Interview de M. Edouard Balladur, député RPR, à RMC le 8 novembre 1992, sur l'affaire du sang contaminé et la révision de la Constitution, les négociations du GATT sur l'agriculture, le déficit budgétaire et les relations avec les écologistes.

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Média : RMC - L'Express

Texte intégral

Sylvie Pierre-Brossolette : Le président parle demain soir ; a-t-il raison d'intervenir maintenant ? Qu'attendez-vous de lui en priorité ? Et, à vos yeux, aujourd'hui, quel est le sujet le plus important ?

Édouard Balladur : Personnellement, je n'attends rien de particulier. A-t-il raison de parler ? Il est probable que dans sa propre conception des choses, il vaut mieux qu'il s'exprime, étant observé que la situation politique du gouvernement comme de la majorité parlementaire socialiste est considérablement affaiblie. Et qu'il y a dans notre pays un sentiment de doute, d'interrogation et parfois de rejet de la politique, qui est un sentiment qu'il faut tenter de surmonter. Voilà tout ce que je peux vous dire. Quant au reste, j'écouterai ce qu'il dira et je vous donnerai mon opinion si vous m'y invitez après, pas avant !

Sylvie Pierre-Brossolette : Le scandale du sang contaminé ne vous parait pas un sujet sur lequel vous attendez quelques réflexions du président ?

Édouard Balladur : Certainement ! Absolument, certainement ! Je crois que cette affaire de la contamination des hémophiles est une affaire d'une exceptionnelle gravité morale, ça va de soi, humaine et politique. Et je crois qu'il est du devoir des pouvoirs publics, lorsque je dis pouvoirs publics, je pense à tout le monde, le gouvernement, le parlement, quiconque a une autorité dans la société, les médecins, tout le monde, je crois que tout le monde doit s'en préoccuper. Alors, à la base, qu'est-ce qu'il doit y avoir ? Je ne sais pas si dans les mots que vous avez cités de mon Dictionnaire, vous en avez cité beaucoup qui n'y sont pas d'ailleurs, pardonnez-moi…

Christine Fauvet-Mycia : C'était mon propre alphabet…

Édouard Balladur : … Dont M. Mitterrand. Je ne sais pas si vous avez cité responsabilité ?

Christine Fauvet-Mycia : Non, j'ai sauté la lettre R.

Édouard Balladur : Il y a le mot responsabilité.

Christine Fayet-Mycia : Justement, sur le mot responsabilité, est-ce que vous pensez qu'il faut établir une hiérarchie des responsabilités ?

Édouard Balladur : Oh, écoutez, ce n'est pas à la loi à le faire, n'est-ce pas, c'est aux tribunaux à le faire. Je reviens à mon sujet. Nous sommes dans une société qui est de plus en plus compliquée. Et, étant de plus en plus compliquée, elle est de plus en plus dangereuse. Et on a beaucoup de mal à maîtriser ce qu'on croit être le progrès technique. Il faut, c'est une exigence normale des citoyens, une exigence morale et humaine, il faut qu'il y ait des responsables pour les décisions prises, quels qu'en soient les niveaux. Mais, à l'inverse, il ne faut pas que cette recherche légitime de responsabilités se traduise par des opérations j'allais dire de règlements de comptes. Donc il faut garder la tête froide et mettre des débats aussi graves le plus possible hors de la polémique politique. Premier point, il faut donc savoir ce qui s'est passé et qui est responsable de ce qui s'est passé. Et, en second lieu, il faut que les instances judiciaires ou autres s'il s'agit d'autres instances, puissent l'apprécier. Autrement dit, il faut que les Français connaissent la vérité.

Christine Fayet-Mycia : Est-ce que vous pensez que le problème, c'est qu'il y a eu une dilution de responsabilités à tous les niveaux, dans le domaine politique, dans le domaine administratif et dans le domaine médical ; vous mêlez ces trois mondes ?

Édouard Balladur : Dans cette affaire précise ?

Christine Fayet-Mycia : Dans cette affaire précise.

