Interview de M. Alain Juppé, secrétaire général du RPR, dans "Le Monde" du 18 septembre 1992, sur l'évolution de la campagne pour la ratification du traité sur l'Union européenne et ses conséquences pour l'opposition.

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Média : Le Monde

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Si le "oui" l'emporte, l'engagement d'une grande partie de l'opposition aura sauvé l'idée européenne nous déclare le secrétaire général du RPR

Le Monde : Vous attendiez-vous à une telle audience du "non" dans la campagne pour le référendum de ratification du Traité de Maastricht ? Et comment l'expliquez-vous ?

Alain Juppé : C'est pour moi une surprise. Il y a quelques mois, le "oui" recueillait de l'ordre de 60 % des suffrages dans les intentions de vote La montée du "non" a. me semble-t-il, deux raisons: la campagne très intense de ses partisans, qui ont utilisé des arguments méritant, pour la plupart, considération, et l'amalgame entre le refus de Maastricht et le rejet du Président de la République. Compte tenu de l'état de l'opinion, cela a considérablement fait progresser le "non".

Pour ce qui nous concerne, nous sommes entrés en campagne au bon moment. Notre campagne a été active et elle a influencé l'électorat du RPR : le "oui" a gagné des points au cours des dernières semaines. Nous la poursuivrons jusqu'au terme. Elle a été intéressante et elle s'est déroulée sans agressivité. Le débat a été riche, il a été à l'essentiel, ce qui est la vertu du référendum.

Le Monde : Au-delà d'une réaction de l'opinion à l'égard de M. Mitterrand, diriez-vous qu'il y a une réaction de peur ou de repli de l'électorat vis-à-vis de l'Europe ?

Ce réflexe a joué et il a été exploité par certains, mais il ne faut pas le prendre d'une manière uniquement négative en considérant que c'est de l'archaïsme, du conservatisme, de la peur ou du nationalisme dans le mauvais sens du terme. Il y a aussi une véritable interrogation dont il faudra tenir compte quoi qu'il arrive. Même si le "oui" l'emporte, ce que j'espère, il y aura quand même eu un Français sur deux environ qui aura voté "non". C'est le signal. Le signal d'un malaise vis-à-vis d'une certaine forme de fonctionnement des institutions communautaires : la technocratie. Le comportement de la Commission ne pourra jamais plus être ce qu'il a été jusqu'à maintenant. De ce point de vue encore, le débat aura été utile.

Le Monde : Il est un peu paradoxal d'entendre un gaulliste dire, à propos d'un référendum, qu'on peut séparer la question posée de celui qui la pose.

Alain Juppé : Je suis très admiratif envers ceux qui se réclament, jour et nuit, des mânes du général de Gaulle. Quand j'entends dire qu'il aurait plutôt voté "non" cela me fait sourire. Ceux qui le soutenaient avant 1958, du reste, annonçaient qu'il n'appliquerait pas le Traité de Rome. Ou qu'il ferait l'Algérie française. Le général de Gaulle a parfois surpris ses plus fervents partisans. Il n'est plus là pour trancher.

La pratique référendaire telle que l'envisage le RPR, aussi bien Jacques Chirac que Charles Pasqua, a évolué. Nous souhaitons maintenant une extension du champ du référendum, notamment aux questions de société, pour en faire vraiment un instrument de démocratie directe. Dès lors qu'on s'oriente vers cette pratique du référendum, or ne peut pas en faire a tous les coups un plébiscite. Il ne faut donc pas confondre la question posée et le choix politique qui s'exercera, le moment venu, à l'encontre de M. Mitterrand.

Le Monde : Ne pensez-vous pas que M. Mitterrand a pris un risque trop élevé pour la construction européenne ?

Alain Juppé : L'argument de ceux qui disent que Maastricht est trop compliqué pour faire l'objet d'un référendum est un peu surprenant en démocratie. Si le débat n'avait été que parlementaire, il serait resté extrêmement technique et juridique. On sera passé à côté des vrais problèmes politiques qui se seraient posés d'une autre manière, un jour ou l'autre. Le référendum est évidemment un risque, mais si le "oui" l'emporte, il donnera une légitimité nouvelle à la construction européenne. Cela permettra, au passage, de couper les ailes d'un canard qui volait depuis quelque temps, selon lequel les Français rejetaient la politique, les politiques et le débat politique.

Je ne reproche pas à M. Mitterrand d'avoir pris le risque d'un référendum, je lui reproche, en revanche, d'avoir créé les conditions d'une division des Français sur l'idée européenne qui les rassemblait, il y a quelques mois encore. Il porte une responsabilité personnelle, car il a voulu faire une opération de politique intérieure, une arme de division de l'opposition. Résultat, c'est devenu une arme de division des Français.

Le Monde : Vous évoquez le vote des étrangers communautaires aux élections locales et européennes dont plus personne ne parle ?

