Interview de M. Jacques Chirac, président du RPR, dans "Le Point" du 24 octobre 1992, sur les élections législatives, la cohabitation, la lutte contre le chômage et les exclusions, et la politique agricole commune.

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Média : Le Point

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Au moment où le débat s'enflamme au sein de l'opposition sur l'organisation des primaires et sur la cohabitation, Jacques Chirac recadre sa propre position sur ces sujets brûlants. Il fait aussi le point sur ses relations avec Giscard. Enfin, sur le fond, il affirme sa priorité pour l'avenir : la lutte contre le chômage et contre l'exclusion.

Le Point : Dans cette période où la vie politique française semble être en suspens, pensez-vous que la censure du gouvernement soit souhaitable et qu'elle soit une réponse à la crise qui secoue l'ensemble de la classe politique ?

Jacques Chirac : Il ne s'agit pas d'ajouter une crise politique aux difficultés que connaît notre pays. La censure n'est pas un jeu. L'échec de la politique économique et sociale conduite depuis 1988 est patent. Le gouvernement persiste dans le budget irréel qu'il nous présente. Parce qu'une autre ambition et une autre politique sont possibles, notre devoir est de le censurer. Si nous ne le faisions pas, alors vous pourriez parler de crise de la classe politique.

Le Point : Considérez-vous toujours que le Président de la République ne cédera jamais "un quart d'heure" de son pouvoir ?

Jacques Chirac : C'est mon sentiment. Mais c'est le sien qui compte. Je vous suggère de le lui demander.

Le Point : La cohabitation, en mars 1993, est-elle possible ? Peut-elle être évitée ? Certains estiment que, si le RPR était le premier parti de la nouvelle majorité, vous ne pourriez pas refuser d'être Premier ministre. Si le Président vous sollicitait, que lui répondriez-vous ?

Jacques Chirac : Il est évident que, si les Français nous font confiance en mars 1993, nous souhaiterions que M. Mitterrand en tire toutes les conséquences pour lui-même, je l'ai déjà dit. Mais il est également évident que nous n'avons pas de moyens constitutionnels pour l'y contraindre. Il est enfin évident que, dès lors, il nous faudra assumer nos responsabilités, mais en prenant toutes les précautions nécessaires pour les assumer dans leur plénitude, J'ajoute que ce débat est très largement théorique, et surtout décalé par rapport aux problèmes des Français. Il est de surcroît prématuré dans la mesure où nous ne connaissons pas les circonstances dans lesquelles nous serons amenés à prendre une décision. Enfin, s'agissant d'un sujet qui pourrait devenir une pomme de discorde dans l'opposition, la sagesse consisterait à s'abstenir de tout commentaire inutile.

Le Point : Et le Premier ministre ?

Jacques Chirac : Il devra appartenir à la formation politique la plus nombreuse de la prochaine Assemblée nationale. Le RPR étant aujourd'hui le premier parti de France, il serait légitime qu'il sortît de ses rangs. Quant à l'être moi-même, je n'y suis nullement enclin. Chacun doit savoir choisir la voie où il peut être le plus utile. Je ne pense pas qu'elle consiste pour moi à être une troisième fois à Matignon.

Le Point : Est-il possible de redresser la France en deux ans avec François Mitterrand à l'Élysée, c'est-à-dire dans une épreuve politicienne ?

Jacques Chirac : Oui, c'est ce que nous avons fait entre 1986 et 1988, avec des résultats que personne ne conteste. Est-ce que ce sera facile ? À l'évidence, non. Pas seulement en raison de la présence de M. Mitterrand à l'Élysée, mais parce que la situation que nous trouverons en 1993 sera bien pire que celle que nous avons trouvée en 1986. Depuis 1988, les socialistes ont en effet non seulement fait repartir le cycle infernal de la dépense, du déficit, de l'endettement et des prélèvements, mais ils ont aussi divisé et démobilisé les Français. Bref, les socialistes laisseront le pays dans une crise profonde.

Le Point : Entre 1993 et 1995, avez-vous assez de temps pour agir ?

Jacques Chirac : Du temps, il en faut, et beaucoup. Non pas pour agir, mais pour recueillir les fruits de l'action, et cela demandera beaucoup plus de deux ans. Le redressement de la France exigera des actions immédiates et des réformes profondes qui ne peuvent s'inscrire que dans la continuité.

Le Point : Comment allez-vous gérer cette période de deux ans ? "En réserve" ?

