Article de M. Jean-Pierre Chevènement, député PS et président du Mouvement des citoyens, dans "La Lettre de République moderne" de novembre-décembre (intitulé "L'imposture du libre-échange ou la servitude travestie en liberté") et interview dans "Le Figaro" du 3 novembre 1992, sur les négociations du GATT, la rénovation de la gauche, la préparation des législatives et la situation économique.

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Média : La Lettre de République Moderne - Le Figaro

Texte intégral

3 novembre 1992
La Lettre de République moderne

L'éditorial du président

L'imposture du libre-échange ou la servitude travestie en liberté

Le problème de l'agriculture est un enjeu économique. Mais c'est d'abord un choix de société. Cela, tout le monde en France est capable de le dire, mais comment la France libérale serait-elle capable de le penser ? La modernisation de notre pays, qui était liée dans une large mesure à son insertion dans le courant des échanges mondiaux, a conduit les Français à reconnaître aux exigences de la concurrence et de la compétitivité une valeur qu'ils leur avaient trop longtemps déniée. Malheureusement, cette évolution de l'esprit et des mœurs a presque à moitié emporté avec elle des convictions qui sont la base de notre vie civique. La valeur ajoutée marchande qui mesure dans l'instantané notre place dans une compétition est devenue la valeur suprême et même unique de nos décisions.

Ce n'est pas parce que la France a cessé d'être une société majoritairement rurale qu'elle doit devenir un pays sans paysans. Les cultures sans sol peuvent servir à l'alimentation, mais certainement pas à la civilisation d'un peuple. Parmi ceux qui en conviennent, des esprits bien intentionnés envisagent la conversion progressive de nos agriculteurs en conservateurs de paysage, sinon de parcs à loisirs. Pourquoi d'ailleurs ne pas transformer la France entière en parcs à loisirs ? C'est, me semble-t-il, faire un double contresens sur l'imbrication nécessaire de l'écologie et de l'économie avec l'ensemble de la société, c'est oublier que le travail, s'il divise techniquement les fonctions, culturellement en réunit toujours de plusieurs ordres, et qu'il est le seul à pouvoir le faire. Ainsi l'économie doit-elle intégrer – internaliser, comme on dit en son jargon –, l'ensemble des coûts sociaux d'une nation, et d'ailleurs de l'humanité tout entière : ce n'est pas, n'est-ce pas, parce que l'aide alimentaire n'est pas, à long terme, une réponse appropriée aux famines récurrentes des pays les plus pauvres que les pays riches doivent refuser d'en supporter le coût. D'ailleurs le coût de la solidarité ne devrait pas être considéré comme celui d'une aide, mais comme celui d'un besoin. En ce qui concerne l'agriculture, il ne s'agit pas pour la France "d'internaliser" le besoin des autres – ce qui est la définition même de la solidarité – mais le sien propre. La France a besoin de paysans qui, pour produire des paysages et des modes de vivre, ont besoin eux-mêmes de produire du blé, du lait et du vin. Et qu'on ne mesure pas ce besoin à la seule aune de la rentabilité : il n'est pas d'économie rentable qui ne le soit par la grâce, c'est-à-dire l'arbitraire, de tout le système social.

Tant que l'Europe communautaire produisait moins qu'elle ne consommait, la France libérale pouvait réconcilier dans l'illusion son idolâtrie du marché et son attachement à l'ordre éternel des champs. La politique agricole commune, seule politique vraiment commune de la Communauté, imposée par la France à ses partenaires, n'a pas réglé les problèmes de la société rurale, mais elle en a permis la survie. C'est évidemment à partir du moment où l'on constate une surproduction mondiale, non pas par rapport aux besoins, mais par rapport à la demande solvable, que l'ajustement ne peut plus se faire à l'échelle du monde.

Comme Maurice Allais vient de l'indiquer dans un article remarquable (1) la religion et la politique du libre-échange dissimulent le fait que tant que le commerce international ne sera pas réglé par des institutions politiques, ce sont des systèmes sociaux tout entiers qu'il dissimule à travers les mouvements de marchandises et de capitaux qu'il met en présence.

C'est la raison pour laquelle le principe même de la négociation du GATT qui porte seulement sur les contingents et les droits de douane, à l'exclusion des taux de change, des fiscalités et des charges sociales, ne peut qu'être un champ clos pour faire droit à la volonté du plus fort. Négocier des conditions des échanges commerciaux sans intégrer dans la négociation le rapport des monnaies est absurde, sauf pour l'intérêt du pays dont la monnaie sert de mesure aux échanges.

