Texte intégral
Pourquoi avoir souhaité vous réunir aujourd'hui ? Les sciences du vivant constituent à la fois un enjeu scientifique majeur et un grand problème de société. Un enjeu et un problème pour lesquels la France est remarquablement placée. Notre pays occupe en effet une position de premier plan dans le domaine des sciences du vivant et cela depuis très longtemps. Rappelons que cette année coïncide avec le centenaire de la disparition de Louis Pasteur, l'un des pères fondateurs des sciences du vivant. Rappelons aussi la succession de grands savants français qui se sont illustrés dans ce domaine, depuis Claude Bernard jusqu'aux différents lauréats du prix Nobel.
Pourquoi décider d'agir de manière spécifique et ambitieuse dans un secteur qui correspond déjà à un champ disciplinaire phare de la science française comme l'a souligné encore récemment la Consultation nationale sur les grands objectifs de la recherche ?
J'y vois trois raisons principales. La première est que nous sommes arrivés à un véritable tournant. Tous les experts s'accordent sur le fait que l'un des principaux défis scientifiques des années à venir sera précisément celui des sciences du vivant. Or, le soutien à ce type de recherches connaissait dans notre pays une sorte de rythme de croisière, sans aucun doute inférieur à la gravité des enjeux. Ces enjeux sont la deuxième raison qui rendent nécessaire une action efficace et rapide. Aujourd'hui, les sciences du vivant correspondent à un nombre incalculable d'applications en particulier dans le domaine de la santé mais aussi de l'agriculture et de l'environnement. Ces trois domaines sont en outre caractérisés par l'essor des biotechnologies dont on devine déjà les extraordinaires potentialités de développement. Ces applications ont toutes comme point commun d'être directement au bénéfice de l'être humain : chaque citoyen se sent concerné par son environnement, la biodiversité de la flore et de la faune, sa santé et donc les progrès de la biologie et de la médecine, ses origines et son devenir et donc les processus évolutifs La troisième raison est l'intensité de la concurrence internationale d'un champ sectoriel éminemment stratégique, dont le développement sera générateur de nouveaux emplois. Les actions dans les sciences du vivant supposent de plus en plus des réponses internationales. C'est ainsi que le quatrième programme cadre de recherche et de développement de l'Union européenne a augmenté de façon très significative les budgets correspondants.
Notre pays a su se doter d'une recherche biologique et médicale de très haut niveau, conduite par nos grands organismes de recherche, nos établissements universitaires et les fondations et instituts privés. Aujourd'hui plus que jamais, notre pays doit soutenir avec vigueur le domaine des sciences du vivant car toute forme d'immobilisme se traduirait immédiatement par un retard scientifique et économique grave et par une espèce d'indifférence par rapport aux problèmes éthiques sous-jacents. Seul un engagement fort de l'État peut favoriser l'adaptation aux nécessaires changements d'échelles stratégiques et de moyens actuellement en cours.
Il fallait donc agir pour les sciences du vivant. C'est ce que je me suis engagée à faire dès mon arrivée au ministère. Cette action a été mûrement réfléchie, définie, financée. Ce sont les grandes lignes de cette action que je souhaite vous présenter aujourd'hui. Avant d'en venir au contenu, je voudrais rappeler à la fois la méthode adoptée et les moyens dégagés.
La présence parmi nous des Directeurs généraux des organismes et des représentants de la Conférence des présidents d'universités, témoigne avec éclat d'une dimension fondamentale de l'action entreprise. Cette dimension, c'est celle de la concertation. Si les tâches d'animation voire de pilotage de cette réflexion ont été assumées par mon cabinet et mes services, il m'est tout de suite apparu absolument nécessaire d'associer le milieu le plus largement possible.
Des choix financiers ont été faits, des choix financiers qui ont comme caractéristique d'ériger les sciences du vivant en priorité gouvernementale. Dès 1994, un soutien important a été dégagé. Ce soutien a encore augmenté pour l'année 1995 puisqu'à partir de cette année, des budgets propres sont affectés aux sciences du vivant et à la recherche biomédicale. Cette ligne budgétaire spécifique est dotée de près de 500 MF qui se répartissent entre 231 MF destinés à l'Association Nationale de Recherche sur le Sida et 257 MF qui correspondent à un plan stratégique de soutien et de développement des recherches sur les sciences du vivant. Il faut y ajouter 22 MF destinés à favoriser des projets portant à fois sur le SIDA et sur les grandes thématiques prioritaires retenues dans le plan stratégique.
