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Libération : Quelle est votre appréciation sur les débats au Parlement ?
Bernard Kouchner : Cela m'a redonné confiance dans la vie politique. On le voit, on l'entend, durant toutes ces heures et ces nuits de débats, les sujets de société sont infiniment politiques, hautement politiques. Et c'est à l'honneur du parlement et de la commission Roudy-Bioulac que de le révéler aussi fortement autour des projets de Michel Vauzelle, d'Hubert Curien et de la santé. De plus, ces questions de bioéthique transcendent les étiquettes. J'ai du respect, beaucoup de respect, pour tout ce que j'ai entendu. J'ai dans l'oreille de très belles et de très fortes interventions, venant aussi bien de la droite que de la gauche.
Libération : Cela fera-t-il une bonne loi ?
Bernard Kouchner : L'important, c'est que la loi soit votée. La première au monde d'une telle ampleur. C'est d'abord une loi d'encadrement, pour éviter toutes les chances et toutes les mésaventures de futurs docteurs Frankenstein. Une loi porteuse de références littéraires, philosophiques et religieuses. Elle sera – et c'est essentiel – révisable tous les cinq ans. Si l'on note qu'il y a, en cours d'application, des dérives, on pourra l'amender, l'améliorer.
Libération : De quelle manière ?
Bernard Kouchner : Je prends deux exemples. Aujourd'hui, la loi va affirmer que les PMA (procréations médicalement assistées) vont être réservées aux couples hétérosexuels chargés d'un projet parental. Pourquoi ne pas l'autoriser aux célibataires ? Pourquoi les refuser aussi à des femmes dont le mari serait mort ? Il y a des arguments, pour et contre. Il faut d'abord penser à l'enfant et à l'amour pour cet enfant. Ce que je sais, c'est qu'aujourd'hui il faut d'abord que la loi passe. Après, des adaptations, pourquoi pas ?
Même démarche pour le diagnostic prénatal. On n'empêchera pas une femme enceinte, anxieuse, d'avoir recours à ce type d'examen. Mais il faut l'encadrer, lui donner des limites. Et la loi va prendre bien soin, dans ce contexte-là, de ne pas fixer une liste de maladies cernées qui, seules, permettraient d'avoir accès au diagnostic génétique prénatal. Non, c'est la notion de gravité médicale pour l'enfant et donc aussi pour le couple qui, ici, est retenue. Et c'est le plus important. Cette loi doit d'abord éviter les glissades, les dérives. Et voyez, toutes ces questions, essentielles et délicates, sont discutées sans aucune acrimonie politicienne.
Libération : Vous êtes aussi ministre de l'Action humanitaire. N'est-ce pas une loi d'un pays riche ?
Bernard Kouchner : Il y a un décalage terrible, épouvantable, entre les formidables efforts scientifiques qui ont été développés pour mettre au point ces PMA – ou ces diagnostics anténataux, ou les transplantations d'organes – qui sauvent les patients, naturellement, et c'est bien, et la pauvreté terrible des enfants du tiers monde. Si un peu de ces efforts, de ces dépenses, étaient détournés vers le tiers monde... Mais ce n'est pas le débat.
Libération : Êtes-vous favorable à la proposition de Jean-Pierre Changeux, président du Comité national d'éthique, qui souhaite qu'en préalable au projet de loi soit inscrit un article qui insiste sur « le respect dû à la connaissance scientifique » ?
Bernard Kouchner : Ce n'est pas une loi a ou anti-scientifique. Bien sûr nous saluons, nous respectons la science, mais les scientifiques eux-mêmes réclament ce texte. En ce moment tout est possible... Et, pour ma part, je ne crois pas à l'impérialisme scientifique. Mais ce type de déclarations préliminaires n'a guère de sens dans nos projets de loi. Car c'est un projet d'encadrement, je le répète. En même temps, nous ne sommes pas les esclaves de la science. La morale doit primer sur la science ou au moins l'accompagner. Il n'y a pas d'éthique ni de droite ni de gauche, et il n'y aura pas de 49.3 des consciences en matière de bioéthique.
Libération : Cette loi verra-t-elle le jour sous cette législature ?
Bernard Kouchner : Je souhaite qu'elle voit le jour, évidemment, à cette législature et ce souhait est partagé par la totalité des parlementaires qui, après deux ans de préparation et d'études, travaillent jour et nuit. Il faut aller vite. On me dit que le Sénat est surchargé. Sera-t-il possible on non de faire une session extraordinaire de huit jours ? À ce jour, je ne le sais pas et la décision ne m'appartient pas.