Texte intégral
Le Parisien : 6 janvier 1995
Le Parisien : Quels enseignements tirez-vous de la récente crise occasionnée par la prise en otage de l'Airbus d'Air France à Alger ?
Michel Rocard : Sur le drame algérien, nous sommes tous d'accord pour dire qu'il faut favoriser l'arrivée de la démocratie. Malheureusement, quand on a dit ça c'est évidemment très difficile. Mais nous pouvons avoir au moins deux certitudes. La première est que la France, qu'elle le veuille ou non, a un rôle déterminant à jouer. La seconde est qu'elle ne peut accepter l'alternative qui consisterait à n'avoir de choix qu'entre le régime actuel ou un régime intégriste. Or, le gouvernement français est apparu aux veux de tous comme résigné à soutenir seulement le pouvoir algérien.
Le Parisien : Officiellement pourtant, le gouvernement français soutient le peuple algérien et non le gouvernement.
Michel Rocard : Certes, mais jusqu'à présent ça s'est traduit seulement par un soutien massif au gouvernement algérien actuel. Et je regrette, par exemple, que le nôtre n'ait pas été plus attentif aux tentatives d'ouverture de dialogue, comme celle qui s'est récemment ébauchée à Rome. C'est cela qu'il nous faut soutenir, même si, évidemment, participent à ces rencontres des gens qui ne sont pas des amis de la France.
Le Parisien : Mais on ne peut prétendre aider un peuple qu'à travers, les institutions politiques, qui sont censées le représenter.
Michel Rocard : Voire ! Dans bien des cas, l'aide à des populations en difficulté est directe. Et si cela doit passer par le gouvernement local, au moins peut-on y mettre des conditions. Or l'actuel pouvoir algérien, soutenu par la France, mène une politique brutale, sans issue. Nulle part, jamais, on n'a construit la démocratie, les droits de l'homme, et là-bas les droits de la femme, sur une répression aveugle qui est la négation de tout cela.
Le Parisien : Comment expliquez-vous la distance que vous dénoncez entre la position officielle de la France et la pratique, telle que vous l'analysez ?
Michel Rocard : Vraisemblablement par le rôle de M. Pasqua. Regardez l'affaire de l'Airbus. Si j'en crois tous vos confrères, Alain Juppé a tout de suite vu juste, et tout de suite insisté pour que l'avion revienne en France. Paradoxalement, c'est le ministre de l'Intérieur qui se serait bien accommodé de laisser faire les autorités algériennes, qu'on savait pourtant incapables de régler le problème comme le G.I.G.N. a su le faire si admirablement. Mais, à la fin, on a vu une conférence de presse du Premier ministre accompagné, pour des raisons strictement politiciennes, du seul M. Pasqua, qui poursuit toujours une espèce de diplomatie parallèle.
Le Parisien : Qu'est-ce que cela traduit selon vous ?
Michel Rocard : Que la France a deux ministres des Affaires étrangères, un vrai et un faux, mais n'a pas de ministre de l'Intérieur. Le discours de Charles Pasqua, c'est la fermeté. Mais voyons son action réelle : de vrais terroristes aimablement renvoyés dans leur pays d'origine au lieu d'être livrés à la justice suisse (1), et de simples suspect, dont beaucoup à tort, spectaculairement rassemblés à Folembray mais expulsés, et beaucoup de ces décisions annulées par le Conseil d'État. Bref, aux terroristes un message d'impunité, aux musulmans de France, un message de suspicion. Le contraire de ce qu'il faut faire. Si vous ajoutez le désarroi des policiers sur le terrain, qui ne se sentent plus commandés, les crimes qui se poursuivent en Corse sans qu'un seul soit élucidé, tout ça fait beaucoup. Mais le ministre de l'Intérieur est intouchable parce que M. Balladur a besoin de lui pour la présidentielle. Un prétendant au trône n'ose rien refuser à un possible faiseur de rois.
Le Parisien : Malgré tout, le Premier ministre demeure en tête des sondages…
Michel Rocard : Sauf que, quand il était confronté à Jacques Delors, il était battu dans tous les cas de figure ! M. Balladur passe son temps à répéter que ça va mieux, que cela prendra du temps mais qu'on est dans la bonne direction, et ainsi de suite. Mais l'inlassable répétition d'une erreur n'en a jamais fait une vérité. Et les Français, eux voient bien ce qu'il en est : l'amélioration de la situation de l'emploi toujours promise et toujours reportées, les inégalités qui se creusent, les tours de passe-passe budgétaires… En fait, M. Balladur n'est fort aujourd'hui que de la faiblesse de ses concurrents.
