Interview de M. Michel Rocard, membre du bureau national du PS, dans "Paris Match" du 19 juin 1997, sur les perspectives de création d'emploi par la réduction de la durée du travail (400 à 500 000 par an) et dans la fonction publique (300 000 en 5 ans).

Texte intégral

Paris-Match : Franchement, la victoire de la gauche vous a-t-elle surpris ?

Michel Rocard : Oui, je ne l’avais pas du tout pronostiquée. Jacques Chirac non plus, d’ailleurs.

Paris-Match : Qu’est-ce que le président n’a pas compris ?

Michel Rocard : Je crois qu'il a sous-évalué le niveau de discrédit du gouvernement dans l'opinion. Il a aussi sous-estimé la bonne santé du PS. Depuis notre défaite de 1993, nous avons beaucoup travaillé et, finalement, nous étions en bien meilleur état qu'on ne le croyait.

Paris-Match : Une cohabitation de cinq ans est-elle tenable ?

Michel Rocard : Ce ne sera pas facile. Et il y aura fatalement des problèmes. Cela dit, la Constitution a montré toute sa souplesse et, en l'absence de désaccords fondamentaux en matière de politique étrangère et de défense, je crois que les choses peuvent se passer tout à fait bien. Au fond, en ce qui concerne l'Europe, les relations avec les États-Unis ou le souci d'une stabilisation de nos rapports avec la Russie, on voit bien qu'il y a convergence de vues.

Paris-Match : N'avez-vous pas peur que le Gouvernement déçoive ? Que les promesses ne puissent être tenues, comme le prédisent déjà de nombreux économistes ?

Michel Rocard : L'objectif central, c'est de faire changer le sens de l'espérance. Il faut que suffisamment de choses bougent pour que les gens se disent : « Ça va, ils sont au travail. Ça ira mieux. » Si cette impression est acquise, alors la pression disparaîtra et il sera plus facile de gouverner. Vous savez, pour réussir en politique, il faut prendre son temps. Les mesures flamboyantes, à gros effet d'image, sont en général désastreuses. Cela dit, la nouvelle batterie d'instruments de lutte contre le chômage qui va être mise en place peut, à court terme, donner des résultats très significatifs. Je pense qu'il est possible de créer de 400 000 à 500 000 emplois par an si nous parvenons à enclencher le processus de réduction de la durée du travail.

Paris-Match : Lionel Jospin avait annoncé la création de 700 000 emplois pour les jeunes. Comment seront-ils financés ?

Michel Rocard : Attention : on fait souvent une confusion. En réalité, il y a deux programmes tout à fait différents. D'abord, celui qui concerne un complément de formation pour 350 000 jeunes. Il est, en somme, l'extension et l'amélioration de dispositions existantes. On souhaite amener ces jeunes vers une vraie employabilité, mais cela dépendra du succès du programme général de baisse de la durée du temps de travail. Ensuite, il y a les 350 000 emplois que nous voulons créer dans la puissance publique. Évidemment, cela pose plus de problèmes. Rappelons que c'est un objectif sur cinq ans. Mais l'urgence sociale existe. Tout le monde reconnaît que nous avons un besoin crucial de surveillants dans les lycées et les collèges (on parle de centaines de milliers de postes). Beaucoup de patients vous diront que les hôpitaux manquent cruellement d'infirmières. Dans le domaine de la justice, il faut davantage de greffiers et de commis de greffiers. Le nombre de personnes âgées dépendantes augmente de façon vertigineuse et les collectivités territoriales manquent de personnel pour s'en occuper. Et ce ne sont là que des exemples. Alors, peut-on les payer ? Je rappelle que la fonction publique recrute chaque année 60 000 personnes, c'est-à-dire 300 000 en cinq ans. Nous voulons simplement augmenter ce rythme de 10 000 par an. En réalité, ce programme est tout à fait finançable avec un peu de croissance en plus. Si nous arrivons à engager la réduction de la durée du travail en affectant à la préservation des payes l'argent économisé en allocations chômage, on retrouvera cette croissance. C'est ça, la grande idée.

Paris-Match : L'arrivée ou pouvoir des socialistes modifiera-t-elle la façon dont l'Europe va se construire ?

Michel Rocard : Avec l'accord des Anglais, puisque Tony Blair a décidé de s'y rallier, nous allons d'abord renforcer l’Europe sociale. Nous voulons ensuite que la fonction économique du gouvernement de l’Europe soit enfin exercée : il ne s'agit pas de créer de nouvelles institutions, mais de permettre au Conseil Ecofin de faire son travail. Enfin, il faudra revoir les critères pour éviter un euro surévalué, ce dont, au fond, personne ne veut.