Texte intégral
J.-P. Elkabbach : Les réformes qui ont été proposées, est-ce toujours la Cinquième République, un retour à la Quatrième ou une petite touche vers une Sixième République ?
P. Mauroy : C'est toujours la Cinquième République. Personne ne demande le retour à la Quatrième République, c'était l'instabilité, et personne ne demande une nouvelle Constitution et par conséquent une nouvelle République. Cela n'était pas le sujet. Le véritable problème, le point absolument essentiel, c'est que la Constitution est une Constitution d'un régime parlementaire, mais que l'élection du Président de la République au suffrage universel l'a orientée vers un régime présidentiel. Le problème était de retrouver un équilibre. Nous l'avons trouvé parce qu'avec une continuité très forte nous avons accentué le caractère parlementaire de la Constitution.
J.-P. Elkabbach : Mais vous avez gardé la primauté du Président de la République ?
P. Mauroy : Si on ne veut pas de la primauté du Président de la République, il faut revenir sur l'élection du Président au suffrage universel. Comme personne ne le souhaite, ce n'est pas un problème qui est posé.
J.-P. Elkabbach : Vous étiez attendu sur la durée du mandat. Vous avez préféré sept ans renouvelables ?
P. Mauroy : Ça a été la discussion cruciale puisque c'est sur ce seul point que nous avons eu un vote. Tout le reste s'est fait par consensus dans un climat d'ailleurs exceptionnel. À chaque fois qu'il s'agit de la Constitution, on peut trouver une forme de consensus. Je souhaite qu'à partir des propositions qui sont faites, il y ait une forme de consensus au Parlement pour donner une réalité à ces propositions, et par conséquent améliorer la Constitution.
J.-P. Elkabbach : Le comité Vedel propose que 15 jours après sa nomination le Premier ministre qui, aujourd'hui, peut faire une déclaration sans vote, obtienne la confiance de sa majorité ?
P. Mauroy : C'est très important parce que cela va accentuer le caractère parlementaire de la Constitution et cela renforce le Premier ministre au détriment du Président de la République en quelque sorte. Du fait du vote, il a partie liée avec sa majorité.
J.-P. Elkabbach : C'est pour renforcer le Parlement que désormais on ne pourra plus cumuler les mandats et les fonctions importantes : maire ou ministre, maire d'une grande ville ou député ?
P. Mauroy : Je ne peux pas détailler. Les mesures sont très nombreuses. Elles vont toutes dans le même sens, c'est-à-dire faire du Parlement français véritablement la base de la démocratie française.
J.-P. Elkabbach : Dans l'état de malaise de la justice on vous attendait aussi sur l'indépendance de la magistrature.
P. Mauroy : J'ai été un peu étonné qu'il n'y ait pas de commentaires sur ce plan-là. Lorsque l'on va découvrir les propositions, je crois qu'elles sont de nature à donner satisfaction aux magistrats, à l'opinion, finalement à l'ensemble des citoyens puisque nous avons fait deux sortes de propositions. Le Conseil supérieur de la magistrature : cinq magistrats sont désignés par leurs pairs, et plusieurs personnalités sont désignées par le président de l'Assemblée, du Sénat, par le Conseil Constitutionnel et par le Conseil d'État. Enfin, il y a un partage et un équilibre. Autrement dit c'est un grand changement par rapport à ce qui se passe maintenant. Concernant la Haute Cour, c'est insupportable, baroque, c'est incroyable les dispositions de la constitution actuelle. Les sages étaient absolument d'accord pour la réformer. Elle ne subsiste, dans sa forme actuelle, que pour la trahison du Président de la République. Pour les ministres il y a une instruction qui sera faite par des juges de la Cour de Cassation. C'est le procureur auprès de la Cour qui va saisir la cour de justice dont les jurés seront les députés et qui sera présidé par un magistrat.
J.-P. Elkabbach : Est-ce qu'il peut y avoir dès la prochaine législature en avril, avec le prochain gouvernement et la prochaine majorité, un accord sur ce que vous venez de décider ?