Édouard Balladur : Je ne la connais pas assez pour pouvoir vous répondre, mais c'est probable, c'est le sentiment que l'on a. Et je dirai que c'est un peu le fait de la société dans laquelle nous vivons, qui est, je le disais à l'instant, qui est trop compliquée, trop technique et parfois on a bien du mal à savoir qui est responsable de quoi. Mais, finalement, en dernier ressort, il faut qu'il y ait un responsable, très clairement. Et il est légitime donc que les Français s'en préoccupent et que la justice s'en préoccupe, la justice sous les formes diverses qu'elle peut revêtir. Je crois que si nous laissions insatisfait cet immense besoin d'explication que ressentent les Français sur cette affaire et cet immense besoin de savoir ce qui s'est passé, pour pouvoir juger je dirai en conscience ce qui s'est passé, nous courrions un très grave risque, nous ferions courir un très grave risque pour la démocratie elle-même. Mais je répète qu'il faut le faire dans un climat qui soit un climat qui ne mêle pas les considérations politiques à ce problème, qui est un très grave problème moral, un problème de société.

Sylvie Pierre-Brossolette : Une dernière petite parenthèse ; je ne sais si vous avez lu dans Le Monde un point de vue d'Edgard Morin, qui disait : pour éviter à l'avenir que de telles affaires se produisent, un des remèdes serait de civiliser la bureaucratie ; qu'est-ce que vous pensez du point de vue d'Edgard Morin ?

Édouard Balladur : J'ai lu l'article d'Edgard Morin ; civiliser la bureaucratie… La bureaucratie n'est pas barbare, n'est-ce pas, elle n'est pas faite de sauvages. Je suis un ancien fonctionnaire, je ne peux pas vous dire le contraire ! Je crois qu'il faut rendre la bureaucratie à la fois plus transparente dans les décisions qu'elle prend, plus à l'écoute des gens et de leurs préoccupations et enfin qu'on sache toujours qui est responsable de quoi, à tous les échelons. Il ne faut pas partir du principe qu'il n'y a jamais de responsables, ni à la base, ni au sommet, il faut qu'il y en ait toujours un. Et le refuge dans la complication, en disant : c'est tellement compliqué, les pouvoirs sont tellement diffus, les compétences tellement entremêlées qu'on ne peut pas savoir, là je crois que les Français ne se contenteraient pas d'une pareille explication.

Sylvie Pierre-Brossolette : Si demain vous aviez les commandes, sur ce point précis, pour qu'une telle affaire ne puisse se reproduire, vous établiriez des règles du jeu différentes ? Vous changeriez la manière dont est organisée l'administration ? Qu'est-ce que vous feriez ?

Édouard Balladur : Oh, je crois, vous savez, qu'il faut résister à la tentation. D'abord, la première chose que je ferais, ce serait tenter de régler le problème constitutionnel que pose la responsabilité des hommes publiques ou des femmes publiques dans ce genre d'affaires. Et en second lieu, je crois qu'il faut résister à la tentation de toujours ajouter des règlements et des lois les unes par-dessus les autres. Je crois que notre réglementation et notre législation sont suffisamment explicites, ce qu'il faut, c'est les appliquer. On ne va pas faire à nouveau une loi pour préciser comment doivent être organisées les choses, pour que deux ans après on s'aperçoive que la loi s'est trompée, qu'il faut en faire encore une autre. Il y a des considérations je dirai de bon sens élémentaire dans cette affaire ; il y avait des produits qui étaient des produits dangereux et qu'on a décidé d'utiliser tout de même et il en a résulté des morts d'hommes. Voilà la situation. Qui a pu prendre cette décision ? Pourquoi a-t-elle été prise ? Et qui doit en être considéré comme responsable ? Voilà la question. Je ne crois pas qu'il soit utile de changer la loi pour y voir clair.

Sylvie Pierre-Brossolette : François Mitterrand dit, laisse dire en tout cas pour l'instant et sans doute il le confirmera demain, qu'il est terriblement indigné de la façon dont serait exploitée politiquement ce drame du sang contaminé ; est-ce que vous pensez que vos camarades de l'opposition ont toujours la bonne attitude ? Et est-ce que la fin de non-recevoir par exemple d'Alain Juppé au nom du RPR, en ce qui concerne la réforme de la Haute Cour, est bienvenue ? Ou est-ce qu'un peu plus de collaboration sur ce point serait le rôle de l'opposition ?

