Articles de Mme Simone Veil, député européen, dans "Le Figaro Magazine" intitulé "Maastricht : un choix vital et sans alternative" et "France-Soir" les 12 et 19 septembre 1992 et interviews dans "Le Quotidien de Paris" le 16, à RTL le 17, sur les enjeux de la ratification du traité de Maastricht en France et en Europe.

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Média : Le Figaro Magazine - LE Quotidien de Paris - RTL - France soir

Texte intégral

Le Figaro Magazine : 12 septembre 1992
Maastricht : un choix vital et sans alternative

Depuis plus de quarante ans, étape par étape, l'Europe se construit. Des six pays fondateurs, unis pour mettre fin aux conflits sanglants qui, depuis des siècles, avaient ravagé l'Europe de l'Ouest, la Communauté s'est élargie à douze et s'apprête à accueillir de nouveaux États, qui frappent à la porte avec insistance.

Née de l'idée d'un Français, Jean Monnet, elle doit sa genèse et la plupart de ses progrès à tous nos présidents de la République et gouvernements successifs. Aucun d'entre eux n'en a contesté l'impérieuse nécessité pour notre pays. Aucun d'entre eux ne lui a fait défaut. Nos partenaires le savent et ont toujours compté sur notre engagement pour lui insuffler la foi et l'imagination nécessaires si l'on veut surmonter le poids de l'Histoire et les inévitables difficultés d'une entreprise aussi novatrice et ambitieuse que l'union de pays aux traditions intérêts aussi divers et souvent aussi conflictuels, mais liés par un commun destin.

Imagine-t-on le choc que constituerait, pour nos partenaires, le coup d'arrêt, donné directement par les Français, qu'établirait le rejet du traité d'Union, dont la France plus que tous les autres a été le promoteur ? Ce choc serait d'ailleurs ressenti davantage encore par les peuples d'Europe centrale et de l'Est, qui ont eu le courage de mettre fin à l'oppression du communisme et à l'hégémonie soviétique, parce qu'ils avaient l'image d'une Europe démocratique et prospère et l'espoir de nous y rejoindre. Ils gardent cette espérance au cœur et sont pleinement conscients que l'Union dont l'actuel traité est l'enjeu en favorisera la réalisation.

Le traité de Maastricht est la réponse aux bouleversements, uniques dans l'histoire de l'humanité, qui sont intervenus il y a trois ans dans cette Europe orientale trop longtemps asservie et trop longtemps séparée de la nôtre. Tous les responsables de ces pays attendent avec inquiétude le verdict des Français, sachant qu'un « non » ruinerait leurs espoirs d'une Europe forte et volontaire et d'un soutien à leurs jeunes démocraties, encore balbutiantes.

Conscients de leurs responsabilités vis-à-vis des générations futures et face à l'Europe entière, c'est-à-dire à plus de 700 millions d'Européens, les Français ne peuvent se laisser abuser par des calculs et des arrière-pensées de toutes sortes. En ratifiant le traité, la France ne perdra ni son identité ni son âme, car Maastricht renforce au contraire le rôle du Conseil européen, réunion des douze chefs d'État et de gouvernement. Bien au contraire, c'est en unissant leurs voix et leurs moyens que nos pays seront plus écoutés et mieux entendus, dans un monde où des États-continents imposent aujourd'hui leurs lois et leurs monnaies aux plus faibles.

Certes, le traité n'est pas un point final. Il ne prétend pas à la perfection, mais il s'inscrit comme une étape dans la trajectoire d'une construction qui cherche encore sa forme définitive, d'une union qui concilie le respect de la diversité des nations avec la nécessité d'une mise en commun de nos forces, indispensable pour exister dans le monde d'aujourd'hui et de demain.

Le 20 septembre prochain, 200° anniversaire de la victoire de Valmy, c'est l'avenir qui est en jeu, non seulement l'avenir de la Communauté, telle que nous avons décidé de la bâtir, mais avant tout l'avenir de la France. Plus que pour tout autre, son destin est lié à l'Europe. C'est pour elle un choix vital, sans alternative, puisqu'elle n'a, ni comme la Grande-Bretagne l'opportunité d'une ouverture sur le grand large, ni comme l'Allemagne celle d'une ouverture vers l'Est. En revanche, elle a l'ambition d'une grande politique internationale, dont seule l'Europe lui apporte les moyens.