La France a eu sans doute tort d'accepter de conclure la réforme de la politique agricole commune alors que la négociation de l'Uruguay round était en suspens, parce que, c'était faire d'avance à l'Amérique, et par Européens interposés, des concessions pour lesquelles on ne pourrait plus leur demander de contreparties ; en tout cas nous n'avons pas fait comprendre à nos partenaires que la nouvelle PAC était une "ligne Joffre" où tous devaient accepter avec nous de "se faire tuer plutôt que de reculer". Les pressions de nos partenaires redoublent aujourd'hui celles des Américains. On a fait valoir non sans raison que la France et la Communauté commettaient une erreur en ne menant pas d'une manière concomitante, dans le cadre du GATT, la négociation sur les services (banques, assurances, fret, transports et télécommunications) domaine dans lequel l'Amérique, ultra-protectionniste est sur la défensive, et la négociation agricole. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est de dénoncer la séparation, que le GATT incarne d'ailleurs à lui seul, entre l'économie monétaire et l'économie que l'on appelle réelle ; l'essentiel est de mettre en lumière que dans l'agriculture comme ailleurs l'économie ne peut qu'être politique. Il n'est jamais trop tard pour le comprendre, dès lors qu'existe la volonté d'agir.

Jean-Pierre Chevènement

(1) Les perversions du libre-échangisme mondial – "Le Figaro" 24 novembre 1992

 

3 novembre 1992
Le Figaro

Chevènement : "Sortir du carcan monétariste"

L'ancien ministre veut que la gauche "remette le social à sa place : la première".

Chef de file des socialistes hostiles à Maastricht, le député maire de Belfort assume les suites de son choix. Sortant de son silence pour la première fois depuis le référendum, il s'explique dans nos colonnes.

Le Figaro : Comment réagissez-vous aux critiques nombreuses émanant des socialistes contre le PS ?

Jean-Pierre Chevènement : Que la gauche soit à refaire, c'est l'évidence ; mais cela passe par les idées, non par les petites phrases. La gauche doit prendre en compte le résultat du référendum et la puissance du "non". Elle doit mettre la question sociale au cœur des priorités. Et cela passe sans doute moins par un programme électoral que par la restauration de sa crédibilité. Quant à la transformation du PS, elle ne deviendra vraiment d'actualité qu'en 1993.

Le Figaro : Pourquoi attendre les législatives pour refonder le PS ?

Jean-Pierre Chevènement : Les échéances sont trop proches, et puis il faut du temps pour transformer l'expérience en conscience. La gauche ne rendra pas copie blanche au peuple français, mais elle n'a pas su empêcher la dérégulation économique, financière et en définitive sociale qui était déjà en marche avant elle. Une telle politique peut favoriser quelques grands groupes mondialisés, mais elle ébranle en profondeur la cohésion du tissu social. Il faut donc, à partir de l'idée de citoyenneté, remettre le social à sa place : la première. Pour mettre en œuvre un projet d'intégration républicaine, il faut, je le crois fermement, sortir du carcan monétariste. Mais attention ! Développer ce genre d'idées ne va pas sans risques.

Le Figaro : Ne craignez-vous pas que la course aux investitures soit l'occasion de régler le cas Chevènement ?

Jean-Pierre Chevènement :  Le cas Chevènement, c'est en fait la question d'une autre politique. Elle se pose depuis longtemps. J'ai toujours considéré qu'une monnaie forte n‘avait de sens qu'au service d'une économie forte et d'un projet de cohésion sociale. Je vois que de bons esprits me rejoignent aujourd'hui. Le rapport entre choix monétaires et choix sociaux est un débat qui n'est pas indigne de la démocratie. C'est pourquoi j'ai du mal comprendre comment on peut à la fois appeler au débat au sein du parti socialiste et simultanément brandir la menace et l'exclusion. C'est ainsi qu'on prétend empêcher un de mes amis, Michel Suchod, député de Dordogne, de se représenter, à travers une désignation biaisée par de fausses adhésions. Il fera beau voir ceux qui veulent aujourd'hui le jeter à la mer, l'accuser demain d'avoir "quitté le navire".

Le Figaro : Allez-vous signer la charte du candidat qui sera présentée par Laurent Fabius, le 28 novembre ?

Jean-Pierre Chevènement : L'idée de faire signer un certificat de pensée conforme, une sorte de Syllabus, aux candidats est en rupture complète avec la tradition socialiste. Le PS n'a pas fait signer le programme commun à Pierre Mauroy et à Gaston Defferre ni le projet socialiste à Michel Rocard.

Le Figaro : Comment s'ouvre, pour le PS, la campagne des législatives ?

Jean-Pierre Chevènement : La gauche peut difficilement aller aux élections législatives sans avoir fait surgir une perspective de renouvellement. Bien sûr, il y a un bilan à défendre. Positif dans bien des domaines, comme la culture, l'éducation, la recherche. Mais l'autosatisfaction peut-elle tenir lieu de projet ? La gauche doit proposer des choix neufs au moins sur deux chapitres le chômage et la démocratie

Le Figaro : Vous êtes demeuré silencieux depuis la victoire du "oui" au référendum sur la ratification du traité de Maastricht. Est-ce à dire que le débat est clos ?