Ce plan repose sur des actions incitatives qui ont pour vocation d'amplifier les efforts déjà consentis par les organismes ou les établissements universitaires dans des secteurs considérés comme stratégiques pour le développement scientifique, social et économique de notre pays. En étroite concertation avec tous les acteurs, les responsables des organismes comme avec ceux des établissements d'enseignement supérieur, ont été définies un certain nombre d'actions concertées coordonnées. Je crois pouvoir affirmer aujourd'hui que l'ensemble du monde des sciences du vivant a été mis à contribution et que les initiatives qui démarrent traduisent les besoins profonds du secteur. Les actions concertées coordonnées permettent de mettre en forme les nouvelles réalités qui sont celles du monde de la recherche. Ces actions sont concertées entre différents partenaires pour amplifier les interfaces et prendre en compte la transversalité des thématiques scientifiques. Coordonnées, elles dépassent certaines rigidités institutionnelles et permettent d'établir des synergies au plus près du terrain. Cette flexibilité est sans aucun doute la garantie de l'excellence et de son évaluation régulière. Les actions concertées coordonnées sont ainsi lancées pour deux ans avec des processus de révision à mi-parcours. Il est clair que toute démarche incitative doit reposer sur une redéfinition constante des méthodes comme des objectifs, une redéfinition qui est le gage du dynamisme des activités.
Ces actions ont une vocation structurante et seront ainsi accompagnées de mesures visant à renforcer leur efficacité. Ces moyens d'accompagnement sont divers puisqu'ils vont des allocations fléchées de recherche et de financement de thèses aux bourses post-doctorales, du recrutement ou du redéploiement de personnels statutaires à la recherche de partenaires que ce soit des fondations comme l'Institut Pasteur, des associations caritatives ou des entreprises.
Concrètement, sept grands domaines d'action ont été identifiés. Il s'agit de 5 démarches fondamentales :
– la génétique ;
– la biologie du développement, de la reproduction et du vieillissement ;
– la biologie structurale et la pharmaco chimie ;
– les sciences de l'environnement ;
– les mécanismes de certaines grandes pathologies et de 2 démarches transversales : la bio-informatique et les biotechnologies.
Sans trop entrer dans le détail, je voudrais souligner l'importance des thèmes choisis. Prenons la génétique. C'est devenu un secteur d'une telle importance qu'il nécessite de diversifier et d'amplifier notre action, 3 grandes orientations ont été définies qui s'ajoutent et viennent compléter celles du Groupement de Recherche et d'Étude des Génomes dont les activités dans le domaine de la structure des génomes humains, animaux et végétaux sont soutenues par mon ministère. Ces trois nouvelles orientations ne signifient nullement un morcellement de l'action, bien au contraire, puisque j'appelle les responsables des Comités scientifiques et techniques concernés à travailler en étroite collaboration ensemble et bien sûr avec le GREG Génome. La première orientation porte sur l'étude de la fonction des gènes, libellé sous lequel on pourrait inclure la presque totalité des recherches en biologie. L'objectif est de doter notre pays des infrastructures nécessaires pour que, très rapidement, il soit possible, avant cloné un gène, d'en découvrir la fonction. Les stratégies de base sont communes et pourraient être menées de façon optimale et sans dispersion des moyens dans des centres réunissant les technologies et les compétences adaptées. Une deuxième orientation concerne la génétique humaine et plus particulièrement la localisation des gènes responsables des maladies génétiques. Les enjeux en sont un dépistage plus précoce et plus fiable mais aussi et surtout, la mise au point de nouvelles thérapeutiques. Cette orientation vient utilement compléter un appel d'offres sur la mise en place de centres et de réseaux d'élaboration de thérapies géniques qui s'inscrit dans le cadre du plan Génome-Santé que j'ai lancé il y a quelques mois avec le ministre de la Santé, M. Philippe Douste-Blazy. Cet appel d'offre, aujourd'hui en cours d'achèvement, est établi par les services de mon ministère en étroite concertation avec différents partenaires dont au premier chef le ministère de la Santé ainsi que certaines associations caritatives. La troisième orientation concerne les rapports entre génétique et environnement. L'évolution génétique qui trouve sa source dans les processus de mutation, constitue le fondement de la diversité biologique allant des micro-organismes aux organismes supérieurs. Cette transversalité de processus donne une dimension universelle aux recherches en génétique.
