Interviews de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, dans "Paris-Match" le 31 mai et "Le Figaro" le 7 juin 1990, sur le plan de santé publique et notamment le projet de loi relatif à la lutte contre le tabagisme et l'alcoolisme.

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Média : Le Figaro - Paris Match

Texte intégral

31 mai 1990
Paris Match

En France, le tabac et l'alcool provoquent chaque année respectivement 65 000 et 45 000 décès. Face à cette hécatombe, le ministre de la Santé a décidé de réagir. Un plan vient d'être élaboré, dont Claude Evin nous commente ici les grandes lignes.

SABINE DE LA BROSSE : Quelle a été votre réaction face au nombre de décès dus uniquement à un mauvais comportement des Français ?

CLAUDE ÉVIN : Tout d'abord, j'ai été surpris. C'est très impressionnant d'apprendre qu'il y a entre 100 000 et 110 000 personnes qui meurent chaque année d'une consommation excessive de tabac et d'alcool : une étude récente révèle qu'un homme de trente ans n'ayant jamais fumé a une espérance de vie supérieure de dix-huit ans à celle d'un fumeur du même âge.

S.B. : Je crois que votre plan débute par une campagne de prévention chez les jeunes…

C.E. : Oui. Car il est plus difficile d'arrêter une intoxication que de la prévenir. 60 % des fumeurs ont commencé avant treize ans et 90 % avant vingt ans. Qu'est-ce qui les incite à fumer si tôt ? En grande partie, la publicité. C'est évidemment un recrutement de nouveaux fumeurs que recherchent les marques par cette publicité, pour compenser la diminution de la consommation des adultes. Une étude en Nouvelle-Zélande, effectuée en 1989, a formellement démontré l'existence d'un lien entre la publicité et la consommation de tabac.

S.B. : En ce qui concerne le tabac, comment allez-vous lutter contre sa consommation ?

C.E. : Tout d'abord, par le prix, qui, dès 1991, sera augmenté de 15 %. Nous allons interdire de fumer dans tous les établissements d'enseignement et dans certains lieux ouverts au public (en accord avec les secteurs intéressés). Dans d'autres, nous installerons pour les fumeurs une zone spécialement équipée, afin d'éviter à leurs voisins d'être victimes de "tabagisme passif". Enfin, nous allons interdire formellement toute publicité directe ou indirecte en faveur des produits du tabac et, d'ici là, toute publicité autorisée devra comporter un message d'éducation sanitaire, et cela aussi bien dans la presse qu'à la radio ou à la télévision.

S.B. : Avez-vous l'exemple de pays qui, avec un plan similaire, sont parvenus à réduire leur consommation de tabac.

C.E. : Oui, la Finlande, par exemple, où une campagne antitabac, accompagnée d'une forte augmentation du prix des cigarettes et d'une réglementation drastique concernant la publicité, a abouti à une réduction annuelle de 10 % de la consommation des jeunes. Même chose en Norvège.

S.B. : Allez-vous supprimer toute publicité pour l'alcool ?

C.E. : Non, car, là, notre but n'est pas de supprimer la consommation, mais de la réduire. La France reste, hélas ! le pays au monde qui s'alcoolise le plus : la consommation y est de 13,3 litres d'alcool pur en moyenne par habitant chaque année. Les médecins sont tous d'accord pour dire que, consommé modérément, l'alcool peut cependant être bénéfique pour la santé. Nous allons donc laisser la publicité directe ou indirecte pour l'alcool dans la presse destinée à une population adulte. Mais l'interdire au cinéma, sur les panneaux publicitaires et à la télévision. Comme pour le tabac, toute publicité devra comporter des messages d'éducation sanitaire. De plus, des campagnes de santé publique seront menées, en particulier au cinéma.

S.B. : Quand vous parlez d'actions de prévention, de quoi s'agit-il ?

C.E. : Nous allons réviser le code des débits de boissons. Par exemple, la vente d'alcool dans les distributeurs automatiques sera interdite et, en ce qui concerne les mineurs, elle sera réglementée de façon plus simple.

S.B. : Les Français se détruisent aussi en abusant de tranquillisants… À ce sujet, avez-vous des chiffres ?

C.E. : Je peux vous dire que la consommation des tranquillisants en France est quatre fois plus élevée par habitant que dans les autres pays européens : nous prenons deux fois plus de médicaments que les Allemands et trois fois plus que les Britanniques, d'où une nouvelle forme de toxicomanie provoquant dépressions et suicides, accidents de voiture mortels (quand les tranquillisants sont associés à l'alcool), accidents domestiques, etc. Ce qui n'est pas normal, c'est qu'une prescription médicale ayant nécessité une consultation puisse être renouvelée sans aucun contrôle. Nous prévoyons donc de limiter dans le temps la durée de validité d'une ordonnance de tranquillisants.

S.B. : Autre problème auquel vous vous attaquez: une prévention insuffisante des cancers les plus meurtriers. Comment allez-vous inciter les Français à mieux se surveiller ?

