Texte intégral
11 septembre 1989
RTL
Les maladies cardio-vasculaires / Le mode de vie et ses conséquences sur la santé / L'espérance de vie chez les hommes et chez les femmes /
H. Marc : Le tabac et l'alcool ? Les accidents de la route ?
C. Evin : L'alcool produit des effets directs, mais il produit aussi les accidents de la route, mais aussi les accidents domestiques. La route : 10 000 morts/an mais aussi 20 000/an pour les accidents domestiques.
H. Marc : Les accidents domestiques ne diminuent pas malgré tous les efforts entrepris ?
C. Evin : Il faut informer, mais cela ne suffit pas. On se rend compte que les facteurs sont divers. Pour des risques multifactoriels, à l'image aussi de certaines maladies virales où les facteurs sont plus nombreux, il est plus difficile d'en freiner la progression. Pour autant, cela m'incite d'autant plus de faire de la prévention, à expliquer, à conseiller.
H. Marc : Les suicides ? Notamment chez les jeunes ?
C. Evin : Là aussi, c'est difficile, puisque ce sont à la fois des facteurs psychologiques, relationnels, et cette montée des suicides me préoccupe. Combien de parents sont dans une relation dramatique avec leurs enfants. Je souhaite que l'on développe les capacités d'écoute, les services psychologiques susceptibles d'aider les adultes dans leurs relations avec les jeunes.
H. Marc : Il y a une conclusion d'inégalité sociale : les manu vivent moins longtemps que les intellectuels, les cadres ?
C. Evin : Nous avons l'habitude de dire que notre système de protection sociale nous permet d'accéder à des soins de qualité quelque soit son revenu. Ce qui est vrai. Mais quand on regarde la consommation des ménages en fonction des catégories socioprofessionnelles, l'on constate pour des raisons autres que financières, mais aussi culturelles, que plus on est élevé dans l'échelle sociale, plus on consomme de la santé.
H. Marc : Que prescrivez-vous pour la santé des Français ?
C. Evin : Il n'y a pas qu'une ordonnance pour répondre à ce constat que le rapport nous donne. Une des réponses, c'est en tous les cas, la prévention. C'est à dire l'information en amont. Expliquer quelles sont les causes de telles ou telles maladies, tels ou tels risques, de manière à éviter de les traiter si on a fait attention auparavant.
18 octobre 1989
Libération
Le ministre de la Santé explique que son projet "ouvre de nouveaux espaces de liberté pour les malades mentaux". Selon lui, les pouvoirs publics doivent faire évoluer le comportement de la société.
Libération : Votre projet de loi sur les droits des malades mentaux peut paraître davantage un aménagement de la loi de 1938 qu'une réforme en profondeur.
Claude Evin : Je ne partage pas une telle appréciation. Je pense, bien au contraire, que ce nouveau projet de loi ouvre de nouveaux espaces de liberté pour les malades mentaux et de nouvelles garanties à l'exercice de ces libertés.
Le libre consentement à une hospitalisation en psychiatrie sera érigé en principe de droit commun et assorti du plein exercice des libertés individuelles.
Lorsqu'une hospitalisation sans le consentement de la personne se révélera inévitable, les droits des personnes placées seront sensiblement étendus : ils pourront échanger des correspondances, communiquer avec un médecin ou un avocat de leur choix, mieux connaître les recours possibles.
En cas de placement d'office, un avis médical sera requis avant toute décision du préfet et la décision de placement devra être périodiquement renouvelée afin d'éviter tout prolongement inutile de l'hospitalisation d'office.
En cas de placement sur demande d'un tiers, terme mieux adapté pour qualifier l'actuel "placement volontaire" deux certificats médicaux concordants seront exigés et des bulletins médicaux de situation seront transmis chaque mois au préfet. Ce mode de placement sera également mieux défini afin d'en limiter les indications.
Par ailleurs, une commission médico-judiciaire départementale sera chargée de contrôler régulièrement la pertinence des hospitalisations en psychiatrie au regard du respect des libertés individuelles.
Enfin des sorties d'essai seront prévues par la loi pour favoriser la réadaptation des personnes placées sans leur consentement.
Au total, on ne peut pas parler d'un simple aménagement. Cette réforme législative constitue une avancée importante pour les droits des personnes atteintes de troubles psychiques.
Libération : En matière de contrôle, la loi actuelle prévoit déjà des visites périodiques par le Procureur de la République, le préfet, le président du tribunal et le maire. Pourquoi instituer en plus une commission départementale ?
Claude Evin : Parce que trop souvent, faute de temps, les personnes que vous évoquez, soit n'effectuent pas ces contrôles, soit n'ont pas la possibilité de les faire en profondeur.
C'est pourquoi nous proposons de créer des commissions départementales spécifiques qui seront composées de quatre personnes de disciplines différentes. Elles pourront se saisir ou être saisies par toute personne hospitalisée. Elles examineront obligatoirement la situation des personnes dont le placement sur demande se prolongerait au-delà de trois mois. Il s'agit d'une garantie supplémentaire et essentielle pour les malades.
Libération : La sectorisation psychiatrique est une notion déjà ancienne, a-t-elle encore un avenir ?
Claude Evin : J'en suis persuadé. La sectorisation psychiatrique, c'est la possibilité d'offrir une palette de prestations diversifiées à une population résidant sur une aire géographique donnée. Ainsi une même équipe thérapeutique dispose de réponses multiples pour traiter les besoins. Cela va de l'hospitalisation aux actions de prévention ou de sensibilisation de la population en passant par le suivi à domicile des patients. Le secteur psychiatrique constitue toujours le meilleur outil pour faire décroître le nombre et la durée des hospitalisations et de soins précoces.
Libération : Quelle peut-être la portée d'une nouvelle loi dans une société qui se désintéresse du traitement des malades mentaux ?
Claude Evin : La folie fait peur et suscite par-là même des comportements de rejet ou à tout le moins d'ignorance. Le rôle des pouvoirs publics est justement de remédier à cet état de fait et de garantir par la loi des droits qui ne sont pas toujours reconnus au malade mental. Mais il ne faut pas être trop pessimiste : le développement des activités extra-hospitalières a déjà permis une meilleure intégration des malades mentaux dans le tissu social. Cela se développera de plus en plus.
La société a elle aussi un rôle thérapeutique à jouer au bénéfice de ces personnes pour prévenir leur exclusion ou faciliter leur réinsertion Les changements de comportement vis-à-vis de la folie ne se décrètent pas mais j'ai la volonté politique de les favoriser le plus possible.