Interviews de M. Kofi Yamgnane, secrétaire d’État chargé de l'intégration, à Europe 1 le 29 octobre 1992, France 2 et dans "Le Parisien" le 30, sur l'expulsion et le relogement des familles maliennes.

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Intervenant(s) : 

Média : Europe 1 - France 2 - Le Parisien

Texte intégral

Europe 1  : 29 octobre 1992

S. Paoli : Selon vous c'est une évacuation ou une expulsion ?

K. Yamgnane : Évacuation, mais j'ajouterais à ce mot le qualificatif d'humanitaire.

S. Paoli : La situation ne pouvant plus durer à l'approche de l'hiver, est-ce le vrai motif ?

K. Yamgnane : Oui c'est vraiment le motif. Nos services sociaux et ceux de Paris n'avaient absolument pas accès aux tentes et on ne pouvait pas continuer à faire durer cette affaire. Il fallait respecter la loi. Il y a une convention qui a été signée entre l'Administration et les Maliens. Une fois que cela a été fait, on a demandé à 35 premières familles d'être relogées comme c'était déjà inscrit. Cela s'est fait ; les autres sont restées sur le campement et ont dit ne plus reconnaître la signature apposée sur le document, « donc on reste ». Il y a un minimum à respecter. On vit dans un pays de droit, il y a des règles à respecter. Il fallait les faire respecter.

S. Paoli : Toutes les personnes seront-elles relogées ?

K. Yamgnane : Absolument, et elles le savaient déjà depuis juillet lorsque le contrat a été signé. Nous avons pris des mesures nécessaires pour que les gens puissent être relogés provisoirement, afin qu'une maîtrise d'œuvre sociale, un suivi social puisse se mettre en place. Il ne s'agit pas pour nous de faire en sorte que la pression de la rue devienne le paramètre déterminant pour donner un logement. Quand vous allez chez le boulanger et qu'il y a la queue, quelle que soit la grosseur de votre tête, votre origine, les muscles que vous avez, vous vous mettez dans la queue. Il y a 70 000 familles en Île-de-France qui attendent. Que la loi soit respectée !

S. Paoli : On a dit que certaines familles refusaient d'être relogées en dehors de Paris ?

K. Yamgnane : Il y a eu des demandes comme celles-ci qui nous paraissaient impossibles ! On ne peut donner que ce qu'on a. On n'a pas, donc on ne peut pas donner. On ne peut pas dire « vous ne voulez pas partir parce que vous êtes Maliens, parce que vous êtes plus forts, donc on va vous loger là où vous voulez vous loger ». On n'a pas de logements dans Paris, on ne pouvait pas les loger.

S. Paoli : On parle de 200 familles, d'autres disent que c'est moins, combien sont-ils en réalité ?

K. Yamgnane : 300 personnes.


France 2  : 30 octobre 1992

H. Claude : Comment réagissez-vous à ces images d'Africains expulsés ?

K. Yamgnane : Il y a les images et il y a la réalité. C'est vrai, je suis Africain, je sais ce que veut dire la parole donnée. Je suis issu d'une civilisation où il n'y a pas d'écriture, où tout est dit. J'ai participé à la négociation, en coulisse, mais j'y ai participé, j'ai reçu les Maliens, je les ai vus. Nous avons signé un protocole d'accord, et dans ce protocole, avec leur accord, on a distingué 35 familles qui étaient sans logis et que nous avons relogées. Les autres devaient normalement retourner dans leur logement. Nous mettions en place un suivi social pour améliorer les conditions de logement de ces gens, le jour même où nous avons effectivement commencé à exécuter l'accord, c'est-à-dire envoyé les 35 premières familles, les autres ont refusé, ont dit : nous, on ne reconnaît plus la signature. Alors, j'aimerais bien montrer aux Français que les choses ne sont pas simples. Un problème comme celui-là est complexe. On ne les aurait pas évacués, on nous aurait dit : vous laissez les gens en hiver sou la pluie, etc. On les évacue, ça ne va pas non plus.

H. Claude : Tout de même, il y a la manière.

K. Yamgnane : Le problème est qu'il fallait que tout cela se passe dans l'ordre. On ne voulait pas qu'il y ait des débordements, c'est pour cela qu'on a mis une espèce de sécurité autour du camp et les gens sont partis tout à fait librement. On n'a bousculé personne. Est-ce que j'ai la tête de quelqu'un qui peut cautionner une rafle ou une violence quelconque ?

H. Claude : Donc il fallait les expulser ?

K. Yamgnane : Il ne fallait pas les expulser, il fallait les évacuer, c'est différent. On ne les a pas expulsés, on n'a absolument pas utilisé la violence. On a trouvé des logements pour eux, il fallait qu'ils aillent les rejoindre.

H. Claude : Trouvez-vous que c'est une bonne solution de disperser ces gens dans une quinzaine de communes à deux heures de leur travail ?

K. Yamgnane : Je connais des gens, des Dupont-Durant qui habitent à Rouen et qui viennent travailler à Paris tous les jours. Le problème du logement en Île-de-France est un problème grave.

