Interviews de M. Lionel Jospin, Premier secrétaire du PS, dans "Touraine socialiste" le 23 avril, "Sud-ouest" le 12 mai et "La montagne" le 13 mai 1997, sur les propositions du PS en vue des élections législatives.

Intervenant(s) :

Circonstance : Elections législatives les 25 mai et 1° juin 1997.

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Touraine socialiste - 23 avril 1997

1. Le chef de l’État a innové en prononçant une dissolution pour convenance partisane. N’est-ce pas dangereux de jouer ainsi avec la Constitution ?

Il y a effectivement un jeu dangereux même si le principe de la dissolution n’est pas discutable dans la mesure où l’art. 12 de la Constitution confère au Président de la République le pouvoir de dissoudre l’Assemblée nationale.

Pour autant il n’est pas normal d’user d’une prérogative prévue pour faire face à des situations politiques de crise pour résoudre les difficultés ordinaires de la vie gouvernementale.

Les citoyens ne s’y trompent pas. Ils ont tout de suite compris qu’il s’agissait d’une manœuvre politicienne, d’une opération qui ne renforce pas la crédibilité de l’action politique de ceux qui nous gouvernent dont l’échec est bien perçu.

Cela dit le peuple est consulté, et nous entrons dans cette bataille avec la volonté et la possibilité de la gagner.

Nous sommes prêts et rassemblés :

Nous avons élaboré nos propositions économiques, nos propositions sur la réforme, sur la rénovation de la démocratie en France et elle est bien nécessaire, notre analyse sur la politique européenne est au point et nous avons ajusté nos positions sur l’immigration, sur la protection sociale, sur la sécurité.

2. Jacques CHIRAC souhaite consulter les Français sur les réformes et leur rythme, il organise dans le même temps une campagne très courte (cinq semaines moins les jours fériés et les ponts). N’est-ce pas tout simplement une volonté d’escamoter le débat ?

Certainement : le pouvoir a voulu prendre l’opinion et l’opposition par surprise. Les français savent bien ce qui s’est passé depuis quatre ans et ils ont la durée de la campagne, pour décider s’ils veulent se retrouver pour cinq ans de plus non seulement avec un gouvernement Juppé, mais avec un gouvernement Juppé aggravé, une consommation populaire frappée, des privatisations accélérées, des dizaines de milliers de postes supprimés dans la fonction publique (infirmières, enseignants, etc.)

3. Le PS se prépare depuis longtemps à ces élections. Nos propositions sont élaborées et nos candidats désignés démocratiquement, ont un gros appétit de débat avec les citoyens, peux-tu dire aux socialistes d’Indre-et-Loire quels seront les temps forts de notre campagne ?

J’ai envie de vous répondre que compte tenu de la brièveté de cette campagne elle ne comprendra que des temps forts :

Nos candidats sont en campagne partout. Ils rencontrent les électeurs pour débattre de l’échec du gouvernement, et pour discuter de nos propositions. Notre programme sera arrêté par le Conseil national du 2 mai.

Pour ma part je tiens jeudi 24 avril mon premier rassemblement de campagne à Sarcelles et, sans compter mon action de candidat en Haute-Garonne, je vais sillonner le pays et je participerai à des rassemblements quotidiens. Comme celui que vous organisez le 28 avril et qui constituera bien sûr un temps fort !

D’ores et déjà j’ai proposé à Alain Juppé un débat télévisé.


Sud-Ouest - Lundi 12 mai 1997

Sud-Ouest. – Vous répondez à la tribune du président Jacques Chirac. Vous réclamez un débat avec Alain Juppé. Qui est votre véritable adversaire dans cette campagne ?

Lionel Jospin. – J’ai un seul adversaire : la politique ultra-libérale qu’appliquerait la droite si elle conservait le pouvoir. Mon devoir est de dénoncer ce qui se prépare dans le dos de mes concitoyens et de les convaincre que le changement est possible, maintenant. Voilà pourquoi j’ai effectivement proposé à Alain Juppé, très tôt dans cette campagne, de débattre de l’enjeu de ces élections législatives, débat qu’il a voulu esquiver. Quant au Président de la République, si intervenir dans le cours de la campagne est son droit, il est dès lors logique qu’il s’expose à la contradiction et à la réplique politique. C’est là le jeu naturel de la démocratie. Respect de la démocratie et respect des Français : telle est ma ligne de conduite.