Aux nombreux Français qui s'inquiètent, et je les comprends dans cette période de grande incertitude, j'affirme que l'Europe nous apporte une garantie contre les radicalisations, contre les retours en arrière, qu'elle est nécessaire au rayonnement et à la puissance de la France. Aux plus faibles d'entre eux qui sont les plus vulnérables, je tiens à dire que, face aux menaces de l'heure, c'est l'Europe qui leur apporte le plus de sécurité. À ceux qui veulent sanctionner François Mitterrand, j'ose prétendre qu'aujourd'hui le « oui » est devenu celui de l'opposition, dont les principaux responsables sont partisans. Au lendemain du référendum, le Président de la République ne pourra donc se prévaloir du « oui » des Français. Il serait inadmissible qu'il cherche à tirer profit d'un vote qui fait confiance à l'avenir de la France, qui appartient à nos enfants. Nous saurons le lui rappeler.


Le Quotidien de Paris et Tour Eiffel 95-2: 16 septembre 1992

Le Quotidien : Croyez-vous que la décision allemande de baisser les taux d'intérêt peut avoir une influence sur le résultat du référendum du 28 septembre ?

Simone Veil : Elle devrait en avoir une. Mais dans la dernière ligne droite les arguments sont très émotionnels. Ils dépassent cette question qui, pour être très technique, n'en aura pas moins de grandes conséquences au plan économique et financier.

Cette décision monétaire démontre la possibilité d'intervention lorsque les Européens sont d'accord. Elle s'inspire des réalités et non pas d'un dogme. Contrairement à ce que disent les partisans du « non », ce n'est pas la banque indépendante, comme en Allemagne, qui impose ses vues aux politiques. C'est tout le contraire qui se pro duit. Il s'agit bien là d'une décision politique de la part des Allemands.

Le Quotidien : Espérez-vous que cela donnera un coup de pouce au « oui » français à Maastricht ?

Simone Veil : Ça devrait. Ça montre bien qu'en définitive les politiques demeurent maîtres du jeu et sont en mesure d'adapter leurs décisions économiques, budgétaires et monétaires aux besoins de l'heure.

Le Quotidien : Pendant tout l'été, les événements ont paru jouer systématiquement contre le pouvoir et en faveur du « non ». Cela aggrave-t-il vos inquiétudes quant au résultat de dimanche ?

Simone Veil : La grande inquiétude que l'on peut avoir aujourd'hui serait que les Français ne se rendent pas compte des véritables dangers et laissent l'avenir de côté. Nous avons besoin d'un renforcement de l'Europe. Maastricht, c'est d'abord un signal politique que les Douze ont voulu donner au lendemain de la chute du mur de Berlin. Le 20 septembre, le monde entier portera son regard sur la France. Nos concitoyens voteront non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour les 350 millions d'Européens de l'Ouest et, au-delà, pour l'ensemble de l'Europe.

Aujourd'hui, alors que renaissent les nationalismes, notre continent redevient un foyer d'instabilité et c'est pour cela que nous devons renforcer la construction européenne. Le véritable enjeu est celui-ci, et non pas de savoir si l'on veut faire partir Mitterrand, qui sera de toute façon tombé dans les oubliettes de l'Histoire depuis longtemps quand on se souviendra que c'est le 20 septembre 1992 que le destin de la France, de l'Europe et peut-être même du monde s'est joué.

Le Quotidien : N'est-ce pas le référendum de tous les dangers pour l'Europe ?

Simone Veil : Je sais que beaucoup réclamaient le référendum. Mais je crois qu'il y avait beaucoup d'arguments pour ne pas y recourir.

Le premier, touche à la conception même de la démocratie. Des pays comme la Grande-Bretagne et les Pays-Bas ignorent la pratique du référendum. Ils ne sont pas moins démocratiques que nous. Deuxièmement, en l'espèce, le document complexe sur lequel les Français sont consultés aurait mérité d'être disséqué et discuté point par point au Parlement.

Enfin, le référendum est ambigu dans la mesure où beaucoup de gens sont tentés de répondre à une tout autre question que celle qui est posée. Ce référendum est un attrape-nigaud, un piège tendu par le Président de la République.

Le Quotidien : Dans l'hypothèse où le « non » l'emporterait, pensez-vous que l'on assistera à des bouleversements politiques ?