Parmi les autres thèmes dont le document qui vous a été distribué propose une vue d'ensemble, je voudrais rappeler certaines thématiques qui m'apparaissent exemplaires. Je citerai la biologie structurale qui associe différents secteurs scientifiques comme la physique, la chimie et la biologie. Seul ce renforcement de l'interdisciplinarité, seuls ces rapprochements entre champs scientifiques peuvent permettre de mieux appréhender la structure des molécules, ce qui de nouvelles pistes dans le domaine de la pharmaco chimie et donc de la thérapeutique. De nombreux secteurs sont concernés par cette approche. L'étude fine des molécules peut permettre de grandes avancées dans de nombreux domaines de la pathologie comme en témoigne l'étude des composants du virus responsable du SIDA. Une autre thématique concerne les grands domaines pathologiques. À côté des maladies cardio-vasculaires, des neurosciences et de l'imagerie cérébrale fonctionnelle. Je rappellerai l'attention portée aux pathologies associées aux prions dont on a beaucoup parlé récemment à travers l'exemple des vaches folles.
Trois actions concertées porteront sur les sciences de l'environnement. Leur mise en place rejoint, en amont, certaines des initiatives lancées récemment par le ministre de l'Environnement, M. Michel Barnier.
Je voudrais également souligner l'importance des démarches transversales comme les bio-informatiques pour lesquelles la France a un certain retard. Des moyens informatiques puissants sont aujourd'hui nécessaires dans pratiquement toutes les sciences du vivant. C'est le cas en génétique, en biologie structurale et dans le traitement des images par exemple. La France avait pris un certain retard pour le développement bio-informatique. Nous avons récemment mis en place un Groupement d'Intérêt Scientifique, le GIS INFOBIOGEN, sur le site de Villejuif pour mieux structurer nos moyens dans ce domaine, ce qu'une action concernée visera désormais à amplifier.
Une autre démarche transversale majeure est celle des biotechnologies. Les applications des découvertes dans le domaine des sciences du vivant constituent un défi majeur aussi bien pour les retombées pour l'homme ou son environnement que pour les enjeux économiques notamment en termes d'emplois. Notre pays se doit d'en favoriser l'essor en rétablissant le cycle de l'innovation et des transferts. L'action concertée sur les biotechnologies favorisera tout naturellement les partenariats avec l'industrie.
L'ensemble de ces thèmes d'action seront soutenus à travers des procédures à la fois souples et marquées par la plus grande rigueur scientifique. Au total, ce sont 14 comités scientifiques et techniques composés chacun d'une quinzaine d'experts qui vont être mis en place. Je vais nommer ces experts ainsi que le président des Comités pour deux ans, sur proposition des organismes de recherche intéressés (CNRS, INSERM, CEA, INRA et INRIA) et de la Conférence des présidents d'université. Ils auront une mission de veille scientifique et d'évaluation pour inscrire les actions dans une dimension d'excellence internationale. Le Comité d'Orientation Stratégique (COS) récemment mis en place auprès de mon département ministériel par le Premier ministre, le 20 janvier dernier, dont la mission est d'être le conseil scientifique du gouvernement sera bien sûr consulté sur le développement de ce plan stratégique.
Trois missions principales vont être confiées à chacun des comités scientifiques et techniques.
La première mission est de proposer le contenu d'appels d'offres qui réalisent un équilibre entre l'existant, à savoir les recherches menées actuellement, et les nouvelles voies qui doivent être soutenues. Ces appels d'offres seront finalisés par mon ministère dans le cadre de la concertation inter-organismes. Ils seront ensuite lancés dans la communauté scientifique par l'intermédiaire de chaque directeur général d'organisme et de la Conférence des présidents d'universités. Je tiens à insister sur cette double démarche d'un appel d'offres établi par le ministère mais diffusé par les organismes et les établissements. J'y vois la marque de la coordination en profondeur qui se réalise, une coordination qui peut se lire aussi dans l'effort de rationalisation qui accompagne ce processus. Une attention particulière est ainsi portée à la cohérence des plans d'action proposés avec ceux conduits directement par les organismes, conformément à leur stratégie propre, qu'avec les actions régionales et les politiques scientifiques d'établissement.
La deuxième mission des Comités scientifiques et techniques correspond à l'évaluation des projets. Il importe que les projets traduisent une dimension innovante, une dimension qui ne soit pour l'heure pas ou peu pris en compte dans les activités pérennes des organismes ou des établissements. C'est d'autant plus important que la souplesse du dispositif sera telle que l'enveloppe attribuée à chacun des différents Comités tiendra compte de la qualité des projets retenus.