Le Parisien : Mercredi, Lionel Jospin s'est porté candidat, à l'intérieur du PS, pour représenter votre parti à la prochaine élection présidentielles. Quelle est votre réaction ?
Michel Rocard : C'est une candidature digne, donc bienvenue. Lionel Jospin est un homme de convictions et de dialogue. C'est un socialiste intègre et authentique, capable de rassembler les socialistes, et à tous ces titres il peut légitimement aspirer à ce rôle.
Le Parisien : Le soutiendrez-vous dans le débat interne du PS ?
Michel Rocard : Beaucoup de mes amis le feront naturellement. Moi-même, je n'entends m'impliquer dans aucun des débats internes du PS.
Le Parisien : Excluez-vous à présent totalement d'être vous-même candidat à la fonction cette année ?
Michel Rocard : Je n'ai jamais aspiré à être candidat pour être candidat, mais pour essayer d'être élu. Si je n'ai aucune chance d'être élu, il n'y a aucun sens à être candidat. Or, je suis assez lucide sur mes chances aujourd'hui de faire gagner la gauche. Mais je n'oublie pas que Jacques Delors a démontré que tous les candidats de droite pourraient être battus.
Le Parisien : À cause de ses déboires financiers, Bernard Tapie court aujourd'hui le risque d'être démis de ses divers mandats politiques, et même de ne plus pouvoir en exercer de nouveaux pendant cinq ans. Comment réagissez-vous à la mésaventure de celui qui fut à l'origine de votre mauvais score, en juin dernier, lors des élections européennes ?
Michel Rocard : Pas de commentaires particuliers et juste une remarque. Quand on veut lutter contre l'exclusion, la première manière de le faire, de témoigner civisme et solidarité, c'est de payses ses impôts. Comme tout le monde.
(1) Le 29 décembre 1993, le groupement français expulsait vers l'Iran deux ressortissants de ce pays, soupçonnés par les autorités suisses, qui réclamaient leur extradition, d'être les auteurs de l'assassinat de Massoud Radjavi, opposant iranien survenu le 24 avril 1990 à Genève.
Libération : 24 janvier 1995
Libération : La politique souffre aujourd'hui d'une crise du sens. Est-ce que cette élection présidentielle peut être l'occasion, selon vous, d'y remédier ?
Charles Pasqua : Oui, c'est le même le moment ou jamais. Ce que les Français choisissent, c'est à la fois un élu et un sens, celui, parmi ceux en principe proposés par les candidats, qui leur paraît le mieux incarner leur avenir. De Gaulle et « une certaine idée de la France », Pompidou et « la continuité et l'ouverture », Giscard, « le changement dans la continuité », Mitterrand en 1981 et « changer la vie ».
Libération : Avez-vous trouvé dans la déclaration de candidature d'Édouard Balladur ou dans celle de Jacques Chirac, matière à espérera une réhabilitation de la politique ?
Charles Pasqua : Jacques Chirac essaie de donner un sens, « la France pour tous », mais c'est une formule qu'il m'a… empruntée ! Balladur, c'est obscur. Il parle de morale, de chances de la France, de réforme sans fractures, etc. Tout cela ne fait pas un sens autre que « votez pour moi et on verra après ». C'est d'autant plus inquiétant qu'on voit mal le sens de ses soutiens qui vont de Bayrou à Le Pen en passant par Pasqua !
Libération : Au PS, c'est le dérèglement des sens qui semble l'emporter. Qui en porte la responsabilité et pensez-vous que le moi est remédiable d'ici au premier tour de l'élection présidentielle ?
Charles Pasqua : Je crois que l'actuel septennat n'a pas été dominé par un sens. « La France unie », qui était celui annoncé, s'est évanoui dès 1988, et je crois que cette absence de sens, de direction indiquée, de référent clair, même si forcément imprécis, a laissé la France déboussolée. Tout l'enjeu de la présidentielle est de retrouver un cap et, tant qu'à faire, le bon.