Jacques Chirac : De la façon la plus simple qui soit : avec une parfaite loyauté à l'égard de la nouvelle majorité et du gouvernement qu'elle soutiendra.

Le Point : Mais où serez-vous ?

Jacques Chirac : À ma place.

Le Point : À l'approche des législatives, la compétition entre le RPR et l'UDF redouble. Peut-on envisager sérieusement une union crédible des deux formations de l'opposition ?

Jacques Chirac : Pourquoi "envisager" ? L'union est une réalité. Est-elle aussi forte et sincère que je le souhaite ? Non. Pour moi, l'union, cela veut dire des choses concrètes : passer, en vue des élections législatives, un accord prévoyant des candidatures communes et, quand il y aura compétition, adopter des règles claires pour les désistements réciproques ; bâtir un projet de gouvernement à proposer aux Français : prendre les mesures concrètes pour que fonctionnent les primaires en garantissant que nous aurons un seul candidat à l'élection présidentielle.

Le Point : Où en sont vos relations avec Valéry Giscard d'Estaing, qui dominent, en réalité, l'histoire de la droite de ces (presque) vingt dernières années !

Jacques Chirac : Elles ne sont ni aussi bonnes que je pourrais le souhaiter ni aussi mauvaises qu'on le dit parfois. La vie nous a souvent placés en situation de concurrence. C'est ainsi. Pour autant, nous partageons les mêmes valeurs, nous avons mené de nombreux combats en commun. Nous devons travailler ensemble, c'est l'intérêt du pays. Mais, de grâce, ne réduisons pas tout à la guerre des chefs. Nous sommes responsables de deux formations politiques qui ont chacune une culture, une histoire, des sensibilités différentes. Notre responsabilité est de faire en sorte que nous puissions nous enrichir de nos différences.

Le Point : Croyez-vous encore à l'organisation de primaires pour l'élection présidentielle ?

Jacques Chirac : Oui, j'y crois, parce que la raison l'impose. Il serait en effet irresponsable pour l'opposition actuelle d'avoir plu- sieurs candidats au premier tour et de courir ainsi un très grand risque d'échec au second. D'ailleurs, si nous n'avions pas cette sagesse, je suis sûr que nos électeurs et nos élus l'imposeraient. La compétition peut être la meilleure ou la pire des choses. La meilleure s'il s'agit d'une concurrence loyale et organisée. La pire si elle n'obéit à aucune règle.

Le Point : On parle toujours de "l'ouverture" que tente François Mitterrand. Avez-vous, vous-même, pour la droite, une conception de l'ouverture ?

Jacques Chirac : Oui, mais pas la même. Celle de M. Mitterrand consiste, pour survivre, à débaucher tel ou tel. Je ne crois pas aux manœuvres d'états-majors, aux conversations secrètes et aux combines politiciennes.

Le Point : À quoi croyez-vous ?

Jacques Chirac : L'ouverture que je souhaite s'adresse à tous les Français sans aucune exclusive. Pour la réussir, il faut que nos projets tiennent compte de leurs préoccupations. Il faut aussi que nous ayons un comportement de compréhension et de tolérance.

Le Point : Envisagez-vous une recomposition politique que vous pourriez vous-même initier, pour combler ce lieu incertain qu'occupent par exemple les écologistes ?

Jacques Chirac : Je suis pour la clarté : je ne transigerai pas sur mes convictions essentielles, chacun doit le savoir. Je ne suis pas prêt à faire n'importe quoi pour gagner les élections. D'un point de vue moral, j'estime qu'il y a des alliances politiques honteuses, au premier rang desquelles celle qui a permis aux socialistes de gouverner grâce à l'appui du Parti communiste. En revanche, je souhaite dialoguer avec les forces nouvelles dont on a vu récemment l'émergence. Je pense bien sûr aux écologistes, avec qui nous avons un certain nombre de préoccupations communes.

Le Point : Pensez-vous que Charles Pasqua, Philippe Séguin et Philippe de Villiers ont ramené, dans leur campagne référendaire pour le non à Maastricht, vers la droite républicaine des électeurs égarés dans l'extrême droite ?

Jacques Chirac : Peut-être, mais seul l'avenir le dira, et dans ce cas je m'en réjouirai. Sur ce sujet, mes convictions sont ancrées depuis bien longtemps. Elles nous ont permis de gagner, sans aucun compromis, les dernières élections régionales et cantonales. Ma position est simple : ouverture sur les préoccupations des électeurs excédés par le laxisme gouvernemental et refus de toute alliance avec des dirigeants politiques qui véhiculent des idées dangereuses.

