Texte intégral
RTL : 25 septembre 1992
P. Caloni : L'ampleur d'une telle catastrophe (Vaison-la-Romaine : ndlr) était-elle prévisible ?
B. Lalonde : Je ne pense pas. Il faudra une enquête. Ce type d'orage arrive tous les automnes.
P. Caloni : Avec tous les moyens techniques dont on dispose, ça ne peut pas se prévoir trois, quatre heures à l'avance pour alerter la population ?
B. Lalonde : On peut faire autre chose, faire gaffe aux constructions.
P. Caloni : Certaines localités avaient été classées à risque, dont Vaison-la-Romaine.
B. Lalonde : Mais ça concerne presque toutes les villes de la zone méditerranéenne. Il faudrait en tirer un certain nombre de conséquences sur l'urbanisme. On peut alerter davantage. Il faudrait qu'il y ait une administration locale de l'eau. Dans le cas de Vaison on verra si l'alerte aux crues était satisfaisante ou pas.
P. Caloni : Ça coûte cher ?
B. Lalonde : Évidemment ! Je suis inquiet pour la Vallée de la Loire. Il y a de nombreuses maisons construites en zones inondables. La décentralisation c'est très bien, mais les permis de construire, c'est moins bien parce que plus personne ne vérifie.
P. Caloni : C'est une perversion de la décentralisation. Tout le monde peut donner des permis de construire.
B. Lalonde : Quelque fois on construit même sans permis. Les maires ont du mal à dire non parce qu'il faut qu'ils se fassent élire.
P. Caloni : Qu'est-ce que vous suggérez ?
B. Lalonde : J'avais suggéré que ce soit l'environnement qui prenne en charge l'urbanisme. La grande difficulté en ce moment, c'est que dans les préfectures, depuis la décentralisation, les services chargés de surveiller la légalité des permis de construire, s'effilochent. C'est devenu moins urgent, moins important et en plus, on ne va pas s'embêter avec le conseil général, etc. Les salaires sont meilleurs dans le département, donc on quitte l'administration de l'État. C'est très difficile.
P. Caloni : Vous remettez en cause un certain type de tissu humain.
B. Lalonde : Ça y est, je vais me faire engueuler encore ! Il faut comprendre comment ça se passe. On ne fait pas attention, on a l'impression que ça n'arrive jamais, on parle de ces choses depuis quatre ans. On dit que c'est la sécheresse, etc., et puis tout d'un coup ça arrive ! Et on cherche les responsables. Donc, il faut qu'il y ait quelqu'un qui se sente responsable et qui applique la réglementation et la loi. En ce moment, c'est une procédure très lourde, très longue qui se heurte à tous les intérêts politiques et privés.
P. Caloni : Maastricht est-il satisfaisant pour l'environnement ?
B. Lalonde : Jusqu'à présent, l'Europe nous a toujours apporté des règlements plus solides et plus forts dans le domaine de l'environnement. Avec mes onze collègues nous avons décidé qu'en ce qui concerne l'eau, toutes les villes de France devaient assainir leurs eaux d'égout, etc. Donc, il y a un effort concerté pour que les choses soient meilleures dans le domaine de l'environnement. Là c'est un risque qui est localisé dans la zone méditerranéenne. Il y a une liaison avec les incendies de forêts. L'idéal serait de créer des lacs artificiels qui retiennent les eaux de crue et qui pourraient servir, en été, à éteindre les incendies. Ça coûterait très cher, et c'est un plan qui pourrait se faire sur une centaine d'années.
P. Caloni : Mais la vie d'un homme n'a pas de prix.
B. Lalonde : En effet !
RTL : 9 novembre 1992
P. Caloni : L'accident de l'Étang de Berre était inévitable ?
B. Lalonde : Comment le saurais-je ? D'abord, il faut s'incliner devant les victimes. Et puis il faut faire une enquête, et chaque fois qu'il y a une enquête, après on corrige et on prend des précautions. En principe, il y a une réglementation très sévère, il y a une participation du public pour vérifier que les choses sont faites. Je sais simplement qu'autour de l'Étang de Berre, il peut y avoir des problèmes de tuyauterie, mais là je ne sais pas. Une tuyauterie un peu vieille qui était responsable souvent de la pollution de l'étang.
P. Caloni : Qu'est-ce que vous attendez du Président de la République ce soir ?
B. Lalonde : J'attends qu'il nous montre l'horizon. Notre société a besoin d'un leader, il ne faudrait surtout pas qu'il y ait des manœuvres politiques. J'attends qu'il nous informe sur sa santé, j'espère qu'il va bien. Mais surtout qu'il nous dise où on en est, où on va. On voit bien qu'on est dans la panade, que notre société va mal, que l'on a du mal à finir l'Europe, qu'on laisse massacrer les Musulmans en Bosnie, est-ce qu'on va accepter ça, c'est un peu comme en 40, on ne bouge pas. On voit bien qu'on n'arrive pas à aider les pays de l'Est, il y a une montée des nationalismes. À quoi ça sert d'avoir vaincu le communisme si c'est pour retomber dans quelque chose d'épouvantable ? On voit bien qu'on s'engueule comme des chiffonniers sur le GATT, n'est-ce pas obscène de s'engueuler là-dessus alors que tout le monde crève de faim ? Je suis inquiet, on voit qu'on a trois millions de chômeurs et par-dessus tout on voit que notre système politique français part à la dérive, qu'on n'a que des technocrates qui nous disent faites-nous confiance, on s'occupe de tout, et on ne peut pas leur faire confiance.
