Interview de M. Roland Dumas, ministre des affaires étrangères, à "Sud-Ouest" le 1er février 1993, sur la violence en Afrique, le problème des minorités dans le conflit yougoslave, la responsabilité du Conseil de sécurité de l'ONU pour le maintien de la paix et la situation au Proche-Orient.

Prononcé le 1er février 1993

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Média : Sud Ouest

Texte intégral

Question : Ce qui se passe au Zaïre et au Togo, Monsieur le ministre, ne montre-t-il pas une France prise au piège de sa politique, qui aura été d'avoir encouragé les mouvements démocratiques à se découvrir et de ne pas avoir découragé assez tôt, ou assez fortement, des Chefs d'État autocrates de respecter la volonté de leurs concitoyens ? Que faire aujourd'hui pour stopper les violences et faire valoir le droit ?

Le ministre : La France a effectivement posé avec force le problème de la démocratie en Afrique au moment de la conférence de La Baule, en juin 1990. Il eut été insensé de ne pas le faire alors que le vent de la liberté soufflait partout sur la planète après les bouleversements intervenus en Europe de l'Est. C'est effectivement dans les quelques pays où le processus démocratique n'a pas été vraiment mis en route, ou a été contrarié, que des situations de violences se sont développées. C'est le cas au Zaïre, comme au Togo.

Devons-nous dire pour autant que c'est à la France de s'en charger ? Nous ne le pensons pas. Il n'est pas question de nous transformer en gendarmes de l'Afrique. Nos engagements s'arrêtent à la sécurité des pays à l'égard desquels nous avons des engagements, et à celle des communautés françaises dans les pays où elles seraient menacées par les troubles. Mais nous n'avons en aucun cas à nous substituer ni aux gouvernements ni aux populations pour choisir tel ou tel dirigeant. Nous devons faciliter le processus démocratique, l'encourager et faire comprendre aux dirigeants qu'ils y ont intérêt. Nous disposons pour ce faire de moyens diplomatiques, économiques et financiers. Notre coopération peut être arrêtée du jour au lendemain. On mentionne toujours les difficultés. N'oublions pas les succès de la démocratie au Bénin, au Sénégal, au Gabon, et les processus en cours dans la plupart des autres pays. À Madagascar, notamment, le Chef de l'État a été mis en minorité lors du premier tour des présidentielles, et la démocratisation doit se poursuivre.

Question : Il ne semble pas que le maréchal Mobutu manifeste la moindre attention à ces arguments. La France, avec les États-Unis et la Belgique, lui avait enjoint, d'ici à la mi-janvier, de respecter les prérogatives de son Premier ministre…

Le ministre : Le maréchal Mobutu aurait bien tort de ne pas se conformer à la volonté de son peuple. Nos trois pays restent en concertation permanente à cet égard.

Question : N'est-il pas temps, Monsieur le Ministre, de dire clairement aux Français ce qu'il est possible, et ce que nous devons faire dans l'ex-Yougoslavie ?

Le ministre : Il me semble que les Français le savent ! Depuis juillet 1991, nous disons que la précipitation vers la reconnaissance des souverainetés était une erreur, dans la mesure où l'on ne réglerait pas au préalable le problème des frontières des républiques qui accédaient à l'indépendance; tant que l'on n'aurait pas réglé le problème des minorités dans chacune des Républiques ; tant que l'on n'aurait pas procédé aux modifications institutionnelles touchant aux libertés publiques et aux droits de l'homme. À n'avoir pas écouté la France et l'Angleterre, vieilles nations qui connaissent bien les Balkans, on se trouve dans la situation que nous connaissons.

En second lieu, c'est la France qui, la première en aout 1991, a pris l'initiative d'appeler les Nations unies à prendre leurs responsabilités dans le conflit. Nous avons toujours dit qu'il n'y aurait de règlement que politique entre les Républiques, et qu'il faudrait procéder à des arbitrages. C'est le processus qui a fini par aboutir à la conférence de Londres en aout dernier, à l'initiative de la France, et aux propositions de Cyrus Vance et de Lord Owen, à Genève.

Question : On voit aujourd'hui, Monsieur le ministre, qu'il y avait beaucoup de "non-dit" derrière ces propositions : chacun pressentait bien qu'elles n'auraient pu résister bien longtemps à l'épreuve du terrain ?

Le ministre : Ne baissons pas les bras. Nous devons trouver, dans le contexte d'une construction européenne originale, des solutions qui feraient que ces régions trouveront leur place dans un ensemble cohérent. C'était l'esprit du plan Vance-Owen. Mais on ne réglera pas d'un coup de baguette magique des problèmes vieux de plusieurs siècles.

Question : Désormais, le dossier va revenir devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Quelle position adopterez-vous ?

Le ministre : Le Conseil de sécurité devrait d'abord s'occuper, comme nous le lui avons demandé, d'éviter l'extension du conflit. Cela signifie un cordon de Casques bleus important sur la frontière de la Macédoine.

Question : De quel ordre ?

Le ministre : Quelques centaines sont partis. C'est insuffisant.