Le Point : Pensez-vous que Jean-Marie Le Pen soit sur le déclin ?

Jacques Chirac : Je le crois, et je le souhaite.

Le Point : Pour s'imposer en politique, il faut du temps. Pour résister aussi, vous l'avez prouvé ! Mais on constate également que, dans la gestion des affaires, le crédit des hommes politiques s'épuise très vite. Comment résoudre ce paradoxe ou cette contradiction ?

Jacques Chirac : En faisant bon usage du temps. Mais aussi en n'hésitant pas à se remettre en cause et à s'assurer de sa propre légitimité chaque fois que nécessaire.

Le Point : Après le sommet européen de Birmingham et alors que se déroulent les négociations du GATT, pensez-vous qu'il y ait une autre politique agricole commune (PAC) possible que celle qui est conduite aujourd'hui ?

Jacques Chirac : Je m'élève vivement contre l'accord donné par le gouvernement français à la réforme de la PAC, qui conduira nos agriculteurs à devenir des assistés ou des salariés de Bruxelles. Je suis aussi choqué, dans un monde où la famine se développe, que des responsables politiques, je pense à M. Delors, décident de mettre des terres en friche et de payer des paysans pour qu'ils ne travaillent pas. C'est moralement inacceptable.

Le Point : Quelle politique agricole souhaitez-vous ?

Jacques Chirac : Celle qui permettrait aux paysans de vivre dignement et à la France de préserver son identité. Elle devrait répondre à quatre exigences : 1. Le développement des utilisations industrielles des produits agricoles. 2. La baisse des charges fiscales, sociales et financières pesant sur les exploitations. 3. La protection du marché agricole communautaire et le maintien de notre politique d'exportation. 4. La relance d'une grande politique d'aménagement du territoire et du développement rural. On ne peut plus accepter que 40 % de notre territoire soit actuellement en voie de désertification.

Le Point : La France peut-elle, et doit-elle, résister, dans ce domaine, à tout compromis avec les Américains ?

Jacques Chirac : Oui, elle le peut, et elle le doit. Parce que nous sommes les alliés politiques des États-Unis, nous nous devons de leur tenir un langage de vérité sur le plan économique. Il ne faut pas céder à la volonté américaine qui souhaite la disparition de l'agriculture européenne afin de conquérir le monopole du pouvoir vert. Je regrette que le gouvernement français ait d'ores et déjà cédé en acceptant la réforme de la PAC.

Le Point : Pensez-vous que dans l'effervescence actuelle des marchés boursiers, et malgré les coups de boutoir que subit le traité de Maastricht, la cohésion des Douze puisse être durablement maintenue ?

Jacques Chirac : Il ne s'agit pas qu'elle "puisse" l'être. Elle doit l'être. Devant les incertitudes du monde, jamais la cohésion de l'Europe n'a été aussi nécessaire. C'est d'ailleurs ce qui m'a conduit à m'engager avec autant de force dans le combat pour l'Europe. Hélas ! Aujourd'hui, le problème n'est pas seulement de maintenir la cohésion des Douze, mais de la restaurer. Trop de pays en Europe, et au premier rang la France, vivent au-dessus de leurs moyens. L'engrenage est bien connu dépenses publiques excessives, déficits budgétaires croissants, augmentation de l'endettement alourdissement des prélèvements sur les entreprises et les ménages, ce qui conduit à des taux d'intérêt trop élevés, à des investissements insuffisants et au développement du chômage. Voilà ce qui met en péril la cohésion des Douze, et qui doit être corrigé.

Le Point : Quelles leçons tirez-vous des résultats du référendum sur Maastricht concernant la ligne politique, économique et sociale que vous entendez suivre ?

Jacques Chirac : Le référendum a été un temps fort de la vie politique française. Il a fait apparaître que les Français approuvaient le principe de la construction européenne, mais s'inquiétaient de la direction qu'elle prenait parfois, ainsi que du fonctionnement de la Commission. Il faut tenir compte de cette inquiétude et bâtir une Europe plus démocratique et plus respectueuse des nations et des peuples. Mais, au-delà, le référendum a joué le rôle de révélateur de la crise économique, sociale et morale de notre société. J'en retiens personnellement deux leçons.