Édouard Balladur : Depuis quelques semaines, on a entendu toute une série de propositions pour réformer la Haute Cour, d'ailleurs j'en ai fait moi, oralement, oralement seulement, j'en ai fait moi aussi de mon côté, en me disant qu'après tout la Haute Cour n'était peut-être pas l'organisme qui par sa composition était le mieux qualifié pour juger de ce type de problème et en me demandant si elle n'était pas davantage faite pour juger les problèmes de haute trahison, par exemple, bien. Et puis il y a eu des propositions du Parti socialiste, d'une partie des centristes, le doyen Vedel a fait des propositions de son côté, d'autres en ont fait d'autres. Apparemment, il n'y a pas accord sur ce que doit être cette réforme. Donc je crois qu'on ne peut pas envisager de l'opérer rapidement. Et il me suffira de citer l'opinion du président du Sénat qui a dit que, dans l'état actuel des choses, il n'était pas possible d'avoir une majorité des trois cinquièmes pour changer rapidement la constitution.

Sylvie Pierre-Brossolette : Mais ça, ça dépend de la droite. Si la droite voulait bien accepter cette réforme, ça irait vite…

Édouard Balladur : Écoutez, il faudrait d'abord que nous sachions quel est le projet, pour commencer. Bien. On ne le sait pas, on ne le sait pas.

Sylvie Pierre-Brossolette : On le saura sans doute mercredi.

Édouard Balladur : Nous sommes dimanche, trois jours avant mercredi… Alors, dans l'état actuel des choses, donc on ne peut pas espérer un changement de la constitution. Va-t-on laisser ce problème non réglé jusqu'aux élections législatives ? Je pense que ce serait dangereux, dangereux, je le répète, pour la santé morale de notre pays. Et je crois que dans ces conditions, le plus sage, c'est d'appliquer la procédure actuelle, même si elle n'est pas parfaite, elle offre quand même des garanties, puisque l'instruction est faite, je crois, par cinq magistrats de la Cour de Cassation qui peuvent parfaitement conclure qu'il n'y a pas lieu ou qu'il y a lieu de poursuivre, selon l'opinion qu'ils ont. Il s'agit quand même de cinq hauts magistrats, qui sont par définition, si je puis dire, indépendants. Et je crois que l'intérêt même des personnalités dont le nom est cité serait que cette procédure se déroule, puisqu'aucune autre n'est possible aujourd'hui. On ne peut pas attendre encore trois, quatre, cinq, six mois pour régler ce problème. Et puis, dans ces conditions, mieux vaut le régler dans le cadre de la procédure actuelle.

Sylvie Pierre-Brossolette : Ça a quelque chose d'infamant, quand même, de passer en Haute Cour, pour une personnalité politique comme Laurent Fabius, qui espère un jour avoir un destin très élevé, c'est une marque d'infamie qui peut lui rester collée toute sa vie…

Édouard Balladur : Tout dépend de l'issue, tout dépend de l'issue. En tout cas, moi je ne peux répondre que pour moi, vous direz que ma position est facile, puisque je ne suis pas en cause. Donc je reconnais, vous pourriez me dire : c'est très bien de dire ce que vous avez dit, que vous avez déjà deviné d'ailleurs, vous n'êtes pas en cause. Pareille affaire m'arriverait, et qui peut dire qu'elle ne lui arrivera pas ? Qui peut être sûr qu'étant ministre ou Premier ministre, aucune décision n'a été prise par son entourage et ses subordonnés qui peut être une mauvaise décision et qui peut mettre en cause la responsabilité personnelle ? Moi, si j'étais dans un pareil cas, je réclamerais que toute la lumière soit faite par la procédure actuelle. Je n'y étais pas très enclin il y a un mois, c'est vrai, parce que je trouvais que ce n'était pas forcément la procédure la plus adaptée et qu'on pouvait en trouver une autre. Mais, si on ne peut pas en trouver une autre, je crois, je répète que l'intérêt-même des personnalités qui sont citées serait de demander elles-mêmes que toute la clarté soit faite.

Christine Fauvet-Mycia : Le jury d'honneur vous semble une position vraiment trop douce ?