Jean-Pierre Chevènement : Vous plaisantez ? Je suis surpris, au contraire, de la rapidité avec laquelle la réalité est venue conforter nos analyses et nos mises en garde : éclatement du SME ; dévaluation de la lire, de la livre et de la peseta - qui annule les effets de la politique de "désinflation compétitive" ; dépendance du franc, prisonnier du soutien de la Bundesbank ; rétablissement du contrôle des changes dans trois pays sur douze ; mouvements sociaux de grande ampleur en Italie, en Grèce et en Grande-Bretagne ; aggravation de la récession. Il est clair que des redressements s'imposent de toute urgence. Une initiative européenne de croissance comportant notamment une réforme du SME doit prendre forme rapidement. Je reviens de l'ancienne Allemagne de l'Est. J'ai été frappé par la profondeur de la crise, qui n'est pas seulement économique, mais aussi sociale, morale et politique. Le choix d'une parité monétaire inadéquate en juillet 1990 a contribué à plonger l'ancienne RDA dans la faillite. Pour payer une facture beaucoup plus lourde que prévu, l'Allemagne maintiendra inévitablement une politique de taux d'intérêt élevés pendant de longues années. Elle a un intérêt national légitime à réussir sa réunification, mais la France et d'autres pays ont aussi leur intérêt : ils doivent retrouver le chemin de la croissance, faire reculer le chômage, éviter l'éclatement de leur société. Cet objectif est-il compatible avec la réévaluation, de fait, du franc ? Il vaudrait mieux mener de concert avec tous les autres pays une politique concertée de baisse des taux d'intérêt. La définition de grands projets d'intérêt paneuropéen s'impose également pour stabiliser l'Europe centrale et orientale.

Le Figaro : Lesquels ?

Jean-Pierre Chevènement : La construction de lignes TGV à l'échelle du continent, la sécurité des centrales nucléaires de conception soviétique, la coopération spatiale et aéronautique avec la Russie, la recherche de politique commune en matière de culture et d'éducation… Sans oublier le Sud avec, par exemple, la dépollution de la Méditerranée. La crise actuelle vient de ce que le capitalisme, ayant perdu le communisme comme vis-à-vis, est aujourd'hui en panne d'horizon. Il nous faut une nouvelle frontière.

Le Figaro : Le projet socialiste, élaboré par Michel Charzat, ne contribue-t-il pas à la définition de cette nouvelle frontière ?

Jean-Pierre Chevènement : Alain Duhamel a bien défini ce document : "Claire abjuration du passé, honnête constat du présent, en rien préfiguration de l'avenir." La nouvelle frontière reste à définir. La plate-forme dont le Mouvement des citoyens délibérera, les 12 et 13 décembre prochain, y contribuera, je l'espère.

Le Figaro : N'êtes-vous pas inquiet de la critique montante contre les "élites" ?

Jean-Pierre Chevènement : Le fossé entre les préoccupations des citoyens et la représentation politique est profond. Pour le combler, il faut mettre la cohésion sociale à l'ordre du jour dans tous les domaines. Cela ne passe pas seulement par une nouvelle politique économique, mais aussi par la réaffirmation du rôle de l'État républicain, de l'idée de service public, par une culture de l'effort et du long terme. Parce que la nation reste le principal creuset du lien social – fameux "vouloir vivre ensemble" cher à Renan –, la France a aussi besoin de retrouver un projet national.

Le Figaro : Estimez-vous que la France a abandonné sa politique étrangère pour la remplacer par une politique humanitaire ?

Jean-Pierre Chevènement : Bernard Kouchner a beaucoup de talent. Mais son activité ne peut masquer très longtemps la nécessité où est notre diplomatie, dans le monde de l'après-Yalta, de trouver de nouveaux repères. La France doit inventer une grande politique vers l'Europe centrale et orientale, retrouver une politique arabe et méditerranéenne. Il ne faut pas tout attendre d'une Europe dans les limbes. L'Europe sera riche des initiatives de la France.

Le Figaro : Devant les menaces que vous dépeignez, ne serait-il pas préférable d'accélérer le calendrier institutionnel ?

Jean-Pierre Chevènement : Cette question n'a pas de sens. Pour deux raisons : d'abord, comme l'a reconnu Édouard Balladur, la cohabitation est inévitable en cas de victoire de la droite ; ensuite, celle-ci ne s'est pas préparée ; la politique de M. Balladur ne corrigerait pas, mais aggraverait la récession. Le vrai problème est à terme dans nos institutions. Seul, à mes yeux, un régime équilibré, où le gouvernement procéderait du président et où le Parlement aurait retrouvé son rôle, pourrait recréer des espaces de débats véritables et permettre l'auto-rééducation du citoyen.

La réduction à cinq ans de la durée du mandat présidentiel, à partir de 1995, serait un premier pas vers l'instauration de ce régime équilibré. Il faut réinventer le citoyen, qui est aujourd'hui le grand oublié, mais qui sera demain l'acteur du ressourcement républicain.