P. Mauroy : Nous le verrons. Le Président de la République nous a dit qu'il était décidé à aller vite. Je crois qu'il y aura un projet de loi qui sera déposé dans les 15 jours sur le bureau du Sénat. Par conséquent, ceux qui emporteront les élections auront la responsabilité de conduire cette affaire. Ce que je pense, c'est qu'il s'agit de la loi première qui est la base de l'organisation de la République. On doit donc rechercher un consensus et de la même façon que, au comité où nous étions d'opinions très différentes, et où nous sommes arrivés à un consensus, je souhaite que l'on arrive à un consensus pour avoir une Constitution qui soit adaptée. Il n'y a absolument aucun piège.
J.-P. Elkabbach : Après ce qu'a dit J. Delors hier sur la nécessaire refonte du PS, est-ce que vous imaginez un ticket Rocard-Delors ?
R. C'est très bien. Mais le ticket Rocard-Delors, c'est le ticket avec l'ensemble des responsables du parti et changer le parti ce n'est pas nouveau. L'essentiel c'est de faire en sorte que ce soit un parti qui reste socialiste-social-démocrate bien entendu, qui soit largement ouvert, et surtout qu'on mette fin à ces courants qui ont véritablement provoqués les plus graves difficultés au PS. Ce n'est pas nouveau.
J.-P. Elkabbach : Est-ce que c'est l'équipe qui se met en place pour 95 ?
P. Mauroy : Le candidat vous le savez, c'est M. Rocard. Je pense que les présidentielles permettront au PS de faire le rassemblement le plus large. Je le souhaite. Vous savez comment j'ai toujours souhaité qu'il y ait une véritable liaison, un accord entre les socialistes, et par exemple les écologistes. Je crois que les présidentielles pourront permettre ce grand rassemblement qui est indispensable. À partir de ce grand rassemblement le parti pourra prendre des mesures de structures de toutes natures qui lui permettront véritablement de remonter, de se refaire une santé et de reprendre sa course.
24 février 1993
RMC
P. Lapousterle : Cela ne vous manque pas de ne pas être candidat cette fois ?
P. Mauroy : J'ai l'impression d'être candidat. D'une certaine manière je suis redevenu député, je participe à cette campagne.
P. Lapousterle : Les sondages restent impitoyables pour le PS ?
P. Mauroy : J'espère qu'ils changeront dans les prochains jours. En tous cas les socialistes sont à leur tâche. C'est vrai que nous sommes dans une période qui est difficile, et pourtant avec un bon bilan sur le plan social, satisfaisant sur le plan économique. Cela même si le chômage est une grosse question ; la droite n'arrivera pas à la résoudre. Fort heureusement, M. Rocard est venu jouer du big bang dans cette atmosphère et ouvrir une perspective.
P. Lapousterle : Vous appelez cela jouer du big bang ?
P. Mauroy : C'est proposer au-delà des législatives un vaste rassemblement. Le PS a vocation d'être dans un vaste rassemblement, pas d'une façon hégémonique mais d'être finalement avec toute la gauche. En France, on finira par y arriver, il faudra bien rassembler d'un côté la droite et de l'autre côté la gauche. Son initiative a pour but de préparer ce grand rassemblement de la gauche dont on a besoin.
P. Lapousterle : J'avais compris qu'il s'agissait de modifier les frontières de la droite et de la gauche ?
P. Mauroy : Bien sûr, la frontière d'un vaste rassemblement à gauche commence là où commence la droite. C'est une frontière qui se déplace, mais quand le vent souffle dans la direction de la gauche, on se déplace à droite, quant au contraire il n'y a pas de vent favorable, c'est plus difficile.
P. Lapousterle : Vous pensez que la perspective ouverte par M. Rocard permettra au PS de faire un meilleur score dans les quatre semaines ?
P. Mauroy : Il a eu parfaitement raison de lancer cette initiative maintenant. On pouvait en douter, mais je crois que, dans l'atmosphère empoisonnée de ces dernières semaines par des problèmes seconds par rapport à l'essentiel, c'est-à-dire le bilan de F. Mitterrand, il a eu raison de monter aux électeurs et électrices qu'au-delà de ces législatives, il y avait les présidentielles. Et qu'ils devaient voter aux législatives en pensant aux présidentielles.
P. Lapousterle : Pensez-vous, qu'entre les deux tours, des désistements pourraient se faire entre le PS et les écologistes au bénéfice des deux ?