C.E. : Vingt-sept mille personnes meurent chaque année de cancer du sein, du côlon, du rectum, et du col de l'utérus. Or, dépistés à temps, la plupart de ces cancers pourraient être guéris ! Il était donc urgent d'installer un système de dépistage systématique à l'échelle nationale, Ce programme est déjà commencé, puisque nous avons débuté notre action dans des régions comme le Nord-Pas-de-Calais, la Picardie et l'Aquitaine : ce dépistage du cancer colorectal concernait les hommes et les femmes de quarante-cinq à soixante-quatorze ans. Il suffisait pour cela de demander un test gratuit dans une pharmacie (test pratiqué à domicile) et de le communiquer ensuite à un centre de lecture, qui l'interprétait et renvoyait son diagnostic… Il faut absolument parvenir à une systématisation du dépistage.

S.B. : Le Haut Comité de lutte contre l'alcoolisme va être transformé en Haut Comité de la santé publique. Pourquoi cette réforme ?

C.E. : Le Haut Comité de lutte contre l'alcoolisme avait été institué par Pierre Mendès France. Il a joué un rôle important dans la diminution de la consommation d'alcool. Mais aujourd'hui, les problèmes de santé publique ne concernent plus uniquement l'alcool : le tabac, les médicaments, l'absence de prévention sont aussi en cause… J'ai donc voulu créer un organisme qui reçoive régulièrement les rapports de nombreux experts afin de pouvoir suivre l'évolution des problèmes, des résultats de nos campagnes… Ce Comité agira en relation étroite avec le ministre de la Santé.

S.B. : D'où viennent vos plus grosses difficultés ?

C.E. : Certains ont déjà tenté de faire prévaloir des intérêts personnels au détriment de l'intérêt général… Mais je veux redresser la situation sanitaire de la France.

 

7 juin 1990
Le Figaro

Le ministre de la Santé a présenté, hier en Conseil des ministres, son projet de loi visant, notamment, à interdire la publicité pour le tabac et à restreindre celle pour l'alcool. Il s'en est expliqué au "Figaro".

Le ministre de la Solidarité, de la Santé et de la Protection sociale, Claude Evin, a présenté, hier en Conseil des ministres, son projet de loi relatif à la lutte contre le tabagisme et l'alcoolisme.

Si ce projet est adopté par le Parlement, la publicité directe et indirecte pour le tabac sera interdite à partir du 1er janvier 1993. Quant à la publicité pour l'alcool, elle sera, elle, limitée à la seule presse écrite pour adultes. Et encore sous une forme purement informative.

Des mesures qui n'ont pas tardé à provoquer un fort mécontentement chez les annonceurs et les publicitaires. Logique : en 1989 – source Secodip –, les investissements publicitaires alcool et tabac ont représenté 1,7 milliard de francs (1,4 milliard de francs pour les boissons alcoolisées contre 321,5 millions de francs pour la publicité en faveur du tabac). Soit 3,5 % de l'ensemble des investissements publicitaires de l'an dernier, tous media confondus.

Dès aujourd'hui, à Paris, une conférence de presse commune doit rassembler les PDG de plusieurs grands groupes français de vins et spiritueux – LVMH, BSN, Martini et Rossi France, Pernod-Ricard, Mumm-Martel, domaines Barons de Rothschild, Marnier-Lapostolle et Bardinet –, qui exprimeront à cette occasion leur position sur ce projet de loi.

LE FIGARO : Premièrement, quel est le véritable but du projet de loi que vous avez présenté, hier en Conseil des ministres ?

CLAUDE ÉVIN : Avant tout, préserver la santé de chacun, et notamment des jeunes. La cigarette qu'on allume pour se donner une contenance ou pour tromper l'ennui, les verres d'alcool qu'on boit pour oublier ses soucis, cela provoque 100 000 décès par an. Moi, je veux arrêter ce gâchis humain. Dire aux jeunes : "N'entrez pas dans ce jeu stupide". C'est pour cela que le Gouvernement a mis en place un plan de santé publique et propose notamment ce projet de loi, qui limite ou interdit la publicité pour l'alcool et le tabac.

Q. : Le 1er janvier 1993, quelle va donc être la législation française en matière de publicité tabac et alcool ?

R. : Si le Parlement adopte les dispositions que le Gouvernement lui propose, toute publicité directe ou indirecte en faveur du tabac sera interdite. C'est important d'interdire la publicité indirecte, celle qui joue sur le rêve ou l'évasion, en vendant insidieusement des cigarettes sous couvert de rallye 4 x 4, d'agence de voyages, de cinéma, etc. De même, le parrainage sera interdit lorsqu'il est une occasion de publicité pour le tabac. Quant à la publicité pour l'alcool, elle restera possible, mais limitée à une forme strictement informative et sur certains media ou supports : la presse pour adultes, les enseignes sur les lieux de production, les voitures de livraison et les circulaires commerciales ou de vente par correspondance. Pour atteindre ces objectifs, des progressives ont été discutées avec les professionnels concernés.

Q. : Mais pourquoi une période transitoire de trois ans pour la publicité sur le tabac et sur l'alcool ?

R. : Tout simplement parce que, pour atteindre le but ambitieux que je viens de vous exposer, sans nier qu'il net en cause des intérêts économiques importants, il faut donner un peu de temps à chacun pour s'adapter.

