs : tous les préservatifs sont importés.

Désormais, les douanes n'accepteront en France que des préservatifs conformes à la norme.

Le préservatif reste le seul moyen d'éviter la propagation du virus en respectant les règles précises de son utilisation.

Ce constat que je viens de faire paraît simple :

Sida, donc préservatif.

Et d'ailleurs, les Français ont conscience de cette vérité, nos études le prouvent.

Mais la réalité est beaucoup plus complexe. Face au préservatif, il existe des barrières psychologiques et culturelles très lourdes à faire tomber, barrières qui ne datent pas de l'arrivée du Sida, et particulièrement en France.

Et pourtant, il est impératif qu'elles tombent.

Quelles sont ces barrières ?

Avec le Sida, employer un préservatif dans l'acte amoureux est vécu comme un geste de défiance.

Si un homme ou une femme propose à son partenaire d'utiliser un préservatif, celui-ci ressent crainte, méfiance, suspicion. Il pense "elle est peut-être malade et c'est pour cela qu'elle me propose un préservatif".

Non. Il faut avoir conscience que l'acte d'amour est un acte de vie partagée, de vie à, protéger aussi en pensant au futur et aux enfants que l'on désire avoir plus tard.

L'emploi du préservatif n'est pas un acte de défiance. C'est un acte de responsabilité et de respect.

Alors, comment, face à ces difficultés, à ces barrières, parler du préservatif ? Comment en faire un objet "basic", normal, courant ?

Comment le banaliser ?

La banalisation du préservatif repose sur deux principes :
- un accès facile à l'achat ;
- la communication.

Un accès facile à l'achat

Je suis heureux de vous annoncer aujourd'hui trois mesures exceptionnelles :

1. J'ai obtenu des principaux importateurs de préservatifs qu'ils installent des distributeurs automatiques dans les toilettes de toutes les collectivités, et entreprises.

La gestion de ces distributeurs sera assurée quotidiennement par les entreprises .de nettoyage de ces entreprises et collectivités.

2. J'ai décidé de faciliter les ventes de préservatifs en élargissant leur distribution en grandes surfaces.

J'ai l'accord des principaux grands distributeurs français pour mettre en avant et promouvoir les préservatifs en vente dans leurs réseaux.

3. Le prix des préservatifs va baisser.

J'ai obtenu une baisse du prix des préservatifs par la réduction du taux de tva qui passe de 18,6 % à 5,5 %. (Le prix moyen d'un préservatif est de trois francs. La baisse sera donc de 45 centimes).

La communication

Parallèlement, la communication doit montrer qu'on peut parler du préservatif, en parler concrètement, avec les mots de tous les jours.

Le nommer – le montrer.

Il n'est pas question de cacher la réalité de la prévention, et ses difficultés.

Il s'agit de la présenter comme elle devrait être, dans un climat détendu et franc, propice à un dialogue entre partenaires, où l'humour tendre et confiant balaie les craintes et les appréhensions.

Le fait de mettre en avant une situation chaleureuse et intimiste, où chacun peut se retrouver et s'identifier, permet de dépasser les inhibitions et les difficultés relationnelles.

De plus, il est important de lever les soupçons liés aux angoisses de la maladie et de la mort et d'éviter toute dramatisation en liant Sida et préservatif.

Cette volonté explique notre choix d'avoir, dans un premier temps, axé cette campagne sur les préservatifs seulement. Et en 89, une campagne sera lancée sur le Sida et ses modes de transmission.

Ainsi, nous montrons qu'on peut parler du préservatif en se débarrassant des vieux tabous, de la gêne voir du ridicule qu'on peut éprouver à son sujet. Il n'y a plus de blocage puisqu'on peut même en plaisanter. Là où il y avait pudeur et timidité, il y a dialogue et complicité.

Vous verrez que c'est une histoire de couple. Vous serez sensible à son humour et aussi au rôle primordial de la femme.

Je souhaite m'adresser en particulier aux femmes.

Les femmes ont le plus souvent un courage que les hommes n'ont pas. Elles sont responsables. Elles ont dans leur quotidien la gestion vitale des problèmes de santé, de la famille, des enfants.

Elles sont pragmatiques, aussi, parce qu'elles ont le sens de la vie. Elles ont, c'est sûr, une mission vitale dans la lutte contre la propagation du Sida.

L'amour c'est d'abord un geste de respect. Utiliser un préservatif n'est pas un geste de défiance. C'est un geste de respect de soi, de respect de l'autre.

Que les femmes soient porteuses de ce message.

Les 9 films, que je vous présente, passeront à la télévision dès le 25 novembre pendant 3 semaines puis au cinéma jusqu'au 4 janvier.

Cette campagne nationale sans précédent représente un budget net de 3 millions de francs et un total de 140 passages TV et 40 000 dans les salles de cinéma.

Parallèlement, le CFES fait éditer des affichettes reprenant le thème de la campagne et un dépliant mode d'emploi sur le préservatif à 2,5 millions d'exemplaires.

Cette première campagne n'est qu'un début puisque, je vous le rappelle, 50 millions de francs seront investis en 89 pour des campagnes d'information et de prévention Sida.

Mais dès maintenant, je suis sûr qu'elle contribuera à faire évoluer positivement l'image du préservatif, et qu'elle aidera particulièrement les jeunes à dépasser leurs réticences à en utiliser.