Il faut régler ensuite l'affaire du Kosovo, qui fait toujours partie de la Serbie. Cela implique d'entrer en discussion avec les autorités de Belgrade, qui y seraient sans doute disposées sous certaines conditions. Voilà deux priorités pour que l'affaire de Bosnie ne se transforme pas en guerre des Balkans.

Pour la Bosnie, il faut persévérer dans l'examen du plan Vance-Owen. Et en même temps, que la communauté internationale renforce les pressions nécessaires pour disposer les esprits à l'arrangement. Il reste beaucoup à faire pour rendre l'embargo efficace. Pour faire respecter l'interdiction de survol de la Bosnie. Pour désarmer les milices qui disposent d'armement lourd. Et je rappelle que nous considérons comme indispensable de garantir à Sarajevo un statut protégé. Tout cela exigera beaucoup d'efforts et aussi beaucoup de monde.

Question : Sans doute, pourrait-on d'abord obtenir de pays comme la Grèce et la Roumanie qu'ils respectent l'embargo.

Le ministre : Ces pays se défendent des soupçons que l'on fait peser sur eux. Ils ont donné leur accord pour que les contrôles aient lieu, notamment la Roumanie, sur le Danube. Il faut que la communauté internationale se donne les moyens de les effectuer.

Question : Dans l'ex-Yougoslavie, mais aussi en Angola, au Cambodge, les Nations Unies donnent l'impression de ne pas pouvoir suivre le rythme qu'on leur impose. Des divergences se font jour sur les missions qui sont les leurs. Ne courent-elles pas un risque de discrédit ?

Le ministre : Les Nations Unies n'ont pas fonctionné pendant près d'un demi-siècle parce qu'elles étaient bloquées par l'équilibre des superpuissances et le droit de veto de l'un ou l'autre. Aujourd'hui, le Conseil de sécurité des Nations Unies a repris aux yeux de tous un grand intérêt. Chacun admet que l'ordre mondial ne peut exister que sur le respect des droits et un organisme chargé de le faire respecter. Ne nous plaignons pas que les Nations Unies entrent dans les difficultés puisque c'est leur vocation d'essayer de les résoudre. À moins de laisser se développer conflits et tueries, il n'y a pas d'autre recours que les Nations Unies.

Dans les opérations de maintien de la paix, la France, avec près de 8 000 soldats sous les drapeaux de l'ONU, est le plus gros contributeur. Il faut rendre hommage au sérieux, à l'efficacité et au courage de nos soldats qui paient un lourd tribut, et qui sont appréciés sur tous les théâtres d'opérations où ils se trouvent.

Question : Ne faudrait-il pas les doter d'une force propre, comme le souhaite le Secrétaire général ?

Le ministre : L'idée d'une armée des Nations Unies demandera du temps et exigera beaucoup de monde. Et qu'en ferait-on, si les choses venaient à s'arranger ? La France, par la voix du Président de la République, a proposé, il y a un an, de participer à un mécanisme qui permettrait de placer 1 000 hommes à la disposition de l'ONU, dans un délai de vingt-quatre heures. D'autres sont-ils prêts à faire comme nous ?

Question : Le Conseil de sécurité va être saisi de la question des Palestiniens expulsés. Quelle sera l'attitude de la France ?

Le ministre : J'examinerai le texte des résolutions avec soin. Pour le moment, il n'y a qu'un projet, émanant des pays arabes. Un autre projet pourrait voir le jour.

Question : Vous procéderez à cet examen avec la préoccupation de ménager l'avenir du processus de négociation ?

Le ministre : D'abord, avec le souci de faire respecter les décisions du Conseil de sécurité. Puis de faire que le processus de paix ne soit pas interrompu. Mais aussi, en sorte qu'une solution soit trouvée au sort des Palestiniens expulsés.

Question : Vous pensez le processus de paix menacé ?

Le ministre : Le risque existe. Je note que dans certaines capitales arabes, on réfléchit sérieusement à se retirer du processus de paix. La façon dont sera mené, et conclu, le débat qui va s'ouvrir cette semaine au Conseil de sécurité peut amener certains pays arabes au durcissement. Reste que le processus a suscité beaucoup d'espoir, y compris chez les Palestiniens.

Question : Une dernière question sur l'avenir des négociations du GATT. Ce lundi, à Bruxelles, le conseil des ministres des Affaires générales se réunit et fera le point. Pensez-vous que la décision des États-Unis sanctionnant les exportations d'acier va modifier les choses ?

Le ministre : Aucune décision ne sera prise au cours de cette réunion. Nous écouterons la Commission nous faire un rapport sur l'état des négociations, ainsi que je l'ai moi-même demandé. Je rappellerai notre position qui est d'aboutir à un accord juste, global et équilibré. Je redirai que la position de la France, en ce qui concerne la partie agricole, et notamment le soi-disant arrangement de Washington, demeure inchangée.

Tout laisse à penser que cette première mesure sur l'acier prise par l'administration Clinton, en matière commerciale, va peser sur l'état d'esprit de nos partenaires. En effet c'est la démonstration même qu'il faudrait supprimer dans l'accord du GATT la possibilité de recourir à des mesures bilatérales. En bref, j'attends de la Communauté européenne de la solidarité ou, comme on dirait au rugby, que le pack se resserre.