Simone Veil : Bien sûr, il y aura ce type de conséquences. Mais les plus graves toucheraient à l'avenir de la France en Europe. Je voudrais surtout dire à ceux qui pensent que le traité serait renégociable après un « non » français que si leur argument est juridiquement acceptable, il est politiquement erroné. Un « non » français serait immanquablement interprété comme un « non » à l'Europe. Cela apparaîtrait comme une volonté de nous isoler. Ce « non » de méfiance à l'égard de nos voisins entraînerait un arrêt de ce qui est en cours et provoquerait un délitement, une dislocation.

Le Quotidien : Pensez-vous que dans le camp du « oui » tout le monde a fait consciencieusement sa part de travail ?

Simone Veil : C'est certainement le cas des responsables au plus haut niveau. Il n'y a eu chez eux aucune arrière-pensée politicienne. J'observe d'ailleurs qu'il s'agit précisément de ceux qui connaissent fort bien l'Europe, parce qu'ils ont exercé de très hautes responsabilités. C'est le cas aussi bien du Président Giscard d'Estaing que de Jacques Chirac. Ils inscrivent leur réflexion dans une perspective à long terme. Eux se rendent compte de la catastrophe que serait un « non » pour la France.

Mais les tenants du « oui » ont souffert au cours de cette campagne de n'être pas ludiques. On a trouvé que nos arguments étaient trop techniques, comme si l'Europe embêtait les Français. Les contestataires, au contraire, sont apparus comme beaucoup plus amusants. C'est un peu ce qui se passe quand des enfants construisent des châteaux de sable ou jouent avec des cubes. L'enfant qui construit est attentif et minutieux. Et puis, il y a ceux qui arrivent et qui détruisent tout. Ça, c'est amusant. Eh bien, c'est un peu la différence qu'il y a aujourd'hui entre ceux qui se disent qu'ils vont pouvoir tout casser et ceux qui s'efforcent de construire l'Europe.

Le Quotidien : On sent certains électeurs tentés de faire d'une pierre trois coups, et de se débarrasser à la fois de Mitterrand, de Giscard et de Chirac. Qu'avez-vous à leur dire pour les convaincre de voter « oui » quand même ?

Simone Veil : À ceux-là, je pose la question : « Qui entendez-vous mettre à la place ? » Est-ce que leur majorité de remplacement sera constituée de Marchais et de Le Pen additionnés d'une partie du RPR et d'une minuscule marge de l'UDF ? Est-ce que tout cela mis ensemble pourrait faire une majorité de gouvernement ?


RTL - 17 septembre 1992

J.-J. Bourdin : Vous étiez hier soir sur le plateau de TF1 et vous avez qualifié d'infâmes les propos de J.-M. Le Pen...

S. Veil : Je n'ai pas fait une colère. Je ne sais pas pourquoi toujours on appose ce mot à ma personne. J'ai dit simplement que l'insinuation était infâme, c'est tout. Et je l'ai dit sur le ton le plus calme. J'aimerais que l'on rapporte les choses comme elles se sont passées. Ensuite, il y a eu un incident entre B. Kouchner et J.-M. Le Pen. Du reste, M. Le Pen n'avait même pas répliqué à mes propos.

J.-J. Bourdin : Pensez-vous que J.-M. Le Pen souhaitait créer l'incident ?

S. Veil : Certainement. Puisqu'il pensait bien que quelqu'un relèverait ses propos, qui insinuaient ou bien que le Président de la République n'était pas malade ou qu'il avait programmé cette opération et cette divulgation de son état de santé, pour coïncider avec la date quelques jours avant le referendum.

J.-J. Bourdin : Dans quel but ?

S. Veil : Ce sont les propos de J.-M. Le Pen. Il faudrait lui poser la question. C'était une insinuation comme toujours. Je trouve que si on veut dire les choses, qu'on les dise. Mais qu'on ne les insinue pas. Ensuite il a en effet explicité sa pensée. C'est bien cela qu'il avait voulu dire et il l'a précisé.

J.-J. Bourdin : Vous trouvez normal que l'on donne l'état de santé des plus hauts personnages de l'État ?

S. Veil : Tout à fait, ça se fait dans la plupart des pays, on donne des bulletins de santé. Je trouverais curieux que des bulletins de santé ne soient pas exacts.

J.-J. Bourdin : La tempête monétaire en Europe : vous pensez que cela aura une influence sur le résultat de dimanche ?

