Texte intégral
France Inter : 13 octobre 1992
A. Ardisson : Le fait qu'il n'y ait pas eu d'accord est une bonne ou une mauvaise chose pour nous ?
B. Durieux : Ça n'est pas une bonne chose, mais ce que nous souhaitons c'est un accord positif. Dans les négociations, il y a le volet agricole dont on ne parle que trop, et puis le volet des services. Sur le volet agricole, il est exact que les Américains ont une position très peu flexible – c'est peu de le dire. Ils font des propositions qui ne sont pas acceptables pour la France, mais pour les pays de la CEE également.
A. Ardisson : Parce qu'on serait plus touché ?
B. Durieux : L'agriculture française est dynamique et performante, elle serait en effet plus exposée que les autres. Mais c'est l'ensemble de l'agriculture européenne qui est visée par les positions américaines. Dans les discussions du GATT, il y a également tout ce qui concerne la libéralisation des services, domaine dans lequel les Américains n'ont pas fait la moindre proposition sérieuse. La France est présentée comme quelqu'un qui ne veut pas l'accord. Mais elle veut, en réalité, l'accord parce que nous sommes convaincus que la libéralisation des échanges est positive pour tous les pays et les économies. Nous ne voulons pas d'un accord déséquilibré. Or, depuis le début de cette négociation, il est apparu que les Américains en fait, voulaient démanteler la politique agricole européenne.
A. Ardisson : Si les négociations ont été suspendues, c'est parce que les Allemands nous ont donné un coup de main, n'a-t-on pas prouvé ainsi une fois de plus que l'on était à leur remorque ?
B. Durieux : Non, nous ne sommes pas à leur remorque, nous discutons avec eux, nous échangeons nos arguments, et à chaque fois que nous pouvons dégager des positions communes, nous le faisons. C'est l'intérêt de tout le monde. Les Allemands ont constaté que les Américains ont fait un effort, mais ces pas ne sont pas suffisants pour réduire la distance qui sépare les positions européennes des positions américaines. Les Allemands ont fait le même constat que nous, ils souhaitent également l'accord, mais également un accord équilibré, global. Et pour obtenir cet accord, il faut du côté des Américains, quelques concessions supplémentaires.
A. Ardisson : C'est reculer pour mieux sauter ?
B. Durieux : C'est reculer pour approfondir les discussions et trouver des solutions. Nous signerons. J'ai vécu en 1979, le Tokyo Round, on était très pessimiste à la fin, on pensait ne jamais signer, on y est parvenu. Nous trouverons un accord pour l'Uruguay Round.
A. Ardisson : Vous n'êtes pas dans le mouvement des réformateurs de J.-P. Soisson, pourquoi ?
B. Durieux : Lorsque J.-P. Soisson, J. Pelletier et R. Ricol ont tenu leur réunion, j'étais à Téhéran comme ministre du commerce extérieur. Mais j'ai envoyé un message pour dire que je trouvais leur initiative excellente, qu'ils donnaient l'exemple à la vie politique, en s'unissant sur des idées et des données homogènes, alors que l'on voit partout des clivages artificiels qui sont maintenus pour des raisons qui échappent aux électeurs. Je suis d'accord avec leur démarche, leurs idées sont les miennes...
A. Ardisson : Donc, vous allez les rejoindre ?
B. Durieux : Je suis tout prêt d'eux, et si vous permettez je les verrais pour leur dire ce que je ferai et ensuite je vous le dirai.
A. Ardisson : J.-P. Soisson plaide pour la décomposition des partis, la régénérescence de la vie politique passe-t-elle par ceci ?
B. Durieux : La question qui se pose est la suivante : les partis entretiennent entre eux des querelles, des clivages, des frontières artificiels. Des alliances se créent qui ne correspondent plus à aucune réalité politique. La question c'est : est-ce que les partis politiques peuvent se réformer de l'intérieur ? J'ai un doute là-dessus. Et c'est, en ce sens, que je ne suis pas loin de penser comme J.-P. Soisson, c'est qu'il faudra que quelque chose se passe à l'extérieur et secoue ces partis. À mon avis les électeurs vont s'en charger. Il y a une chose que tous les électeurs français de bon sens observent, c'est que, entre les modérés de l'opposition et le PS, et les centristes et les réformateurs, il y a des convergences, des points de vue communs, qui devraient les faire travailler ensemble pour servir le pays. Les clivages, qui sont aujourd'hui entretenus pour des raisons purement partisanes, entretiennent des divisions artificielles qui nuisent à l'intérêt du pays.
A. Ardisson : Le critère de recomposition c'est l'Europe ?
B. Durieux : L'Europe est un critère parmi d'autres, mais un critère essentiel de la recomposition. Et j'espère bien que demain on verra apparaître des majorités qui sont d'accord sur l'essentiel, sur la construction européenne et sur ce qu'implique le choix européen sur le plan social, économique, ainsi qu'en ce qui concerne les questions de société.
Libération : 14 octobre 1992
Libération : L'offensive américaine n'était-elle pas une initiative à usage purement électoral ?