H. Claude : C'est un problème de logement ou un problème d'immigration ?

K. Yamgnane : C'est un problème de logement, ce n'est pas un problème d'immigration, il ne faut pas confondre les affaires. Il y a 70 000 familles en Île-de-France qui font la queue, qui attendent un logement, tout compris, les Dupont-Durant, les Maliens, les Togolais etc. Donc on ne peut pas, du jour au lendemain, sous prétexte que la rue l'exige, trouver ce qui n'est pas trouvable. On peut proposer des solutions à condition qu'elles existent. On ne les a pas, il faudra que chacun prenne ses responsabilités, j'en appelle au bon sens des gens; à la sagesse et au raisonnement.

H. Claude : Comment en est-on arrivé à un tel problème de logement, c'est un échec d'une politique ?

K. Yamgnane : Voilà, tout à fait. Comment en est-on arrivé là ? Simplement parce que ces personnes-là travaillent à Paris et on les fait vivre ailleurs. La solution pour ces gens n'aurait-elle pas été de les loger à Paris ? Il paraît qu'il y a plein de logements vides à Paris, mais ça c'est le problème de ma collègue Mme LIENEMANN, je suis prêt à l'aider sur ce problème, mais il faudra que la Ville de Paris et la maire de Paris prennent aussi leurs responsabilités. On ne peut pas exploiter des gens qui travaillent pour vous et leur dire : débrouillez-vous pour vous loger où vous voulez.

H. Claude : Quel est votre sentiment face à l'échec des négociations ?

K. Yamgnane : Je n'estime pas qu'il y ait échec des négociations. Nous avons signé un protocole d'accord. C'est trop facile de signer un papier et dire le lendemain : je ne reconnais plus la signature. Vous imaginez, j'aurais recommencé les négociations, et qui me dit qu'au bout de cette deuxième négociation il n'y aurait pas eu refus, et au bout de la troisième, et de la quatrième ?


Le Parisien : 30 octobre 1992

Le Parisien : Kofi Yamgnane, vous qui êtes secrétaire d'État à l'Intégration, comment jugez-vous l'expulsion des familles maliennes ?

Kofi Yamgnane : L'évacuation du camp de Vincennes était devenue nécessaire avec l'arrivée de l'hiver, notamment pour les enfants. Il fallait préserver la santé des familles. Il s'agit d'une opération à but humanitaire. Par ailleurs, un accord a été signé en septembre avec les familles en distinguant bien les sans-logis et les mal-logés. Les premiers, 35 familles, ont été immédiatement logés. Les autres ont renié les signataires de l'accord et réclamé de nouvelles négociations. Ils ont refusé de regagner leurs appartements et le suivi social qui devait être mis en place en attendant qu'ils obtiennent un logement par la voie normale. Sous la pression de groupes extrémistes, ils ont pensé qu'il suffisait de manifester pour avoir des logements neufs. Mais ils demandaient l'impossible. En voulant mettre une grosse épine dans le pied du gouvernement, et de la Ville de Paris, ils se sont mis en situation d'occupation illégale. Ils espéraient court-circuiter la longue file des 70 000 familles qui, en ce moment, attendent un appartement en Île-de-France. Leur donner satisfaction revenait à bafouer la loi. La pression de la rue ne peut pas devenir un paramètre déterminant pour obtenir un logement.

Le Parisien : La solution choisie, répartir les familles par petites unités dans l'ensemble de la région, est-elle la bonne ?

Kofi Yamgnane : Oui, car elle respecte le modèle français d'intégration. Il faut que les familles s'insèrent dans la population au lieu de rester groupées dans le même immeuble. La France est un pays où l'on intègre des individus, contrairement à ce qui se fait dans les pays anglo-saxons. On ne juxtapose pas des communautés. C'est le modèle que j'ai connu et que je défends au gouvernement.

Le Parisien : L'intégration des Africains pose-t-elle un problème particulier ?

Kofi Yamgnane : Comme tous les peuples, les Africains ont des spécificités liées à leur religion et à leurs mœurs : polygamie, excision des femmes, répudiation des épouses... Mais cela ne doit pas obérer leur intégration chez nous, basée sur le respect des valeurs républicaines !

Le Parisien : Cette solution provisoire ne va-t-elle pas s'éterniser ? Ont-ils une chance d'accéder un jour à une HLM ?

Kofi Yamgnane : Il s'agit effectivement d'une solution provisoire. Même si un suivi social a été mis en place, nous souhaitons que tout cela rentre dans la légalité. La situation de ces familles, en raison du grand nombre de demandes, ne va pas se régler du jour au lendemain mais nous espérons qu'elle ne va pas durer trop longtemps. Il s'agit uniquement d'une difficulté de logement en région parisienne. L'école, l'emploi et le logement sont les trois conditions pour une intégration réussie. Ces familles sont en situation régulière, ont un emploi et des revenus mais pas d'habitation.

Aujourd'hui, elles ont un toit et tout a été prévu sur le terrain pour les accueillir. Dans les écoles, des instituteurs supplémentaires attendent les enfants depuis la rentrée.