S. Veil : Je crois qu'il y a quelque chose de très émotionnel toujours, qui fait que tous les incidents qui sont des impressions d'incertitude, d'instabilité, jouent toujours vers le sentiment de la crainte. Et aujourd'hui, les sentiments de crainte font que l'on dit : si on change quoi que ce soit, ça va aggraver la situation. C'est ce que je crains. Alors que tous les commentateurs que j'ai entendus, disent qu'au contraire, il faut souhaiter que c'est déjà la perspective éventuelle d'un non au referendum qui a entraîné ce mouvement très fort sur les monnaies et cette instabilité et des nécessités de dévaluation. Il y a eu en quelque sorte anticipation d'une possibilité d'un non ou d'un oui qui soit relativement faible. C'est l'union monétaire qui peut stabiliser dans l'avenir la situation. C'est exactement la même chose que pour la Yougoslavie. Le Traité de Maastricht, sur certains points, apporte justement un plus pour pouvoir répondre à des situations difficiles, de crise. Nous savons que nous sommes dans une situation de crise internationale. Aujourd'hui, il y aurait intérêt à pouvoir stabiliser les monnaies en Europe. Le Mark est plus fort que les autres et tient une position hégémonique par rapport aux autres monnaies européennes. Mais nous avons la chance de pouvoir envisager, pour l'avenir, une monnaie unique qui intégrerait le Mark. C'est cela aujourd'hui que l'on appelle une mise en tutelle de la souveraineté française, alors qu'on voit bien qu'en réalité les autres monnaies européennes sont en fait influencées par le Mark. Et nous aurions intérêt à être dans ce système unique, pour recouvrer une souveraineté que nous avons perdue.

J.-J. Bourdin : À trois jours de ce référendum, quels seraient les derniers arguments que vous développeriez pour convaincre les hésitants ?

S. Veil : La question qui est posée avec le Traité est : est-ce que vous voulez oui ou non, poursuivre la construction européenne ? Car Maastricht, c'est une petite étape. C'est pour renforcer le dispositif, une amorce de politique étrangère et de Défense communes que nous n'avons pas eue et qui nous font défaut, pour répondre à une situation comme l'ex-Yougoslavie. C'est aussi envisager, si possible pour la fin du siècle, une monnaie unique pour pouvoir faire face à ces turbulences monétaires et pouvoir à la fois intégrer le Mark et empêcher qu'il soit la seule monnaie européenne. Par ailleurs aussi, ne pas être soumis aux fluctuations du Dollar. Ce sont les deux pas qui sont faits par Maastricht. Alors que le non c'est un signal de défiance et aussi un refus de l'Europe.


France-Soir : 19 septembre 1992

Il me revient, ami, que tu serais encore indécis quant au vote que tu vas exprimer dimanche. Ton attachement à l'Europe ne fait pas de doute et la construction européenne te paraît aller de soi comme une réalité qui n'est pas menacée et une chance à poursuivre. Pourtant, tu hésites encore. Face à tous les arguments contradictoires, le texte du traité, nécessairement complexe, ne t'a pas permis de trancher définitivement. En outre, tu serais tenté de dire non pour sanctionner le Président de la République.

C'est pourquoi je te demande de bien réfléchir pour ne pas avoir à regretter, dès le 20 au soir et plus encore dans les jours, les semaines et les années qui viennent, de ne pas avoir dit oui. Car le seul véritable enjeu, c'est oui ou non à l'Europe. Si le non devait, par malheur, l'emporter, il n'y aurait pas de renégociation du traité, parce qu'après avoir discuté pendant deux ans, nos partenaires ne voudraient pas tout remettre en cause. Et d'ailleurs, que veulent les partisans du non, si divisés entre eux ?

Si le non l'emportait, tout ce que les Européens ont fait ensemble depuis 40 ans à force de patience et de compromis se déferait faute de confiance entre eux, puisque la France, qui a toujours été le moteur de l'Europe, serait affaiblie et décrédibilisée par le rejet du référendum qui serait compris comme un refus de cette œuvre commune.

Le 20 septembre 1992 est une date historique. Partout sur la planète, on sera attentif à la décision française. De leur vote, du tien, dépend la stabilité en Europe, donc dans le monde.

Pense à tes enfants et à tes petits-enfants. Songe à leur avenir. Épargne-leur d'avoir à connaître les guerres et les barbaries du passé, Donne-leur la chance de vivre dans une France qui, au sein d'une Europe unie, sera plus prospère et plus écoutée.

N'hésite plus à dire oui avec ceux qui font confiance à la France et qui croient à l'avenir.