Interview de M. Claude Evin, ministre de la solidarité de la santé et de la protection sociale, dans "La Croix" du 27 juin 1990, sur la lutte contre la toxicomanie.

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Média : La Croix

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Formation, dépistage, centre d'accueil : le ministre de la Santé choisit de lutter pas à pas contre la toxicomanie, persuadé qu'il n'y a pas de solutions miracles

Q. : À plusieurs reprises a été relevé le manque de structures de réponse à l'urgence ne matière de toxicomanie. Où en est la mise en place d'un tel dispositif ?

Claude Évin : Je comprends l'angoisse des parents et des proches dans les situations d'urgence. Il faut pouvoir être disponible immédiatement pour chaque jeune en difficulté ou chaque parent en quête de réponse. Pour y arriver des moyens nouveaux ont été affectés depuis 1988 de façon prioritaire aux centres spécialisés. Mais je tiens à souligner que les institutions sociales non spécialisées ou les services d'urgence à l'hôpital doivent aussi s'adapter pour mieux répondre à ce problème.

Q. : Il est admis qu'il faut donner aux médecins et aux infirmières une formation spécifique. Quelles sont vos propositions ?

R. : Vous avez raison de souligner que la formation est l'élément essentiel de la qualité de la réponse des professionnels de santé. Beaucoup est déjà fait en ce domaine. En ce qui concerne les médecins, l'enseignement de la toxicomanie a été rendu obligatoire dans le cadre du deuxième cycle des études médicales, c'est-à-dire pour tous les étudiants de la troisième à la sixième année. La capacité en toxicomanie donne lieu à une formation en deux ans avec diplôme national ouvert à tous les médecins. La direction générale de la santé a mis en place un programme national de formation qui concerne aujourd'hui les médecins de onze régions. Pour les infirmières, deux modules de formation initiale sont réservés à la toxicomanie. Les plans de formation et d'information dans le domaine du sida incluent le problème plus particulier de la toxicomanie.

Q. : Les crédits d'aide à l'insertion sont accordés au terme de procédures complexes et méconnues. Y a-t-il des améliorations en cours ?

R. : Souvent encore les procédures administratives sont trop longues et trop complexes. Comme pour le Revenu minimum d'insertion, les circuits doivent être simplifiés au maximum. Ces aides doivent être le plus possible personnalisées pour répondre aux problèmes concrets des personnes concernées, pour qui remplir des formulaires administratifs ne doit pas être un obstacle supplémentaire à leur insertion.

Q. : La législation de 1970, qui réprime à la fois l'usage et le trafic, doit-elle être revue ?

R. : La législation de 1970 permet de bien répondre à toutes les situations, et de bien distinguer le simple usager de l'usager-revendeur, du trafiquant, et de mettre en œuvre des alternatives aux réponses répressives. Je ne pense pas qu'un changement de la loi permettrait d'améliorer nos réponses. Je crois plutôt au développement de politiques coordonnées au niveau local, permettant une meilleure articulation entre les réponses préventives, sanitaires et répressives.

Q. : Les tests de dépistage des drogues en entreprise ont suscité voici quelques mois un vaste débat. Vous-même vous en êtes inquiété dans une lettre à Jean-Pierre Soisson. Où en est-on ?

R. : J'avais effectivement été choqué par la montée des tests de dépistage en entreprise, à l'instar de ce qui se passe par exemple aux USA. C'est pourquoi j'avais demandé à la mission interministérielle de lutte contre la toxicomanie de faire le point de la situation. Son rapport m'a été remis fin 1989, et j'ai saisi Jean-Pierre Soisson, qui a réuni au début de cette année les partenaires sociaux dans le cadre du Conseil supérieur de la protection des risques professionnels. Ce groupe de travail, présidé par Mme Grevisse, rédige actuellement son rapport final qui déterminera les situations exceptionnelles dans lesquelles ce dépistage pourrait être pratiqué. Je tiens à rappeler toutefois que ce dépistage ne peut être demandé que par le médecin du travail, garant du secret médical.

Q. : L'extension de l'épidémie de sida parmi les toxicomanes a justifié la mise en place de quelques centres d'échange de seringues. Peut-on dresser un premier bilan de l'activité de ces structures, et souhaitez-vous l'extension de ce programme ?

R. : J'ai mis en place trois programmes expérimentaux de remplacement de seringues, à Paris, en Seine-Saint-Denis et à Marseille, dans le cadre d'actions plus globales de prévention du sida chez les toxicomanes. Leur évaluation est en cours, mais il est trop tôt encore pour dresser un premier bilan. Certains programmes réussiront, d'autres pas. Je suis partisan d'une démarche très pragmatique diversifiant au maximum les modes d'approche, et permettant aux professionnels de s'adapter constamment aux changements de comportement des toxicomanes.

Q. : L'utilisation de méthadone à des fins substitutives a pu être évoquée comme autre moyen de limiter l'extension du sida parmi les toxicomanes. Vous aviez souhaité un bilan de cette expérience. A-t-il été réalisé ?

R. : J'ai effectivement fait dresser un bilan sur dix ans de l'utilisation de la méthadone par l'équipe de l'hôpital Fernand-Widal qui est un des deux centres agréés depuis 1972. Un programme méthadone est très utile pour des toxicomanes dépendants depuis longtemps et très désocialisés, mais bien sûr pas pour l'ensemble des toxicomanes. Je trouve que ces programmes sont cependant trop limités actuellement, et c'est pourquoi ils vont être développes dès cette année. Cela se passera dans un cadre médical et déontologique rigoureux, s'inscrivant dans une action plus globale de prise en charge du toxicomane.

Q. : L'évaluation des méthodes et des centres de désintoxication et de soins apparaît nécessaire. La mise en place d'un réseau informatisé devait y pourvoir. Dispose-t-on aujourd'hui de premiers éléments de réponse ?

R. : L'évaluation du dispositif spécialisé a déjà donné lieu à plusieurs rapports de la direction générale de la santé et de l'inspection générale des affaires sociales. L'Inserm contribue aussi au suivi quantitatif de ce dispositif qui représente un budget de plus de 400 millions de francs. L'évaluation s'étend par ailleurs à l'aspect qualitatif, ce qui nous permet par exemple de savoir combien de toxicomanes atteints de sida sont accueillis dans les centres de postcure. Toutefois, pour permettre de mieux adapter les dispositifs spécialisés aux véritables besoins, je mets en place cette année l'évaluation de l'activité de tous les centres d'accueil, après élaboration d'une méthodologie définie en concertation avec les professionnels. Je crois qu'en matière de lutte contre la toxicomanie, il y a deux écueils à éviter croire qu'il existerait une ou des solutions miracles, ou au contraire refuser d'envisager certaines démarches au nom de je ne sais quels tabous. L'action que nous menons se veut donc quotidienne et pragmatique, ce qui rend indispensable, comme vous le soulignez, l'évaluation permanente des dispositifs.