Le Point : Lesquelles ?

Jacques Chirac : D'abord, la nécessité d'une autre politique économique, tout entière tournée vers l'amélioration de la situation de l'emploi. Mais surtout l'urgence de lutter contre la dislocation de notre société en rétablissant les grandes solidarités. Comment accepter que la France d'aujourd'hui compte de six à huit millions d'exclus, au premier rang desquels se trouvent les chômeurs, des paysans et un monde rural désespérés, des métiers de vocation comme ceux qui touchent à la santé, les magistrats, Les enseignants, qui sont en crise, et surtout des jeunes, qui ne voient pas comment ils vont s'en sortir. Ce que je veux ? Je veux que tous ceux qui se sentent exclus, mal à l'aise ou à l'écart pour une raison ou pour une autre comprenne qu'ils ont leur place, qu'un avenir pour eux existe dans la société que nous voulons bâtir.

Le Point : Y-a-t-il toujours, dans le contexte international, des marges de manœuvre pour ceux qui gouvernent ?

Jacques Chirac : Le contexte international s'impose à tous, encore qu'un grand pays comme la France peut contribuer à le faire évoluer. Mais, dans ce contexte, il existe des marges de manœuvre nationales plus ou moins grandes selon la politique que l'on mène. Je ne crois pas à l'idéologie de la fatalité. Il y a toujours un choix, une politique différente à mettre en œuvre, une alternative à proposer. Ainsi, si M. Rocard, arrivant à Matignon, n'avait pas voulu réhabiliter la dépense publique, pour reprendre ses propres termes, si lui-même et ses successeurs n'avaient pas rompu avec la politique pas rompu avec la politique qu'Édouard Balladur et moi-même avions conduite, nos charges seraient moins lourdes, notre endettement moins important, l'investissement et la croissance auraient été meilleurs, le chômage n'aurait pas augmenté comme il a augmenté. Cela pour dire que les marges de manœuvre sont aussi celles que l'on se crée.

Le Point : Faut-il toujours aborder la question du chômage dans les mêmes termes dès lors que la preuve est faite que la croissance n'est pas génératrice d'emplois ?

Jacques Chirac : Il est inexact de dire que la croissance n'est pas génératrice d'emplois, et j'en veux pour preuve les 800 000 emplois créés entre 1987 et 1989, quand la croissance était soutenue. Mais condition nécessaire ne veut pas dire condition suffisante. Il faudra réformer en profondeur l'éducation nationale, afin que les jeunes soient formés pour les métiers de demain et non pas pour ceux d'avant-hier. À quoi servirait-il de créer des emplois que l'on ne pourrait pas occuper faute de qualification. Il faut dans le même temps relancer une grande politique de la formation professionnelle et continue pour que chacun, quels que soient les aléas de la vie, ait droit à une nouvelle chance. Il faut ensuite imaginer et favoriser les nouvelles formes d'emploi, je pense notamment aux emplois dits de proximité, qui doivent être encouragés, en particulier par des exonérations fiscales. Il faut enfin dans ce domaine, plus que dans tout autre, faire preuve d'imagination et d'esprit de réforme. Ce sera long, ce sera difficile, mais s'il n'y a pas de solution miracle, j'affirme qu'il n'y a pas de fatalité.

Le Point : Vous refusez donc cette thèse – qui fait pourtant son chemin – selon laquelle les politiques de Pierre Bérégovoy et d'Édouard Balladur sont les mêmes...

Jacques Chirac : Évidemment.

Le Point : Pour finir par une question moins politique, avez-vous vu le film "Christophe Colomb" ? Quel regard portez-vous sur le découvreur de l'Amérique ?

Jacques Chirac : Je n'ai pas encore vu le film, mais je vais y aller, ne serait-ce que pour apprécier la performance de cet immense artiste qu'est Gérard Depardieu. J'aime l'esprit d'aventure et la passion de la découverte qui ont animé Christophe Colomb. Je suis beaucoup plus réservé sur les conséquences immédiates de cette découverte et sur le comportement de ceux qui lui ont succédé. C'est pourquoi j'ai tenu à ce que la Ville de Paris apporte sa contribution à cette commémoration en organisant dans un an, et pour la première fois dans le monde, une exposition des œuvres maîtresses de l'art Taïno-arawak, qui reste encore méconnu, mais qui témoigne du génie créatif des peuples qui ont accueilli le découvreur de l'Amérique.