Déclarations de M. Michel Rocard, ancien Premier ministre et membre du PS, sur la protection de l'environnement au niveau de la planète, notamment sa proposition d'une Autorité mondiale de l'environnement, et sur le thème du développement durable, Paris le 20 mai et Rio le 4 juin 1992.

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Circonstance : Colloque "Le droit de l'Homme à son environnement" le 20 mai à l'Assemblée nationale - Conférence des Nations unies, pour l'environnement et le développement à Rio de Janeiro en juin 1992

Texte intégral

Discours de monsieur Michel Rocard, à l'occasion du colloque « le Droit de l'Homme à son environnement » – mercredi 20 mai 1992 – hôtel de Lassay, Paris 

Monsieur le Président, 
Mesdames, Messieurs,

Il me faut commencer par vous présenter des excuses car un voyage programmé depuis longtemps m'oblige à vous quitter beaucoup plus rapidement que je ne l'aurais souhaité. Mais à quelque chose malheur est bon puisque cette brièveté même m'oblige à aller directement à l'essentiel pour évoquer devant vous quelques idées qui me tiennent à cœur sur le sujet qui nous réunit.

Ce n'est pas ici, ce n'est pas devant vous, et ce n'est pas après l'entrée en matière que vient de faire mon ami Henri Emmanuelli que j'ai besoin d'insister l'importance du sujet et sur ce que l'environnement a de vital pour nous et pour les générations qui nous suivront.

Lorsque, à l'été 88, j'ai pris, d'accord avec le Président de la République, l'initiative qui a conduit à la signature de l'Appel de La Haye, dès mars 1989, je l'ai fait animé de deux convictions qui sont celles que je veux rappeler ici car je les crois toujours actuelles.

La première idée, particulièrement bien venue compte-tenu de la dénomination de l'association qui nous réunit, est que l'environnement est par essence sans frontières.

La planète est une et elle est exiguë. Ce qui se passe au bout du monde peut produire des effets à nos portes ou sur nos têtes, aujourd'hui ou demain. Aucun instrument de souveraineté ne permet à quiconque de prendre un décret interdisant le survol du territoire à un nuage toxique, qu'il vienne de Tchernobyl ou Seveso.

Aussi notre responsabilité ne commence ni ne s'arrête à nos frontières. Or, sans méconnaître le devoir qu'à chaque pays, individuellement, de faire tout son possible pour protéger efficacement l'environnement, nous devons être parfaitement conscients de ce que le seul niveau de traitement pertinent du problème est le niveau mondial. Non seulement c'est à cette échelle que les problèmes se posent, mais ce n'est qu'à cette échelle qu'on peut espérer dégager les moyens nécessaires pour les régler.

Or il se trouve que la conscience universelle évolue. Les chocs politiques récents ont fait prendre conscience de ce qu'il était non seulement souhaitable mais désormais possible de donner à la communauté internationale le pouvoir non seulement de prendre des décisions mais aussi de les faire appliquer. Et je ne doute pas que ce qu'elle a dû faire, militairement, au Koweït, elle pourra le faire mieux encore, pacifiquement, ailleurs.

Après tout, lorsque, avec mon collègue de l'époque et ami de toujours Bob Hawke, Premier ministre australien, nous avons décidé et signé l'initiative franco-australienne pour la renégociation du traité Antarctique, nous avons trouvé un écho suffisamment favorable et des esprits suffisamment prêts pour qu'un nouveau traité ait pu voir le jour très rapidement.

Dans chacun de ces cas l'élément moteur a été le même. La communauté internationale a changé ses habitudes et refusé d'aligner sa position sur celle du plus réticent de ses membres.

Alors j'ignore, comme vous, si le prochain sommet de Rio pourra couronner tous les espoirs mis en lui. Mais je suis convaincu qu'au minimum il enregistrera des progrès nouveaux qui auraient paru hors de portée voici quelques années tant il est vrai qu'il ne suffit pas toujours d'avoir avec soi la raison pour l'emporter.

