Interview de M. Bernard Kouchner, ministre de la santé et de l'action humanitaire, à TF1 le 4 novembre 1992, sur la réforme du système de transfusion sanguine, l'affaire du sang contaminé et l'élection de William Clinton.

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Média : TF1

Texte intégral

Patrick Poivre d'Arvor : Vous avez 53 ans. Saluez-vous ce glissement des générations aux États-Unis ?

B. Kouchner : Je ne pense pas que les idées aient d'âge. Je salue la victoire de B. Clinton et surtout la succession des nouveaux personnages, de cette femme noire au Sénat. Mais les difficultés qu'ils vont affronter sont grandes. Bonne chance !

Patrick Poivre d'Arvor : Va-t-on voir l'éclosion d'une génération politique plus jeune ?

B. Kouchner : Ça me paraîtrait naturel, dans la logique des choses. L'important est que c'est la première fois qu'un Président de la génération de l'après-guerre froide prend le pouvoir dans un pays aussi significatif que les États-Unis. Les idées qu'il a présentées, de l'écologie aux Droits de l'Homme, mal illustrées par le monsieur que nous avons entendu, c'est tout à fait fort. Oui, les États-Unis ne seront pas le gendarme du monde, mais quel exemple ça pourrait donner si nous réfléchissions ensemble à ce qui nous attend, et singulièrement la misère de l'ensemble du monde, la misère américaine, et aussi les difficultés en France. Il y a un langage nouveau, une dynamique, une force, presque une joie nouvelle.

Patrick Poivre d'Arvor : Les idées droite-gauche n'ont pas de sens aux États-Unis. Saluez-vous l'arrivée d'un démocrate plutôt que celle d'un républicain, cela servira la solidarité mondiale ?

B. Kouchner : Je l'espère fortement. Vous dites qu'il n'y a pas de droite et de gauche. Je ne sais pas comment on peut appeler ça. Mais la triste dame qui dit que c'est la victoire d'un fils de petit commerçant, c'est de droite ou de gauche ? En tout cas, c'est singulièrement méprisant. Et par rapport aux aspirations représentées par le couple Clinton, ça fait quand même une vraie différence politique.

Patrick Poivre d'Arvor : Vous avez parlé de ministère sinistré. Que comptez-vous faire ?

B. Kouchner : Je voudrais que les patients, les médecins, l'ensemble du système reprennent confiance. L'État prend ses responsabilités, on le lui demandait depuis longtemps. J.-L. Bianco, B. Durieux ont beaucoup travaillé ce projet de loi. L'État prend ses responsabilités. Il faut que les responsables en fassent autant, que les médecins et les patients le sachent. On y verra plus clair dans un système qui n'avait strictement rien à voir avec un contrôle étatique. On appelait ça par exemple CNTS, c'était une institution privée, et les contrôles de l'État étaient très mesurés. Oui, sinistré, je l'ai dit et je me suis indigné parce que c'est toujours sinistré : ce ministère responsable de la santé publique, c'est quand même important, ça veut dire des malades, et je me sens près d'eux, n'avait pas assez de moyens. Grâce aux dispositions du Premier ministre par exemple dans la direction générale de la santé, la direction du médicament, il y a 75 postes nouveaux. C'est exceptionnel, on ne l'avait pas fait depuis très longtemps. Ce n'est pas suffisant mais c'est déjà quelque chose. Et ce système de l'Agence française du sang, qui rendra je l'espère la confiance, et surtout qui sera tout à fait transparent, qui est accompagné d'un conseil de sécurité transfusionnelle, qui est auprès de moi, d'un système d'hémovigilance on suivra chaque patient transfusé, ce qui n'avait jamais été fait parce que la santé publique en France en gros, ça n'existait pas. Alors ce système était indispensable et il faut bien sûr renforcer aussi le système du ministère, qui je l'ai dit, et Mme Veil et M. Barrot se sont exprimés souvent, souvent, n'était à la pas hauteur de sa tâche. Il n'avait pas de moyens pour travailler.

Patrick Poivre d'Arvor : Qui dirige la santé en France. Quel pouvoir a le ministère par rapport au Caisses d'assurance maladie. Pour prendre des décisions, il vous faut leur feu vert ?

B. Kouchner : C'est un vaste débat. Le système de soins français est assez performant par rapport à bien d'autres pays. J'arrive des États-Unis, le centre de la campagne de B. Clinton, c'était le système de santé et il regardait vers l'Europe, la France. J'ai participé sur ce problème à un débat : ils étaient étonnés de voir combien nous étions performants. Bien sûr, le système est compliqué, il y a les quêtes, une espèce de socialisation, tout le monde paye pour tout ça, et puis un homme qui décide, c'est le médecin. C'est un débat nécessaire. Il faudra un jour qu'on demande aux Français quel système de soins ils souhaitent, quels sacrifices ils sont prêts à consentir pour l'améliorer. En attendant, ne plaignons pas trop. Évidemment, pour ce qui concerne la transfusion, il y avait la nécessité absolue de redonner confiance, pour être plus proches. Je veux savoir ce qui se passe, je veux que tout le monde puisse le savoir, et nous serons proches de la sécurité, sans y tendre complètement. La sécurité à 100 %, ça veut dire qu'on devrait d'avance voir venir le prochain virus, nous n'y parviendrons pas.

Patrick Poivre d'Arvor : J. Lang met en garde contre le lynchage des accusations rétrospectives dont sont victimes les dirigeants politiques dans l'affaire du sang contaminé ? Comment le ressentez-vous, vous qui avez dénoncé le laxisme du ministère de la santé de l'époque ?

B. Kouchner : Le ministère oui, les services. Le ministère, ça veut dire des gens qui y travaillent d'arrache-pied, et je les en félicite et je les salue. Mais il faut leur donner des moyens. Je pense qu'en effet, c'est un peu démagogique que de se tourner seulement vers les dirigeants politiques. Ce ne sont pas ceux à mon avis, qui devraient s'interroger le plus, mais les médecins. Je l'ai dit plusieurs fois, il y a un silence trouble des médecins, qui en 1985 comme depuis, n'ont pas pu ou pas su affronter le débat nécessaire entre eux et avec le pays. Et si ce projet passe à l'Assemblée, décidé avec les médecins, je suis prêt à ouvrir ce débat. Nous en avons absolument besoin, la confiance est à ce prix. Il est un peu démagogique en effet, et tristement, c'est toujours la même chose, d'accuser les hommes politiques à ce propos, qui n'y comprenaient rien, et dans ce système, on ne pouvait pas comprendre ? Comment le pouvait-on ? L'opacité était telle qu'on ne savait pas qui décidait quoi.

Patrick Poivre d'Arvor : Vous avez dit ne pas avoir eu connaissance du rapport de l'inspection des affaires sociales. Les journalistes du Monde l'ont lu avant vous. Depuis, avez-vous eu le temps de le lire ?

B. Kouchner : Non, je n'ai pas ce rapport. Je trouve un peu fort de café que vous l'ayez en votre possession avant moi. Respectons les délais. Le service doit me donner, ainsi qu'à MM. Teulade et Vauzelle qui l'ont demandé en même temps que moi, ce rapport. Je suis prêt à en débattre avec vous dès que je l'aurai, je pense demain ou après-demain. Il sera rendu public. Je souhaite que plus jamais ça ne puisse être possible, et ça veut dire qu'absolument, avec les malades, les médecins et les responsables, il faut changer ce système qui était opaque au point d'en être douloureux. Je pense évidemment aux victimes.