Sud-Ouest. –Comment expliquez-vous l’agacement manifesté ces jours-ci par Robert Hue ? N’avez-vous pas peur que le PCF refasse le « coup » de 1978 ?

Lionel Jospin. – Grâce aux efforts de toutes ses composantes, la gauche peut être aujourd’hui rassemblée. Mais elle reste plurielle, et je m’en félicite, car c’est là une richesse considérable. Des divergences subsistent en effet entre nous, mais ce que nous partageons est bien plus grand que ce qui nous sépare quant aux différences d’options. Qui peut les départager si ce n’est nos concitoyens par leurs suffrages ? Je ne dis rien d’autre. Quant aux péripéties que vous évoquez, elles sont naturelles dans un premier tour. Mais face à une droite dure, arrogante, menaçante, je fais confiance à la volonté de rassemblement et au sens des responsabilités de chacun pour gommer ces inévitables aspérités.

Sud-Ouest. – Il est beaucoup question d’interdire le cumul des mandats ou des fonctions. S’il y a un gouvernement de gauche, souhaitez-vous que les ministres choisissent entre leur portefeuille et un mandat exécutif local ?

Lionel Jospin. – On ne peut pas être ministre de la République à temps partiel. L’exemple donné par la droite dans ce domaine est affligeante. Pour ce qui nous concerne, nous avons pris un engagement clair devant les Français : s’ils nous font confiance, nous limiterons strictement les possibilités de cumul des mandats. Et pour répondre précisément à votre question, nous feront voter une loi interdisant le cumul des fonctions de ministre et d’exécutif local – maire, président de Conseil général ou régional. Moderniser la vie politique est une de nos priorités.

Sud-Ouest. –Vous voulez supprimer les lois Pasqua et Debré. Par quoi les remplacerez-vous ?

Lionel Jospin. – Nous les remplacerons par une nouvelle législation assurant la maîtrise de l’immigration dans le respect des valeurs de la République et le respect de la dignité de la personne humaine. Il ne s’agira pas d’une énième modification de l’ordonnance de 1945, mais d’une véritable refonte de notre législation. Notre objectif est de maîtriser l’immigration régulière, de favoriser l’intégration des étrangers régulièrement présents sur notre sol et de lutter vigoureusement contre le travail clandestin, qui est à l’origine de l’immigration irrégulière, en remontant jusqu’aux donneurs d’ordre.

Sud-Ouest. – Reviendrez-vous la suppression du service national et sur le rendez-vous du citoyen ?

Lionel Jospin. – Non. Le service national, si nous revenons aux responsabilités, ne sera pas rétabli. En revanche, le rendez-vous citoyen sera sérieusement revu pour lui permettre de jouer un rôle d’intégration civique.

Sud-Ouest. – Vous annoncez la suppression des fonds de pension qui viennent d’être mis en place, mais comment allez-vous faire face au déséquilibre démographique et financier des régimes de retraite ?

Lionel Jospin. – Mais les fonds de pension votés par la droite ne résolvent en rien les problèmes rencontrés par les régimes de retraites par répartition ! Au contraire, en encourageant – par des exonérations fiscales – les employeurs à « investir » dans ces fonds qui sont facultatifs et individuels, ils déstabilisent les régimes de répartition. Ce sont ces mêmes régimes que nous voulons conforter, parce qu’ils représentent la retraite de tous les Français. Ce qui ne signifie pas que nous soyons hostiles à des fonds de pension collectifs et gérés paritairement, comme simples compléments aux régimes par répartition.

Sud-Ouest. – Comment allez-vous concilier les exigences d’une politique économique plus active, notamment en matière de croissance, et une contrainte budgétaire européenne qui est et restera très forte ?