Édouard Balladur : Il ne s'agit pas d'être dur ou d'être doux, n'est-ce pas. Moi je ne cherche ni à accuser, ni à accabler personne, ni à absoudre personne. Je n'ai pas à le faire, ce n'est pas mon rôle. Je dis simplement : il faut que l'on sache ce qui s'est passé. Et je crois que l'intérêt de ceux qui sont concernés, si comme ils le disent, et je ne demande qu'à les croire à priori ils ont leur conscience pour eux, c'est que ce soit établi dans la clarté la plus totale. Voilà ce que je voulais dire sur ce sujet.

Christine Fauvet-Mycia : Et vous ne croyez pas qu'une commission d'enquête parlementaire aurait pu, en écoutant les uns les autres, tous ceux qui peuvent avoir un degré de responsabilité dans cette affaire, faire la lumière et éviter ce passage par la Haute Cour ?

Édouard Balladur : Oui, mais enfin c'est tantôt une commission d'enquête parlementaire, ça aurait pu être cette solution, tantôt un jury d'honneur, tantôt le passage par la Haute Cour, tantôt les tribunaux ordinaires, il faut quand même choisir quelque chose qui offre toutes les garanties possibles. Je vais vous dire, je crois qu'il faut que nos concitoyens aient le sentiment que cette affaire n'est pas jugée je dirai en fonction de normes politiques et de motifs politiques. Et vous n'évitez pas qu'une commission d'enquête, puisque c'est ce que vous proposez, Madame, n'offre pas aux yeux des citoyens les mêmes garanties d'impartialité qu'un jugement par un tribunal, ou même par la Haute Cour, à laquelle la Cour de Cassation est associée. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle moi j'avais proposé, vous vous en souvenez peut-être, que dans les cas de ce genre, il y ait pour moitié des parlementaires dans la Haute Cour et pour moitié des magistrats, pour que personne ne puisse soupçonner l'objectivité d'une pareille institution. Apparemment, ce n'est pas possible, on ne peut pas le faire rapidement, et bien dans ces conditions, appliquons la constitution telle qu'elle est. Et surtout ne faisons rien pour donner aux Français le sentiment que, qui que ce soit, utilise cette affaire politiquement. Je crois que ce serait une raison de plus pour les Français de s'éloigner de la politique et des hommes politiques. Il faut vraiment qu'on fasse un très grand effort d'honnêteté intellectuelle et morale dans cette affaire.

Sylvie Pierre-Brossolette : Donc, pour se résumer, si François Mitterrand propose la réforme de la Haute Cour dans le texte proposé par les centristes, par exemple, vous voterez non ?

Édouard Balladur : Écoutez, nous allons en délibérer, je ne peux pas vous répondre par avance à quelque chose qu'il n'a pas encore dit. Je ne doute pas que vous soyez un exégète, Sylvie Pierre-Brossolette, très qualifié de la pensée de M. Mitterrand, enfin il ne l'a pas encore dit.

Christine Fauvet-Mycia : Et si on attend François Mitterrand sur la Haute Cour, on pense aussi qu'il pourrait proposer un plus grand toilettage de la constitution. Et la voie qu'il pourrait choisir, c'est une voie semble-t-il que vous avez préconisée en novembre 91, c'est de confier cet examen des réformes possibles de la constitution à un comité des sages, une sorte de comité des sages ; est-ce que vous approuveriez cette manière de faire ?

Édouard Balladur : J'ai vu renaître en effet la proposition que j'avais faite il y a un an, oralement m'a-t-il semblé. Je suis très flatté que l'on se souvienne si longtemps de quelques phrases que j'ai pu prononcer chez un de vos confrères, je crois. Si ma mémoire est bonne, ce n'était pas un comité de sages, c'était un comité consultatif constitutionnel, qu'avait institué le général de Gaulle en 1958 et qui regroupait des représentants de tous les partis politiques.

Christine Fauvet-Mycia : Parce que, disiez-vous, on était trop près des régionales.

Édouard Balladur : Exactement. Maintenant je crains qu'on ne soit un peu trop près des élections législatives. Dans la période dans laquelle nous sommes, rien ne sera serein et peu de choses seront objectives. Il vaut mieux partir de ce constat. Et comme je suis attaché pour ma part à ce que la constitution soit modifiée, si elle doit l'être, dans un climat de sérénité, d'objectivité, je crois que ça ne peut pas se faire avant les élections législatives. Mais je pense que trente ans après, il est légitime de s'interroger sur un certain nombre de dispositions de la constitution, qu'elles concernent tous les problèmes que tout le monde évoque à tour de rôle, le mandat présidentiel, le statut des magistrats, les pouvoirs du parlement, le rôle du Conseil constitutionnel et d'autres problèmes. Et je trouverais parfaitement sain pour ma part que les partis français envoient chacun des représentants dans un organisme qui aurait pour objet, s’il y arrive, d'essayer de déterminer une sorte d'accord minimum général. C'est l'esprit dans lequel j'avais fait cette proposition. J'ignore le sort qui va lui être réservé.