La troisième mission des Comités scientifiques et techniques est le suivi des actions. Il s'agit à la fois d'évaluer les actions déjà engagées et d'en proposer des nouvelles qui seront lancées dès 1996. D'un côté, certaines actions pourront être susceptibles de renouvellement avec modification ou non du contenu de l'action concertée. De l'autre, des actions nouvelles viendront compléter un ensemble d'opérations qui par définition ne couvrent pas toutes les préoccupations scientifiques.
D'ores et déjà, on constate l'apparition de nouvelles pistes qu'il contiendra dans la mesure du possible de soutenir en 1996. C'est le cas des problèmes agro-alimentaires qui font déjà l'objet de trois appels d'offres lancés conjointement avec le ministère de l'Agriculture et de la pêche dans le cadre du programme Aliment demain. Il s'agit désormais d'un programme quinquennal ainsi que le prévoit l'accord de coopération que j'ai signé le 25 janvier dernier avec le ministre de l'Agriculture et de la Pêche, M. Jean Puech.
Deuxième domaine d'action, la génétique. J'ai eu l'occasion de montrer qu'il s'agissait d'un secteur largement pris en considération par un nombre d'actions concernées coordonnées mais il reste encore beaucoup à faire et probablement à une autre échelle. Nous sommes confrontés en effet un changement d'échelle qui rappelle les faits pendant les dernières années en physique avec les grands équipements. Je rappellerai en ce sens la mise en place le 27 février dernier d'un comité d'experts dont j'ai souhaité qu'il me fasse des propositions sur l'opportunité de rassembler des moyens en vue de réaliser le séquençage des génomes a une grande échelle, un séquençage qui pourrait être appliquée la fois à certains génomes-modèles et à tout ou partie du génome humain. J'attends donc la remise du rapport de ces experts prévus pour le 3 avril, afin d'évaluer l'opportunité d'un tel projet, ses modalités de réalisation, l'enveloppe financière nécessaire et les différentes formes de partenariat possibles.
Au-delà de la fécondation de nouvelles pistes de recherche, je souhaite que l'action menée dans les sciences du vivant permette d'établir des liens serrés entre les différents acteurs de la recherche. Certes, il existe déjà des relations nourries entre les principaux organismes de recherche, entre organismes et établissements d'enseignement supérieur mais il importe de passer à la vitesse supérieure. L'une des pistes les plus fructueuses est sans conteste celle des instituts fédératifs de recherche. Sous l'influence de l'INSERM dont on connaît l'implantation forte au sein des Centres Hospitalier universitaires, ces IFR ont pour principal objectif de rapprocher les différentes équipes pour aboutir à une véritable stratégie commune de développement de la recherche. Cette stratégie est nécessaire pour permettre une synergie entre les équipes ainsi que l'émergence de nouvelles thématiques et pour optimiser les moyens mis à disposition. Elle consiste également à favoriser l'accueil de jeunes équipes autour d'un premier pôle. En janvier dernier, à l'initiative de mon département ministériel, un appel inter-organisme a été lancé pour la constitution d'IFR sciences de la vie et de la santé. Ces nouveaux IFR mixtes, réunissant diverses équipes de recherche de différents organismes, répondent à une logique structurante pour permettre une meilleure interactivité scientifique soit sur un même site, dans une même région, soit sous la forme de réseaux.
Ces actions seront suivies au niveau de mon ministère par la Direction Générale de la Recherche et de la Technologie au sein de laquelle je viens de décider à cet effet la création de la Mission des sciences du vivant chargée de réunir et de coordonner les éléments nécessaires à l'élaboration des plans stratégiques annuels tels que celui que je viens de vous présenter pour l'année 1995, les missions d'expertise et d'évaluation étant naturellement assurées par la Mission Scientifique et Technique.
Comme vous pouvez le constater, la démarche prometteuse qui s'ouvre aujourd'hui dans le domaine des sciences du vivant intéresse aussi bien le contenu que la forme de la recherche. J'y vois l'un des prolongements les plus fructueux de la Consultation nationale. Il s'agit de provoquer l'émergence de projets novateurs capables de stimuler la créativité dans un domaine scientifique particulièrement porteur d'avenir. Mais dans le même temps cette démarche tend à renforcer la souplesse de notre système de recherche. L'importance des défis à surmonter est telle qu'elle suppose que certaines barrières institutionnelles s'estompent pour permettre à tous les acteurs de participer au mieux aux différents projets Au dynamisme des thèmes doit répondre le dynamisme des chercheurs, à l'échange des idées la mobilité des hommes.