Lionel Jospin. – Vous semblez opposer la recherche d’une croissance économique plus forte et le souci d’équilibrer les comptes publics. Pourtant, non seulement il n’y a aucune contradiction entre ces deux objectifs, mais ils sont même liés. Quelle est la cause de la dérive actuelle des finances publiques ? L’effondrement des recettes, dû à une croissance molle et à une consommation atone. En relançant la machine économique française, non seulement nous retrouverons une croissance perdue, mais nous générerons ainsi des recettes fiscales supplémentaires. Cet enchaînement est le seul à même de résoudre la question des déficits publics. Si vous aviez encore le moindre doute là-dessus, voyez le contre-exemple illustré par la politique d’Alain Juppé. Depuis 1995, les Français ont payé 200 milliards de francs d’impôts supplémentaires. Et avec quel résultat ? Aucun. Le déficit du budget de l’État sera encore de 300 milliards en 1997, comme il l’a été en 1996. Pourquoi ? Parce qu’en matraquant les Français d’impôts, Alain Juppé a cassé la consommation et, partant, la croissance. Or, je le répète, sans croissance, pas de recettes fiscales et donc pas d’équilibre des comptes publics. Croissance économique et rigueur dans la gestion publique vont ainsi de pair.

Sud-Ouest. – Le PS a mis un certain nombre de conditions à la participation française à l’euro. Si elles étaient repoussées par l’Allemagne et d’autres pays, seriez-vous prêt à renoncer à la monnaie unique ?

Lionel Jospin. – Nos partenaires européens – au premier rang desquels l’Allemagne – sont tous convaincus de la nécessité de réussir l’euro. Je compte sur la volonté européenne et l’esprit de conciliation de tous pour franchir cette étape décisive et je suis persuadé que l’esprit de coopération l’emportera. Toutefois, sur un sujet aussi important, notre position est claire : si un accord se révélait impossible – ce que je ne crois pas – nous préférerions reporter le passage à l’euro plutôt que de le faire dans des conditions qui nous paraîtraient compromettre l’avenir même de l’Europe.

Sud-Ouest. – Écartez-vous toujours l’idée d’un référendum sur l’euro ?

Lionel Jospin. – Oui. Un nouveau référendum est inutile : le peuple Français s’est prononcé en 1992. Construisons une Europe politique et non technique, une Europe de la démocratie et non de la technocratie, une Europe de la croissance et non de la stagnation, une Europe de l’emploi et non du chômage : tout ceci est possible dans le cadre du traité de Maastricht, à condition de le vouloir. Nous le voulons. Par contre, l’Assemblée nationale sera consultée sur le passage de l’euro.

Sud-Ouest. – N’y a-t-il pas une contradiction entre saluer la victoire de Tony Blair au Royaume-Uni, dont le programme économique est libéral, est exclure de nouvelles privatisations en France ou proposer la création de 350 000 emplois publics pour les jeunes ?

Lionel Jospin. – Le programme de Tony Blair n’est pas un programme de droite. Proposer un programme d’emplois pour les jeunes, financé par une taxe sur les entreprises privatisées, est-ce libéral ? Donner, comme nous le faisons, la priorité à la santé et à la santé et à l’éducation, est-ce libéral ? Proposer de doter le Royaume-Unis de l’équivalent d’un SMIC, est-ce libéral ? La vérité est bien plus simple que ce que la droite, au prix de contorsions politiques, a essayé de faire croire aux Français : les travaillistes sont nos amis, ils incarnent la gauche britannique comme nous représentons la principale force de gauche en France. Une dernière précision : le mercredi 7 mai, Robin Cook, le nouveau ministre des affaires étrangères britannique, nommé par Tony Blair, est venu me rendre visite à Paris, au siège du Parti socialiste, ce « parti frère », comme il l’a lui-même qualifié.


La Montagne - Mardi 13 mai 1997

La Montagne: La France peut-elle être gouvernée autrement en gardant la même majorité, comme le préconise Valéry Giscard d’Estaing ?

Lionel Jospin : Je reconnais bien là l’habileté de l’ancien Président de la République, qui cherche à préserver la majorité et qui donne, en même temps, le coup de pied de l’âne à Alain Juppé, tout en préservant les formes… Garder la même majorité, mais changer le cap politique et de méthode de gouvernement : c’était ce qui nous avait été promis il y a deux ans par Jacques Chirac. Ce n’est pas ce qui a été fait. Tout cela n’est plus crédible aujourd’hui. La vérité de ces élections législatives est simple et les Français l’ont comprise : pour gouverner autrement, pour changer de politique, il faut changer de majorité. Le reste n’est que péripéties et règlements de comptes internes à la droite.