P. Caloni : Il est probable que F. Mitterrand intervienne sur l'affaire du sang contaminé, vous ne vous êtes quant à vous jamais exprimé.
B. Lalonde : Il y a beaucoup de gens qui en parle. Je suis frappé de voir que nous avons besoin d'une génération politique nouvelle et que celle-ci ne doit pas faire confiance aux techniciens et aux technocrates. Ce qui me frappe dans cette affaire, c'est que chacun fuit ses responsabilités, c'est frappant. Il y a une responsabilité des sommités, des mandarins du monde médicalo-scientifique.
P. Caloni : Et on n'ose même plus citer leurs noms d'ailleurs ?
B. Lalonde : On peut très bien citer leurs noms Daucet, Bernard, Gros, etc., toutes ces sommités étaient là pour conseiller le pouvoir politique et n'ont rien dit. Pourquoi ? Je ne sais pas, je ne comprends pas. Le pouvoir politique leur faisait confiance, alors que de toute manière il vaut mieux qu'il aille regarder, qu'il mette son nez dans tout ça. Et le pouvoir politique, ce n'est pas une question de responsabilité juridique ou pénale, c'est une question de responsabilité politique morale. Quand vous cherchez les responsabilités, vous ne pouvez pas les fuir en même temps. Alors il y a une espèce de défaillance générale. Les premiers de la classe se font confiance les uns les autres, et ça manque de courage, de vigilance et quand vous avez une affaire comme ça, il y a une crise terrible. Personne ne fait plus confiance en rien, et on voit les rapports qui montrent les défaillances, et on a froid dans le dos.
P. Caloni : Morale et politique, ce n'est pas toujours très simple comme ménage ?
B. Lalonde : Non, mais pourtant c'est indispensable. Je trouve qu'il y a en France un cynisme incroyable. C'est « ôte-toi de là que je m'y mette », personne ne croit à rien. Dès qu'on voit des gens qui ont des convictions, on se moque d'eux. Il faut retrouver le sens des convictions profondes, et il ne faut pas qu'on ait uniquement une classe politique formée de hauts fonctionnaires ou de la noblesse d'État, les gens qui, lorsqu'ils ont 25 ans, ont gagné un concours, sont payés ensuite toute leur vie, ne prennent aucun risque et se moquent du peuple. On n’a personne du peuple, c'est incroyable, c'est les mêmes depuis 20 ans, ce seront encore les mêmes depuis 20 ans. Tout cela passant des cabinets ministériels aux entreprises publiques, de l'opposition à la majorité, ça me paraît inouï. Et j'attends que le Président de la République dise : bon, il y a des réformes profondes à faire en France, je le sais et je vais m'y employer.
P. Caloni : C'est l'ancien ministre qui parle.
B. Lalonde : D'ailleurs j'ai voulu réformer l'administration de l'environnement, le pôle de l'État qui est tournée vers la protection est très faible. En revanche, celui qui est tourné vers l'équipement, vers la production, l'espace, la défense, est beaucoup plus fort. Et quand on veut renforcer in partie de l'État qui s'occupe de protéger les citoyens, l'environnement, la santé, alors là ce n'est pas facile.
P. Caloni : De manière générale, les écolos ne portent pas les experts dans leur cœur. Vous avez l'expérience du nucléaire, et ça ne passe pas ?
B. Lalonde : J'ai vu l'affaire du cargo japonais, je peux vous dire que le problème n'est pas que le bateau reparte, mais les déchets n'auraient jamais dû arriver. L'usine de La Hague, contrairement à ce que l'on dit, rend les déchets plus dangereux après qu'avant. Alors c'est quand même formidable de dépenser des milliards pour rendre les choses plus dangereuses. Il nous faudrait une espèce de cour de justice technologique. On a créé à grand peine, au Parlement français, un comité d'évaluation des choix techniques, car ce sont des choix politiques, toute notre vie est fondée sur des choix techniques qui sont un pouvoir considérable. On ne peut pas laisser les techniciens sans contrôle. Il nous faudrait un organisme qui surveille la technologie, et si les hommes politiques sont défaillants, il faudra les remplacer.
P. Caloni : Les législatives approchent et certains ont été surpris de votre accord avec les Verts.
B. Lalonde : C’est une entente électorale. Génération Écologie depuis le départ a toujours voulu une unité d'action entre les écologistes. Alors il y a des différences entre nous, mais l'entente est bonne, elle tire tout le monde vers plus de réalisme et c'est ce qu'il faut avec plus d'efficacité. Donc, l'idée c'est que les écologistes ne sont pas là uniquement pour protester ou s'occuper d'environnement mais dans un système politique qui part à la dérive, dans une société où il y a une grande faillite devant l'arrogance, la suffisance de tous ceux qui se sont succédés devant nous en nous disant : voter pour moi, il n'y aura plus de chômeurs dans quelques mois, etc. ; et que c'est toujours pire. Moi je dis maintenant, on va nous-même tenter notre chance et proposer d'autres solutions. Il faut des solutions un peu neuves, mais en plus, il faudrait qu'il y ait en France une force politique qui casse le système des partis et recompose différemment.
P. Caloni : Vous pensez également que le PS a fait son temps ? Qu'il faut détruire la maison et garder le terrain, pour reprendre l'expression de M. Debarge ?
B. Lalonde : Il faut acheter d'autres terrains et faire mouvement. Il faut constituer une force un peu comme un parti démocrate français qui élargisse. Les programmes des partis politiques ne correspondent plus à la réalité. Et d'ailleurs avez-vous compris quel est le programme des partis politiques ?