La période transitoire, qui débutera à la promulgation de la loi et finira le 1er janvier 1993, imposera ainsi à toute publicité encore licite en faveur du tabac et de l'alcool de d'éducation sanitaire. Et une restriction quantitative de la publicité en faveur du tabac sera demandée aux professionnels concernés, afin d'éviter une transition trop brutale en 1993.

Q. : Quelle sera alors la situation de la France vis-à-vis de ses partenaires européens ?

R. : L'Europe évolue très vite en ce moment sur ces sujets. La prise de conscience est très rapide. Déjà, le Parlement européen s'est prononcé pour l'interdiction de toute publicité en faveur du tabac et huit des douze États membres de la Communauté sont favorables à l'adoption de restrictions draconiennes à la publicité en faveur des comportements dangereux : tabac et consommation excessive d'alcool. À l'initiative de la France, le 17 mai dernier, plusieurs ministres de la Santé ont d'ailleurs exprimé le vœu que la Commission européenne prépare une réglementation applicable sur le plan européen à partir du 1er janvier 1993.

Q. : Reste que plusieurs associations professionnelles de publicitaires ou d'annonceurs – dont l'Association des agences conseils en communication (AACC) – vous reprochent de ne pas avoir organisé une réelle concertation. Voire même d'avoir mis sur pied une "mascarade de concertation" ? Que répondez-vous à ces critiques ?

R. : Écoutez, l'AACC a été reçue à plusieurs reprises. Tout comme les producteurs, les distributeurs et les représentants de tous les media, etc. La concertation a donc été très vaste. Elle nous a d'ailleurs amené à modifier sensiblement nos projets.

C'est au cours de ces discussions que l'on a conçu la période transitoire et ses modalités, notamment la restriction progressive de la publicité pour le tabac, et l'adjonction de messages de santé publique suffisamment visibles.

Q. : Oui, mais pourquoi y a-t-il eu un traitement différent pour l'alcool et le tabac ?

R. : Parce que le tabac est nocif d'emblée, dès la première cigarette. Pour l'alcool, c'est seulement l'excès qui est dangereux.

Q. : C'est parce que nous sommes en France que vous êtes moins sévère sur la publicité pour l'alcool ?

R. : Non. Elle est moins touchée pour la raison que je viens de vous indiquer, et tant qu'elle invite à consommer "avec modération". Mais il est vrai qu'il y a autour du vin, en France, des traditions sociales de convivialité qui font partie de notre richesse culturelle… si nous savons les maîtriser : ce sera l'objet de campagnes d'éducation sanitaire dont le media privilégié sera le cinéma. En réalité, j'ai discuté de ces problèmes avec la profession viticole. Le travail qu'elle effectue en faveur de la qualité du vin, notamment au travers des appellations d'origine contrôlées, et d'une consommation intelligente et modérée, rejoint tout à fait mes préoccupations.

Q. : Soit. Mais pourquoi cette discrimination entre media ?

R. : Parce que tous les media ne produisent pas les mêmes effets. La publicité télé ou radio, le cinéma publicitaire, l'affichage touchent indistinctement tous les publics, dont les jeunes. Ils s'imposent à l'auditeur, au passant, au spectateur. En revanche, l'adulte choisit ce qu'il lit, il y a une démarche volontaire, une liberté réelle de lire ou de tourner la page. C'est pour cela que la publicité informative pour l'alcool restera permise dans la presse écrite pour adultes. Sous réserve, bien sûr, du respect des nouvelles règles.

Q. : Et une compensation est-elle prévue pour les media les plus touchés, notamment pour le cinéma, qui est déjà bien mal en point ?

R. : C'est l'un des aspects du plan de santé publique du gouvernement que de prévoir l'intensification des actions de prévention du tabagisme et de l'alcoolisme, et notamment des campagnes de communication. Le cinéma publicitaire sera en effet l'un des media privilégiés, parce qu'il est, en proportion de son chiffre d'affaires, le media le plus touché par la réduction de ses publicités, mais aussi parce qu'il est le meilleur media pour parler aux jeunes.

Q. : Le but de votre plan de santé publique est de diminuer la consommation d'alcool et de tabac en France. Pourtant, certains fabricants de cigarettes affirment que la publicité sur le tabac ne déclenche ni ne favorise la consommation de tabac, mais plutôt qu'elle fait évoluer les consommateurs d'un produit vers un autre. En incitant plus particulièrement les fumeurs à acheter des cigarettes à faible taux de goudron…

R. : Alors, dans ce cas, pourquoi la cible des publicités pour le tabac est-elle toujours les jeunes ? Pourquoi utiliser autant le cinéma publicitaire vu massivement par les jeunes ? Je crois en l'efficacité des publicitaires. Mais je constate que, chaque année, des millions de jeunes commencent à fumer, alors que seuls 2 % des fumeurs changent de marque de cigarettes. Et, lorsqu'à propos de l'alcool, et non plus du tabac, on voit une publicité "Ma chemise pour une bière", il s'agit bien d'augmenter la consommation chez les jeunes, non ?