Alain Juppé : Charles Pasqua a fait au Sénat toute sa campagne là-dessus et cette préoccupation n'a pas disparu de l'esprit des Français. Elle nourrit la hantise des étrangers qui avait été entretenue par d'autres. On a aussi entendu dire qu'avec Maastricht, il n'y aurait plus de frontières, que ce serait la foire d'empoigne. Or, il y a belle lurette que les frontières intérieures en Europe sont des passoires. Il ne faut pas nous dire que Maastricht va dégrader la situation actuelle. Au contraire, Maastricht, en proposant de créer de véritables frontières extra-communautaires avec des visas, des contrôles, une coopération policière, peut apporter un "plus". Cela dépendra certes de la mise en œuvre du traité, mais quand on dit que Maastricht démantèle toute possibilité de contrôle, c'est faux !

Le Monde : Que répondez-vous à l'argument selon lequel le réaménagement monétaire qui vient de se dérouler n'aurait pas pu avoir lieu dans le cadre de Maastricht ?

Alain Juppé : Cette question a suscité des réactions très exactement contradictoires. Les partisans du "non" expliquent que c'est la démonstration de la justesse de leur thèse selon laquelle la Banque centrale européenne échappera au pouvoir politique. Les partisans du "oui" affirment que c'est, au contraire, la preuve de l'influence des gouvernements sur les banques centrales, en particulier la Bundesbank, qui a cédé à la pression du chancelier. Il faut que chacun aille jusqu'au bout de son raisonnement.

Ce qui vient de se passer prouve que la marge de manœuvre de la France en matière de politique monétaire est, dès aujourd'hui, quasiment nulle, car, depuis 1979, nous sommes dans un système monétaire qui crée une solidarité stricte. Nous ne pouvons pas baisser nos taux d'intérêt tout seul quand nous le décidons. M. Sapin se glorifie de cette décision; en fait, il n'y est pour rien. Seul M. Chevènement est un peu cohérent puisqu'il préconise, à terme, une sortie du SME. Mais cela se traduirait par la dévaluation du franc, la reprise de l'inflation et donc la baisse de la compétitivité française, c'est-à-dire l'augmentation du chômage. Nous avons vécu cela entre 1981 et 1983.

Le Monde : Ne craignez-vous pas que la fracture soit telle au sein de l'opposition qu'il sera impossible de la résorber ?

Alain Juppé : Je ne le crois pas. Cette campagne n'a pas été agressive On n'a pas entendu d'excommunications réciproques. Chacun prend bien la peine d'expliquer que le point de vue du camp adverse est respectable: Philippe Séguin l'a fait à plusieurs reprises, Jacques Chirac et moi-même l'avons fait également. Rien d'irrémédiable n'a été commis. Charles Pasqua répète qu'il ne met pas en cause l'unité du RPR, que Jacques Chirac en est le leader naturel et qu'il est le meilleur candidat à l'élection présidentielle.

Si le "oui" l'emporte, on parlera très rapidement d'autre chose. On sera très vite dans la pré-campagne législative. Une force centripète puissante s'exercera sur l'opposition : la nécessité de resserrer les rangs pour gagner les élections législatives. Les gens sur le terrain deviendront tout à fait unitaires et raisonnables.

Si le "non" l'emporte, je ne sais pas très bien ce qui va se passer. Nous vivrons une phase d'incertitude, d'abord du côté du pouvoir, car M. Mitterrand ne pourra pas rester inerte, ensuite du côté du RPR et de l'opposition, qui entreront dans une période de remise en question. La seule façon de lever l'hypothèque sera, pour le président du RPR et pour son équipe, de demander à nos militants s'ils nous font toujours confiance. Cela concernera évidemment, aussi, le secrétaire général, qui procède du président du mouvement.

Le Monde : Une très courte victoire du "oui" ne sera-t-elle pas extrêmement difficile à gérer pour le RPR ?

Alain Juppé : Ce sera beaucoup plus facile à gérer qu'une victoire du "non". Nous lancerons immédiatement une campagne très vigoureuse contre les socialistes pour préparer les législatives et nous entraînerons nos troupes, qui n'attendent que cela.

Le Monde : Vous avez donc le sentiment d'avoir trouvé un espace pour le "oui antisocialiste" dans cette campagne.

Alain Juppé : Certains me demandent ce que je faisais avec M. Jack Lang, dimanche dernier. Je réponds : la même chose que Charles Pasqua à côté de M. Chevènement, le dimanche précédent. Je défendais mon point de vue, en marquant ma distance avec le pouvoir en place. Nous sommes parvenus à exister par nous-mêmes, et si le "oui" l'emporte on sera bien obligé d'admettre que l'engagement d'une grande partie de l'opposition aura sauvé l'idée européenne.