P. Mauroy : J'ai regardé autour de moi, je fréquente les socio-démocrates européens, et il y a déjà quinze ans que ce qui nous préoccupe maintenant a préoccupé le SPD, les scandinaves. Maintenant vous avez un parti socialiste allemand, et scandinave qui sont pratiquement un parti écologiste, socialiste et écologiste. Ces problèmes-là sont toujours à retardement en France. Il y a trois ans, j'ai fait une interview dans "Libération" pour dire il faut faire cette, alliance avec les écologistes.
P. Lapousterle : Vous n'avez pas été écouté à l'époque ?
P. Mauroy : Je n'ai pas été écouté, et pourtant les socialistes avaient une doctrine productiviste du 19e siècle, il est parfaitement clair qu'en cette fin de 20e siècle, il fallait ouvrir largement le volet écologie, environnement. Mais maintenant tout le monde se rend compte que c'est indispensable et, dans ma mairie depuis déjà deux exercices, les écologistes sont avec moi. Maintenant tout le monde se bat dans sa circonscription, c'est la logique du système majoritaire à deux tours. Au premier tour chacun essaie de se placer, mais au deuxième tour, il faudra faire en sorte que l'on puisse se désister et organiser un rassemblement. On verra ça entre le premier et le deuxième tour. Il n'est pas convenable de parler du second tour avant le premier. Je m'y risque en disant que je souhaite déjà que, pour le deuxième tour, on puisse penser au big bang de M. Rocard et faciliter le plus grand rassemblement possible, et en particulier avec les écologistes.
P. Lapousterle : Vous pensez que les écologistes pourraient changer d'avis entre les deux tours ?
P. Mauroy : Je le dis d'autant plus que je vis une alliance avec les écologistes sur le plan municipal, et qu'elle existe sur le plan régional aussi.
P. Lapousterle : Vous avez parlé de Mac-Carthysme anti-socialiste à propos de l'action de certains juges, mais on a vu le garde des sceaux interdire au juge Jean-Pierre d'enquêter sur le prêt sans intérêt contracté par P. Bérégovoy ?
P. Mauroy : Mac-Carthysme, ce n'est pas seulement les juges, je visais un état d'esprit. Les États-Unis ont connu cela, ça été épouvantable, une espèce de suspicion générale, et les États-Unis ont honte de cette période. De la même façon, il s'est instauré en France une période incompréhensible contre les socialistes. Et je suis persuadé que, dans quelques années lorsque les Français regarderont attentivement cette période, ils diront : mais comment on a pu faire ça ?! Pourquoi "big bang" ? Justement pour en finir avec ça, qu'on ne connaisse pas une période comme celle-là où, contre la raison, alors qu'on a un bon bilan social, on va jusqu'à dire que rien n'a été fait sur le plan social. Et la droite de dire : la réforme c'est moi. Tout de même ! La droite qui n'a voté aucune des réformes sociales que nous avons proposées, sauf une, le surendettement des ménages.
P. Lapousterle : N'est-il pas un peu tard aujourd'hui pour parler des 35 heures ?
P. Mauroy : Vous dites cela à moi ?! En 1981, j'ai commencé par réduire la semaine à 39 heures, indiquant que je voulais aller à 37 heures. À cette époque, j'ai été arrêté, parce qu'il était trop tôt. On a fait le traitement social du chômage, haro sur le traitement social du chômage. Maintenant tout le monde fait le traitement social du chômage. On a dit pour régler le problème du chômage, il faut plus de croissance, or on a connu avec le gouvernement Rocard une croissance supérieure, et ce n'est en retrouvant la croissance que le chômage a diminué. Donc, devant l'explosion des techniques et les efforts de productivité, il est indispensable de partager le travail. C'est un nouvel équilibre entre le temps de travail et le temps de loisir. J'avais créé un ministère du temps libre, eh bien on y reviendra. La journée de 8 heures n'a pas été pour rien une grande revendication. De la même façon aller vers les 35 heures est indispensable.
P. Lapousterle : M. Balladur a reçu hier le prix Louise Michel ?
P. Mauroy : Extraordinaire ! Qui lui a décerné ?
P. Lapousterle : Le jury...
P. Mauroy : Il avait sans doute mérité d'être remarqué, mais enfin c'est assez curieux... Vous voyez la confusion des genres, voyez jusqu'où l'on va. J'espère que cela inspirera M. Balladur.