Bruno Durieux : Non. Les Américains espéraient réellement conclure. Ils ont fait quelques gestes. Quand les négociateurs ont dit, lundi soir, qu'il y avait eu des progrès, c'était tout à fait exact, mais cela n'était pas suffisant pour nous convaincre. Contrairement à ce que l'on entend parfois, nous voulons vraiment parvenir à un accord, à condition qu'il soit équilibré.
Libération : Les Américains veulent toujours imposer une réduction des exportations subventionnées. Ce que les Français rejettent...
Bruno Durieux : Le problème est que l'introduction de cette forme de contingentement que souhaitent les Américains est contraire à la finalité du GATT. Elle est, de surcroît, dangereuse car elle risque de s'étendre à d'autres productions et d'autres zones géographiques. Nous sommes opposés à toute formule qui ferait porter sur la seule agriculture européenne le poids d'un accord.
Libération : La France ne doit-elle pas une fière chandelle à l'Allemagne ?
Bruno Durieux : Les Américains – c'est de bonne guerre dans ce type de négociation – ont utilisé tous les moyens pour tenter d'obtenir un accord. Nous avons heureusement pu compter sur nos partenaires allemands, et sur d'autres qui partagent nos vues.
Libération : On a dit que Bruxelles, en souhaitant un accord, « votait Bush ». La France vote-elle Clinton ?
Bruno Durieux : L'enjeu du GATT n'a rien à voir avec les échéances politiques de tel ou tel pays. De toute façon, il ne semble pas que les données soient sensible ment différentes avec une administration républicaine ou démocrate. Je peux vous assurer que, du côté français, on n'a jamais voulu spéculer sur les échéances électorales américaines. Que les discussions soient difficiles, c'est un fait : les périodes électorales ne contribuent pas toujours à la sérénité nécessaire pour bien conclure.
Libération : C'est aussi valable pour la France...
Bruno Durieux : Je vous rappelle que la France n'a jamais varié sur ses objectifs et ses propositions, dans ces négociations qui durent depuis 1986. Les choix du gouvernement dans ce domaine ne sont guère contestés.
Libération : N'est-il pas optimiste de penser conclure l'Uruguay Round avant la fin de l'année ?
Bruno Durieux : Pourquoi pas ? Si les Américains finissent par accepter de ne pas faire supporter à la seule agriculture européenne le poids d'un accord...
L'Expansion : 29 octobre 1992
L'Expansion : Le ministre du commerce extérieur n'est-il pas mal à l'aise de voir la France bloquer un accord aussi capital pour le commerce mondial que celui du GATT au nom des seuls intérêts de ses céréaliers ?
Bruno Durieux : Cette présentation n'est pas conforme à la réalité. La France n'est pas isolée, elle dit tout haut ce que certains autres pensent tout bas. Dans la proposition américaine il y a une disposition difficilement acceptable en l'état : la limitation en volume des exportations céréalières et de viande de la Communauté. Le GATT a pour finalité de supprimer les contingentements, pas d'en établir de nouveaux. Si l'on cède aujourd'hui sur ce principe, rien ne garantit que la mesure ne s'appliquera pas ensuite à d'autres productions, notamment aux produits de substitution des céréales. Enfin, cette négociation ne porte pas seulement sur l'agriculture mais aussi sur un secteur stratégique pour la France : les services, dont nous sommes deuxième exportateur mondial. Or, sur ce sujet, les Américains n'ont pas fait d'avances sérieuses.
L'Expansion : En quoi un accord sur les bases actuelles serait-il plus pénalisant pour la France que pour ses partenaires européens ?
Bruno Durieux : Il est pénalisant pour tous ceux de nos partenaires dont l'agriculture compte. On veut imposer une diminution des exportations de la Communauté sans la moindre contrepartie des États-Unis qui représentent pourtant, pour les céréales, plus de 50 % du marché mondial. Les Américains sont de loin les plus gros exportateurs mondiaux de productions agricoles. Il faudrait que les pays de la Communauté acceptent de réduire de 24 % leurs exportations dites aidées, ce qui, compte-tenu du système de garantie de prix de la PAC, concerne la viande, les céréales et le lait européens.
L'Expansion : Sur le front européen, les récentes « dévaluations compétitives » de la livre, de la lire, de la peseta et de l'escudo ne vont-elles pas ruiner l'acquis de plusieurs années de « désinflation compétitive » ?
Bruno Durieux : L'histoire constante des dernières années montre que les pays dont les monnaies se déprécient ne bénéficient que d'une soupape de compétitivité très éphémère. Les marchés italiens, anglais ou espagnols ne représentent que 30 % de nos exportations, et les produits vraiment sensibles à une variation de prix ne constituent eux-mêmes que le quart de cette part. L'impact sera donc limité : sur douze à dix-huit mois, la dégradation de notre balance commerciale serait de l'ordre de 5 milliards de francs. En regard de ce chiffre, souvenons-nous simplement que le solde avec l'Allemagne, excédentaire au cours des six premiers mois de 1992, affichait un déficit de 50 milliards il y a deux ou trois ans.