Sylvie Pierre-Brossolette : Les négociations du GATT semblent complètement rompues, les Américains menacent l'Europe et particulièrement la France de mesures de rétorsion ; devons-nous rétorquer nous-mêmes avec des mesures de contre-rétorsion ? Combien de temps pourra-t-on s'arc-bouter dans les négociations en refusant tout compromis avec les Américains ?

Édouard Balladur : N'est-ce pas, cette affaire est extrêmement simple. Qu'est-ce que c'est que le GATT ? C'est une organisation qui veut arriver à conclure un accord mondial pour que les échanges biens et de produits soient soumis au moins de droits possibles. C'est donc la liberté du commerce international. Parfait. Dans cette affaire, de quoi s'agit-il ? Il s'agit de demander aux agriculteurs européens et tout spécialement aux agriculteurs français, et cela au nom de la liberté du commerce, premièrement de limiter leurs exportations, les quotas, on ne voit pas très bien au nom de quoi ; deuxièmement, de s'obliger à importer des produits de substitution aux céréales, on ne voit pas très bien au nom de quoi ; et troisièmement, de s'interdire de cultiver des oléagineux, au nom je suppose aussi de la liberté économique et commerciale, n'est-ce pas. On croit rêver quand on entend des choses pareilles ! Et par-dessus le marché, et en violation des règles du GATT, et en pleines négociations, les Américains utilisent et ont recours à des sanctions. Pour ce qui me concerne, je trouve que cela n'est pas supportable. Je suis partisan qu'on reprenne la discussion, mais pas le couteau sous la gorge. Et je crois qu'il faut bien faire comprendre à tous nos alliés européens au sein de la Communauté comme aux Américains, qu'un accord commercial doit être équilibré et ne doit pas se faire aux dépends de l'agriculture européenne et donc française, puisque la France est la principale puissance agricole de la Communauté. Alors, vous me demandez s'il faut des mesures de rétorsion ? Il faut sans doute les examiner, il faut sans doute les examiner.

Christine Fauvet-Mycia : Est-ce que vous ne craignez pas que l'Union européenne subisse des tensions et soit un peu mise à mal, si on ajoute à cette guerre commerciale qui commence l'ajournement par la Grande Bretagne du traité de Maastricht ? Est-ce que tout ça ne va pas faire renaître des fortes tensions dans la Communauté ?

Édouard Balladur : C'est probable, c'est probable.

Christine Fauvet-Mycia : Et vous êtes plutôt inquiet ?

Édouard Balladur : Ça prouve en tout cas que lorsque je disais lors du débat sur la ratification du traité de Maastricht que ce n'était pas un carcan et que tout ça n'était pas irréversible, et bien j'avais raison. Car ça prouve bien, ce qui se passe aujourd'hui, que chaque pays conserve la liberté de défendre ses intérêts fondamentaux, la France a des intérêts fondamentaux à défendre, je souhaite qu'elle les défende. Cela étant, je ne me prononce pas sur le fond des choses, peut-être que les Américains ont telle concession à nous faire, et nous telle autre, il faut en discuter. Mais je m'insurge contre une méthode qui consiste en cours de négociation à organiser en quelque sorte l'hallali contre une nation qu'on sélectionne très soigneusement comme étant celle qui vous gêne le plus, contre un pays et à faire pression de façon privilégiée sur nos intérêts. Alors, il en résultera une tension dans la Communauté européenne et vous le redoutez, Madame ; vous avez sans doute raison de le redouter. Moi je préférerais qu'il n'y ait pas de tension, mais un bon moyen d'éviter ces tensions, c'est que nos partenaires européens se rendent compte que dans l'affaire la France défend aussi les intérêts de l'Europe.