Libération : Est-ce que cela signifie que vous pourriez finalement être candidat pour incarner ce « bon cap » ?
Charles Pasqua : Vous connaissez la situation désastreuse à gauche, ce n'est pas en ce moment que je vais ajouter ma voix à cette cacophonie.
Libération : En renonçant à présenter sa candidature, Jacques Delors a semblé théoriser l'impuissance de l'homme politique, fût-il élu Président, à mettre en œuvre ses convictions tant que les forces sociales n'y a sont pas prêtes. Son constat vous paraît-il juste ?
Charles Pasqua : Je n'interprète pas ainsi son renoncement. J'y vois plutôt un rappel du politique à sa modestie, et du citoyen à sa responsabilité. Nul ne doit croire que le politique détient le Pouvoir, avec un grand P, de décider de tout. En fait, selon moi, ce sont la science et la culture (y compris la culture démocratique et des droits de l'homme), qui fondamentalement, façonnent les modes de vie, qui eux-mêmes induisent l'économie, qui elle-même conditionne le social. Le politique, dans tout cela, a d'abord en charge le débat et la régulation. Mais il a en plus, le rôle de vigie (prévoir), d'aiguiller (choisir) et de symbole (incarner). C'est donc vital. Mais le politique ne doit ni prétendre remplacer les autres acteurs, ni nourrir l'illusion qu'ils peuvent se plier à toutes ses volontés. Parce que beaucoup n'ont pas voulu le comprendre, ou l'admettre, ils se réfugient dans le domaine du « dire » sans se préoccuper vraiment du « faire ».
Libération : Si le dire doit nécessairement l'emporter sur le faire, nous sommes donc entrés dans le règne assuré des démagogues ?
Charles Pasqua : C'est vrai, le corps social est sensible à quiconque lui parle de lui et de son destin personnel. Je pense que les 3,5 millions de chômeurs de France ont un vrai espoir de ne plus l'être un jour s'il y a la taille nécessaire qui est l'Europe. Mais dire ça a un chômeur aujourd'hui, c'est paraître se moquer de lui. Dans le désarroi de sociétés en voie de déstabilisation rapide, on ne reconquérera la confiance des citoyens qu'en leur parlant d'eux. La politique doit maintenant être capitale de s'adresser à chaque individu, de réintroduire l'humain. C'est donc une sorte de révolution, toute l'action politique qu'il faut repenser à cette lumière.
Libération : Un de vos anciens camarades de l'ENA, Jacques Chirac, met en cause depuis quelques semaines la technocratie. Celle-ci participe-t-elle à la perte du sens en politique en mettant une barrière entre les élus et les citoyens ?
Charles Pasqua : La technocratie, cela fait vingt ans qu'elle sert de bouc émissaire aux politiques qui veulent se défausser de leurs responsabilités. Aucun ministre qui sait vraiment ce qu'il veut n'a jamais été arrêté par aucun technocrate ! J'en ai vu de toutes les couleurs quand j'ai créé le RMI et la CSG. Je suis passé outre parce que je savais ces deux réformes porteuses d'avenir. Regardez la CSG, l'idée était ancienne. Tous les responsables la savaient nécessaire mais aucun n'osait la décider. Je l'ai fait. Cela m'a coûté cher et j'ai même failli être renversé. Mais, aujourd'hui, les Français ont compris que c'est un système juste et moderne. Nul ne le remettre en cause. Prenez le RMI. Il y a deux parties : le RM qui est quantitatif, et le I qui est qualitatif. L'avenir est dans le second terme. De nos jours en France, personne n'est laissé totalement sans ressources. Mais ça ne suffit pas. Et le vrai défi, ce ne sera plus d'augmenter les allocations – cela ne dépend que de la situation économique. Le vrai défi, politique, ce sera d'ajouter une dimension humaine à chaque acte de solidarité : que tous ceux qui en ont besoin aient des interlocuteurs, un visage, un autre être humain qui leur parle, les soutient et les aide, plutôt que des formulaires et des guichets. Cette redécouverte de l'individu devra occuper partout une place croissante dans l'action politique, et il est évident qu'elle devra être au cœur de toutes les politiques sociales de demain.