L'Expansion : Tout cela ne plaide-t-il pas, comme on l'entend de plus en plus évoquer dans les milieux patronaux, pour un assouplissement rapide de la politique monétaire ? C'est l'inflation qui finit toujours par se payer par la récession et le chômage. Quant aux taux d'intérêt élevés, ils ne sont pas nécessairement incompatibles avec une reprise de l'économie. En 1983-1984, les États-Unis ont vu leur PNB en volume s'accroître de 3,9 % et 7,2 % alors que leurs taux d'intérêt à long terme étaient de l'ordre de 7,2 % et 8%, c'est-à-dire plus élevés qu'aujourd'hui. Certes, il est souhaitable que les taux d'intérêt réels diminuent. Mais ce mouvement ne doit pas résulter d'artifices.
RTL – 4 décembre 1992
RTL : N'est-ce pas optimiste de penser que plusieurs pays soutiennent la position française, à part la Belgique ?
B. Durieux : La Belgique, l'Italie, j'étais lundi dernier à Rome, hier à Madrid, et aujourd'hui même les Allemands, ont confirmé que la ligne que défend la France, c'est-à-dire le volet agricole du GATT, ne doit pas imposer à l'agriculture européenne, et en particulier à l'agriculture française, des efforts qui vont au-delà de la réforme de la PAC. Cette ligne a été confirmée par tous nos interlocuteurs. La position française est comprise et les préoccupations françaises sont partagées. Qu'est-ce qui a été dit aujourd'hui même encore entre le Président de la République et le chancelier Kohl ? C'est que s'il y a quelques différences dans les appréciations des experts sur les conséquences du GATT pour l'agriculture européenne compte-tenu de la réforme de la PAC, les objectifs restent les mêmes. Nous ne voulons pas et c'est également la position des Allemands et de tous les pays de la communauté que j'ai pu rencontrer, mais c'est en fait une position générale dans la communauté, aller au-delà de la PAC. Le chancelier a dit aujourd'hui qu'il ne voyait pas de différence entre la position française et la position allemande.
RTL : C'est lundi à Bruxelles qu'on va essayer de voir ce qui est compatible ou non avec la réforme de la PAC ?
B. Durieux : Absolument, où conformément à la demande de la France, se retrouveront les ministres des affaires étrangères, du commerce extérieur et les ministres de l'agriculture. On va réaffirmer à la Commission, les doutes graves que nous avons sur la compatibilité du GATT et de la réforme de la PAC, nous leur donnerons des arguments que nous avons déjà élaborés, montrant que nos doutes sont fondés et nous poserons des questions à tous nos partenaires et à la Commission, des questions auxquelles nous attendons des réponses précises.
RTL : Mais l'opposition en France dit que vous brandissez la menace du veto mais que vous n'avez pas l'intention de vous en servir.
B. Durieux : J'entends effectivement que les responsables de l'opposition ne cessent de dire : la France doit refuser, refuser, refuser, à Edimbourg et à tout autre occasion. Mais nous l'avons déjà fait. La semaine dernière, P. Bérégovoy a exprimé son refus extrêmement ferme, a demandé d'ailleurs à l'Assemblée nationale de l'appuyer et on a toujours pas compris pourquoi les responsables de l'opposition n'ont pas voulu appuyer le gouvernement sur cette position qui ne relève pas des clivages politiques habituels, mais qui a pour simple objectif de défendre les intérêts fondamentaux de l'agriculture française et de l'agriculture européenne. Nous ne voulons pas gagner du temps, nous affirmons une position claire et ferme de laquelle nous ne nous écarterons pas, étant entendu que nous voulons un accord global sur le GATT.
RTL : Mais l'opposition vous soupçonne de vouloir gagner du temps pour que le dossier ne soit pas réglé en mars prochain si elle revenait au pouvoir.
B. Durieux : Il me semble qu'on peut surtout soupçonner la détermination de l'opposition qui a refusé au gouvernement son appui alors que le gouvernement lui demandait pour une fois de faire l'effort d'aller au-delà des clivages partisans, des querelles électorales et de se montrer unis.
RTL : Donc pour élargir vos soutiens, la meilleure défense étant l'attaque, vous proposez de nouvelles propositions sur les deux autres volets du GATT ?
B. Durieux : En vérité, ce ne sont pas de nouvelles propositions. Il y a longtemps que la France a dit pourquoi...
RTL : Mais vous les remettez sur la table ?
B. Durieux : Nous les remettons sur la table mais nous disons : écoutez, il y a non seulement le volet agricole sur lequel la position française est ferme, mais il y a également une nécessité d'avancer et d'accélérer sur les volets non-agricoles. La France est le deuxième exportateur mondial de services. Nous voulons que les échanges internationaux de services aient moins d'obstacles. Donc nous voulons diminuer les tarifs, les protections qui nous empêchent de progresser encore davantage dans les exportations de services. Nous avons des propositions et nous demandons à la Commission de travailler vraiment sérieusement ces sujets et de mettre sur la table à Genève les propositions de la Commission qui reprennent nos propres propositions.