Sylvie Pierre-Brossolette : Dans votre livre, Dictionnaire de la réforme, vous souhaitez un rapprochement de la France avec les États-Unis ; ça semble raté. Est-ce qu'avec Bill Clinton il y a un petit espoir que ça s'améliore ?

Édouard Balladur : Je me prononce surtout dans ce livre sur ce plan-là, sur les affaires politiques et de défense, je ferme la parenthèse. Alors, il est probable que les Américains seront assez peu enclins au compromis, surtout dans cette période de transition ; il est probable aussi qu'il vaut mieux éviter tout ce qui est irréversible. Mais je crois que la première chose à faire, c'est qu'eux-mêmes évitent l'escalade des sanctions et des mesures de rétorsion et qu'on essaye d'examiner la façon de sortir du problème. La France est une grande nation agricole, c'est le deuxième exportateur de produits agricoles au monde. Ses intérêts essentiels sont en jeu, économiques et humains, historiques ; je crois qu'il faut que nos partenaires européens le comprennent.

Christine Fauvet-Mycia : Si vous le voulez bien, on va passer assez vite à la lettre U ; ces derniers jours, RPR et UDF se sont mis d'accord…

Édouard Balladur : Utopie ?

Christine Fauvet-Mycia : Union, c'est un peu la même chose, je ne sais pas, c'est vous qui nous direz si les deux mots se ressemblent… RPR et UDF se sont mis d'accord sur un calendrier, mais il semble qu'un certain nombre de problèmes demeurent, notamment sur le programme. On nous dit qu'en trois heures la synthèse a été réalisée entre vos propositions, ce que vous pensez devoir mettre en œuvre en 93 et les propositions de Charles Pasqua. Mais on ne voit pas très bien quelle peut être la synthèse entre Charles Pasqua et Philippe Seguin d'un côté et vous de l'autre…

Édouard Balladur : Écoutez, je crois qu'il ne s'agit pas tellement de synthèse, il s'agit de faire un projet qui propose aux Français des mesures à court et à long terme de nature à redresser notre pays et à assurer son avenir. Alors, la synthèse, c'est parfois une affaire de présentation. Tout le monde est d'accord pour dire qu'il vaut mieux que la France soit prospère plutôt qu'être dans l'état de difficulté économique dans lequel elle se trouve ; tout le monde est d'accord pour dire qu'il vaut mieux que la France ait les moyens de mener à la fois une politique, je dirai de présence forte dans le monde et en même temps une politique de justice sociale, grâce à une meilleure économie.

Sylvie Pierre-Brossolette : Tout le monde n'est pas d'accord sur la dévaluation…

Édouard Balladur : Oui, c'est le type de sujet sur lequel il ne peut pas y avoir de synthèse. Moi, je ne connais pas de synthèse entre la dévaluation et le maintien de la parité du Franc et je suis résolument partisan de la parité du Franc. Je pense d'ailleurs que le document auquel vous vous référez, qui a été établi par les instances du RPR depuis plusieurs semaines déjà, reprend un certain nombre d'idées qui sont finalement communes à tous, mais il reprendra, je le souhaite et je le pense, très clairement, la formule maintenant notre attachement à la stabilité des prix et la stabilité monétaire. Ça veut dire, je crois qu'on ne peut pas fonder une politique de développement sur une dévaluation qui aurait pour premier effet, comme on le voit en Italie et en Angleterre de déclencher une politique d'austérité de la part du gouvernement, tellement il aurait peur d'un dérapage général des finances et dont le seul résultat serait d'avoir sur le plan social des conséquences beaucoup plus graves encore que la situation actuelle. Regardez ce qui se passe en Italie, avec des milliers et des millions de gens qui défilent dans la rue et qui se mettent en grève, regardez ce qui se passe en Angleterre, avec l'affaire des mineurs. Donc je crois qu'il faut parler vraiment de ces sujets-là de façon très responsable et en voyant les choses à moyen et à long terme.

Sylvie Pierre-Brossolette : Et l'idée d'attribuer le produit des futures privatisations aux banlieues, c'est une idée démagogique ou responsable ?