Libération : La crise du politique n'est-elle pas aussi liée à la mondialisation des échanges qui limite les marges de manœuvre du responsable national alors que les citoyens ont encore l'impression que l'élection peut changer beaucoup de choses ?
Charles Pasqua : Bien sûr, vous avez raison. Je crois qu'il y a toujours eu trois stades dans l'action politique. Le premier, c'est le simple intérêt pour la vie de la cité : qui s'en soucie est déjà, même de loin, un acteur politique. Le deuxième stade est celui où l'on bâtit des convictions, où on arrête des choix, souvent éthiques, justice, liberté… Le troisième est celui où on accepte d'assumer soi-même des responsabilités. Ces trois stades ont toujours existé. Ce qui a changé le plus c'est dans le premier, la notion de cité. Elle ne se limite plus au voisinage, ni même à la notion ou à l'Europe, mais bien au monde entier dont la vie nous est quotidiennement connue. Lorsque je me bats, au Parlement européen, pour créer un centre d'alerte et de prévention active des crises, c'est à la fois parce que je crois que les politiques seront d'autant plus efficaces qu'ils sauront prévenir plutôt que guérir et, aussi, parce que, devant l'unité de la planète, une crise évitée, n'importe où dans le monde, c'est, d'une manière ou d'autre, une bonne chose pour la France aussi. Donc oui, les problèmes se sont mondialisés mais les prises de conscience également. D'où l'importance de l'Europe qui, seule, peut nous donner un vrai poids dans cette mondialisation. Ce n'est pas un hasard si, reprenant des idées qui nous sont communes depuis longtemps, Jacques Delors les a synthétisées en quatre points qui forment un tout cohérent : la France dans l'Europe, parce que, sans cela, nous serions impuissants ; le refus de toute exclusion, parce que, sans cela, nous accepterions l'inhumain ; la réforme des institutions, parce que, sans cela, le pouvoir resterait trop distant du citoyen ; enfin, la France en marche, parce que c'est des Français eux-mêmes que viendront souvent les réponses qui correspondent le mieux aux intérêts de tous. Avec ou sans Delors, ce qu'il faut faire est là. C'est clair. Comme il est clair que ce n'est pas la droite qui le fera.
Libération : Pour réduire le klatus entre mondialisation et cadre national, ne faudrait-il pas réformer la Constitution de la Ve République ?
Charles Pasqua : Je crois nécessaire d'en venir au quinquennat. Parce que sept ans, c'est trop long et que la cohabitation est un risque. Et je trouve choquante l'attitude de Balladur. Il était pour le quinquennat. Maintenant qu'il se voit déjà Président, il regarde le septennat. Étonnez-vous, après ça, que les Français aient une vision péjorative des politiques ! Par ailleurs, je crois aussi nécessaire que le mandat de député soit exclusif de tout autre. Quand il s'agit de réformer la France, il faut que chaque député, prenne en charge l'intérêt général plutôt que de penser d'abord à sa ville ou à son canton.
Libération : La quasi-disparition de la gauche dans le débat public participe elle aussi à la perte de sens général. À quelle échéance voyez-vous se reconstituer un corps de doctrine dans notre camp ?
Charles Pasqua : Un potentiel existe, le passage fulgurant de Delors dans les sondages l'a montré. La gauche que les gens sont prêts à écouter, c'est celle qui n'est pas excessive et qui parle à la fois en terme de justice et de faisabilité, c'est-à-dire celle qui sait choisir une direction et trouver les moyens. Beaucoup dépendra de ce qui va se passer pour la présidentielle et de l'état dans lequel on se retrouvera après. Ou bien on greffera sur les vieux plants ou bien on plantera un nouveau cèdre.
Libération : Il vaut mieux planter un nouveau cèdre, autrement dit, il faut rebâtir à côté du PS ?
Charles Pasqua : Il y a dans le PS actuel le meilleur et le pire. Le pire est le spectacle du moment, le fonctionnement d'appareil, le jeu de billard des candidatures qui vise à empêcher l'autre de prendre trop l'ascendant sur la suite. C'est inadmissible. Le meilleur, c'est tout un réseau d'élus et de militants, désavoués et dynamiques. Des élus PS non dogmatiques ayant le souci d'autrui capables d'écouter, qui ont mis en place des innovations admirables. Ceux-là sont les socialistes de mon cœur.