La Montagne: Contrairement au PS, le PC conteste le traité de Maastricht et la mise en place de la monnaie unique. En cas de victoire de la gauche, comment envisagez-vous alors un gouvernement d’union ?

Lionel Jospin : La question posée aujourd’hui n’est plus celle du traité de Maastricht, traité signé et ratifié par le peuple français en 1992. Il s’agit de savoir si l’on accepte la vision ultra-libérale dans laquelle l’Europe s’enferre ou si l’on veut construire une Europe de la démocratie. La monnaie commune à l’Europe, l’euro, n’est pas une fin en soi : elle n’est qu’un moyen, un instrument qui doit être au service des citoyens et non des banquiers, au service de l’économie et non de la spéculation financière. Nous avons une vision politique et non technique de l’Europe, une vision dynamique et non comptable. C’est cette conception de l’Europe que nous proposons aux Français. Si un désaccord subsistait, c’est l’orientation majoritairement choisie au premier tour par les Français – y compris entre le PC et le PS – qui devrait prévaloir au gouvernement.

La Montagne: Le déficit cumulé de Sécurité sociale sur la période 1996-1997 atteindra 75 milliards de francs. Pourquoi ce thème est-il aussi absent de la campagne ?

Lionel Jospin : La droite a voulu une campagne électorale « éclair » pour escamoter son bilan et éviter le débat démocratique. Elle ne tient en particulier pas à parier des 100 milliards – et non des 75 – de déficit cumulé de la Sécurité sociale, que vous évoquez. Comment s’en étonner, puisque ces chiffres signent l’échec patent du « plan Juppé » ? Les difficultés financières de la Sécurité sociale représentent un enjeu majeur pour l’avenir de la France et pour la vie quotidienne des Français. Nous nous en saisirons dans le débat public, comme nous l’avons déjà fait pour d’autres sujet, eux aussi très importants, tels que le chômage, la sécurité ou l’éducation.

Dans un esprit de respect de la démocratie et de respect de nos concitoyens, nous avons pris des engagements clairs et concrets à ce propos qu’il s’agisse des états généraux de la santé, de la maîtrise médicalisée et négociée des dépenses de santé ou de la préservation de notre système de retraites par répartition.

La Montagne:  L’augmentation du pouvoir d’achat des Français est préconisée par le PS, ceci pour relancer l’économie. Si la gauche l’emporte, envisage-t-elle de légiférer pour contraindre les chefs d’entreprise à revaloriser les salaires ?

Lionel Jospin : Il ne s’agit ici ni de « légiférer » ni de « contraindre ». Depuis quatre ans que la droite gouverne, les mots « négociation » ou « dialogue social » ont fini par disparaître du vocabulaire politique, à force de n’être plus employés. Pourtant, ils sont éminemment modernes et c’est par la concertation, la discussion, la persuasion, l’échange, l’invitation au dialogue social que nous voulons engager la nécessaire revalorisation des salaires : c’est le sens de la conférence nationale des salaires que nous proposons.

La Montagne: À l’image du Parti travailliste britannique, le Parti socialiste entend-il se donner une nouvelle identité ?

Lionel Jospin : Le Parti travailliste et le Parti socialiste, très proches sur bien des points, n’ont ni la même histoire ni la même culture. Nos amis britanniques ont été tenus écartés du pouvoir pendant les 18 années de règne de Mme Thatcher, puis de John Major, à l’époque même où, après avoir été maintenus dans l’opposition pendant 23 ans, nous accédions, enfin, aux responsabilités. Sur la plupart des questions, nous avons donc fait notre aggiornamento bien avant les travaillistes. N’oubliez pas qu’il y a encore trois ans, le programme du Labour Party comportait la collectivisation des moyens de production ou le désarmement nucléaire unilatéral ! C’est en considérant le point de départ plus que le point d’arrivée que l’on mesure le chemin parcouru par le Parti travailliste sous la conduite de Tony Blair. Aujourd’hui, le Parti travailliste est devenu un parti social-démocrate, ce que nous sommes déjà depuis plusieurs années. Voilà notre identité commune et il n’y a pas de raison historique pour le Parti socialiste d’en changer.