Édouard Balladur : J'ai proposé moi-même, vous me pardonnez de parler de ce que je propose, j'ai proposé moi-même, il y a déjà plusieurs années, d'affecter le produit des privatisations de façon prioritaire au désendettement. Il faut quand même bien savoir de quoi on parle : entre le déficit de 92 et le déficit de 93, en additionnant les deux, la France va avoir un déficit de 450 à 500 milliards. Ça veut dire que les Français vont payer 50 milliards d'impôts de plus en 94, dans un an, pour arriver à payer les intérêts de la dette due au déficit. Donc il faut se désendetter si on veut desserrer l'étau dans lequel est prise l'économie et dans lequel sont pris les Français. Et j'ai déjà proposé il y a deux ans qu'on affecte une partie des privatisations d'une part à la garantie des retraites et, d'autre part, au développement du logement social. Et d'ailleurs nous avons fait bien d'autres propositions, nous étions quelques parlementaires pour ça, sur le plan social, dont j'ai eu la satisfaction de voir qu'elles étaient reprises dans le document qui a été l'objet d'un examen finalement positif, c'est le développement du salaire direct, c'est le développement de la participation, c'est le développement de la formation professionnelle, c'est le développement du logement social. Voilà. Je crois qu'il est facile de se mettre d'accord dès lors qu'on a les mêmes objectifs et dès lors qu'on n'utilise pas la discussion principalement comme un moyen, si vous voulez, politique.

Christine Fauvet-Mycia : Il y a un autre dossier difficile, ce sont les primaires ; pour la présidentielle, vous reconnaissez que ce sera très difficile, Raymond Barre a fustigé ce système car, pour lui, c'est le signe de l'emprise du régime des partis ; est-ce que vous ne pensez pas que, finalement, il serait assez logique s'il y a deux partis dans l'opposition, qu'il y ait deux candidats ?

Édouard Balladur : C'est une logique qui nous a conduits deux fois de suite à l'échec. Alors, on peut persévérer. On peut aussi ne pas persévérer, ce qui est ma tendance !

Christine Fauvet-Mycia : Et est-ce que vous aussi qu'il peut y avoir un candidat du style Perrot, qui a recueilli 19 % des voix aux États-Unis, qui vienne perturber en France l'élection présidentielle ?

Édouard Balladur : Madame, vous avez tout à fait raison de me poser la question, je suis même ravi que vous me la posiez ; il perturbera d'autant mieux la situation que nous n'aurons pas eu de primaires et qu'il y aura une multiplicité de candidatures à droite et au centre. Là, il est sûr qu'il y aura un Ross Perrot et il est sûr qu'il aura beaucoup de succès. Donc l'intérêt de tous, si j'ose dire, c'est de s'organiser de telle sorte qu'il y ait le moins de Ross Perrot possibles.

Sylvie Pierre-Brossolette : Est-ce que ce serait une bonne idée qu'il y ait une sorte de ticket en France avec un écologiste, comme aux États-Unis, est-ce que ce mouvement en faveur de l'écologie doit être vraiment pris en compte à droite ?

Édouard Balladur : Ticket, je crois que ce n'est pas possible institutionnellement. Le mouvement écologiste est à l'origine de la prise en compte de vraies préoccupations. Quand on songe à ce que l'on faisait il y a vingt ou trente ans, on ne le ferait plus aujourd'hui, pour la construction des immeubles, ou une modernisation économique conçue bien souvent au mépris de toute considération autre que l'économie et la rentabilité. Donc ils sont à l'origine, je dirai de la prise de conscience de vraies préoccupations. Mais tout est une question de mesure et ce qui me retiendrait d'aller trop dans cette voie, je vous le dis comme je le pense, mais chacun a son caractère, c'est que j'aurais trop peur de voir les écologistes sourire de toutes les tentatives de séduction dont ils sont l'objet. Et moi je préfère, si on doit un jour discuter avec eux, ça me parait tout à fait souhaitable, avec eux comme avec d'autres d'ailleurs, c'est qu'on ne cherche pas à masquer les problèmes mais qu'on parle vraiment des réalités. Il y a toute une série de questions sur lesquelles ils sont très concernés, mais nous aussi, et qui sont des questions importantes. Par exemple, est-ce qu'on peut développer la France au centre de l'Europe, sans autoroute ou avec des autoroutes et comment doit-on les faire et où doivent-elles passer ? Quelles garanties doit-on offrir aux citoyens ? Ce sont des vrais problèmes. Autrement dit, je ne suis pas de ceux, c'est très maladroit ce que je suis en train de vous dire, bien entendu, j'en suis tout à fait conscient, je ne suis pas de ceux qui se jettent à la tête des gens, sous prétexte qu'ils peuvent être utiles. Parce que d'abord, j'ai tendance à penser qu'on a affaire à des gens intelligents, qui se rendent bien compte qu'on cherche à les utiliser en feignant de les comprendre, voire de les aimer. Et je préfère, si on veut parler avec eux, et je crois qu'il faut parler avec eux, qu'on le fasse sur le plan je dirai le plus honnête intellectuellement possible, et le plus franc possible. S'il y a des accords, en prendre acte et s'il y a des désaccords, en prendre acte aussi.

Christine Fauvet-Mycia : Ça veut dire que pour éviter ce travers, si par exemple demain vous étiez Premier ministre, pour éviter de faire sourire, comme vous le disiez tout à l'heure, vous vous interdiriez de prendre des écologistes dans un gouvernement ?

Édouard Balladur : Ce n'est pas du tout ce que j'ai dit. J'ai dit qu'il faut parler avec eux, bien entendu, il faut voir sur quels plans on peut se mettre d'accord avec eux, ils sont à l'origine de la prise de conscience de vrais problèmes, c'est vrai, on ne peut pas continuer notre développement économique et notre équipement sur le même mode, c'est vrai également ; il faut regarder les choses objectivement, mais véritablement ne pas essayer de les tromper, finalement, car c'est un peu de ça qu'il s'agit, n'est-ce pas. Ils sont aussi doués, intelligents que d'autres, ils s'en rendent très bien compte. En tout cas, je souhaite qu'ils s'en rendent compte.

Sylvie Pierre-Brossolette : Les élections, c'est dans un peu moins de cinq mois maintenant, la cohabitation sera peut-être inévitable, inévitée en tout cas, vous êtes toujours partant pour être Premier ministre ?

Édouard Balladur : Écoutez, je n'ai jamais été partant ! J'entends dire ça parfois et vous ne retrouverez pas, vous avez pu retrouver une citation de moi il y a un peu plus d'un an, sur le fait qu'il fallait faire un conseil consultatif constitutionnel, vous n'en retrouverez aucune…

Sylvie Pierre-Brossolette : Vous ne déclinez pas la proposition d'avance, en tout cas ?

Édouard Balladur : Écoutez, personne ne m'a fait aucune proposition et je n'ai pas à décliner une proposition qui ne m'a pas été faite.

Christine Fauvet-Mycia : Et en même temps, dans votre livre, quand vous annoncez tout ce qu'il faudrait faire en 93, les réformes, l'enseignement, la formation, la justice, la protection sociale, la défense, les institutions, en même temps vous dites : la réforme a besoin de temps pour être acceptée ; ça condamne un petit peu la cohabitation…

Édouard Balladur : Peut-être avez-vous observé, Madame, qu'il y a également dans mon dictionnaire le mot priorité et le mot priorité comporte effectivement pour la période 93-95, si elle doit avoir lieu, quelques grands dossiers qu'il faudra régler et qu'il faudra traiter. On ne peut pas partir de l'idée, j'ai entendu ça tout à l'heure sur un autre poste de radio, que pendant une période de deux ans, finalement il faudra gérer vaille que vaille, sans grande ampleur, sans grande ambition et que les grandes choses on le reporte à après 95 ; je ne le crois pas, je crois que la France ne va pas pouvoir attendre deux ans de plus et qu'il y aura aussi de grandes réformes qu'il faudra engager dès 93. Ce sera plus difficile bien entendu, mais il faudra le faire tout de même et pour ma part, je me résous mal à cette coupure en deux, car d'abord en 95 d'autres problèmes seront nés dont nous n'avons pas l'idée aujourd'hui, qu'il faudra régler et par exemple aujourd'hui nous devons régler le problème du chômage, qui est le problème prioritaire, le problème de la sécurité, qui est un problème prioritaire pour notre pays, le problème de la formation des jeunes, il n'est pas question dans mon esprit d'attendre 1995 pour cela.

Christine Fauvet-Mycia : M. Balladur, je vous remercie d'avoir participé à ce Forum. Notre prochain invité sera Lionel Jospin.