Il reste, au-delà de l'instant, que le monde a vu s'imposer, grâce au départ à l'action de quelques-uns dont Bernard Kouchner que vous recevrez cet après-midi, un droit d'ingérence humanitaire. Je crois que progresse l'idée que j'ai eu l'honneur de défendre d'un devoir d'ingérence démocratique. Et je pense que le jour est proche où nous devrons également assumer collectivement une forme de devoir d'ingérence écologique.

Ce devoir est une charge, une obligation et non un privilège. Mais ce doit être à mes yeux un moyen, s'arrêter aux prétextes de souveraineté des uns et des autres, de faire entrer une composante écologique dans tous les motivations lorsque que nos pays sont amenés à choisir leurs partenaires économiques. Les modes de production et les caractéristiques des produits, protecteurs de l'environnement ou attentatoires à lui, doivent désormais être totalement intégrés dans l'appréciation du rapport qualité/prix.

Chaque pays peut déjà le faire isolément, mais chacun le fera d'autant plus efficacement que ce souci sera relayé internationalement. Or je pense qu'existe là un moyen puissant d'incitation à une protection efficace de l'environnement qui ne peut se satisfaire des seuls efforts spontanés s'ils n'étaient aiguillonnés par l'intérêt.

Car, et c'est la seconde idée que je veux évoquer, il est vain de se borner à en appeler à la responsabilité individuelle et collective, à montrer du doigt pour les dénoncer des pollueurs qui ne le sont jamais par plaisir, rarement par inconscience et souvent par nécessité.

Ce problème est avant tout celui du développement. Les pays riches ont beaucoup à faire chez eux, et on peut espérer que leur prise de conscience récente, pour tardive qu'elle ait été, les y amènera, ne serait-ce que sous la pression des opinions publiques. Mais chacun sait que leurs efforts n'y suffiront pas s'ils ne trouvent leurs prolongements ailleurs, notamment dans les pays en voie de développement.

Or, ne nous voilons pas la face, nul ne convaincra jamais celui qui vit dans le dénuement de commencer par se soucier d'environnement. Nul ne convaincra jamais celui qui meurt de faim de commencer par acheter du savon !

Je suis donc convaincu que l'avenir est dans le thème du développement durable et que celui-ci porte en lui à la fois la croissance et l'écologie. Il est vain que dis-je il est vain il est absurde de les opposer. La croissance n'est pas l'ennemie de la protection de l'environnement. Elle en est la condition.

Pas n'importe quelle croissance, certes. Et nous devons nous interroger sur ses modalités avec courage et sans a priori. Tout comme, à mon sens, certains écologistes gagneraient à s'interroger avec autant de courage et aussi peu d'a priori sur des sujets aussi importants que celui de l'énergie nucléaire qu'ils ont abusivement et symboliquement diabolisée.

Une croissance plus propre, donc, mais une croissance soutenue. Dépolluer coûte cher. Concevoir, mettre au point et diffuser des modes de production non polluants coûte cher, au moins dans un premier temps pour faire accéder de tels procédés au seuil de pertinence économique qui seul permet leur adoption.

Alors, de grâce, évitons les fausses polémiques entre d'un côté ceux qui seraient les horribles tenants d'une croissance forcément polluante et ceux qui seraient les tenants inconséquents d'une croissance qui ne deviendrait propre qu'en devenant négative, en dessous de zéro.

Certes, tout excès nourrit toujours l'excès inverse, et c'est celui de la croissance à tout prix, y compris au détriment des conditions mêmes de la vie, qui a nourri le thème de l'arrêt de la croissance. Une fraction importante de l'humanité vit en dessous du seuil de pauvreté. Elle est même à ce point importante que son existence suffirait à ruiner tous les efforts que les nations développées peuvent et doivent faire sur mêmes. Alors convenons une fois pour toutes que si l'humanité a besoin de respirer, elle a aussi besoin de manger, et cessons de faire comme si ces deux exigences vitales pouvaient être hiérarchisées : elles sont évidemment simultanées et égales en dignité, et il nous faut ne l'oublier jamais.

Seul peut résoudre la contradiction apparente le thème du développement durable à condition que le promeuve effectivement une prise de conscience mondiale appuyée sur une autorité qui doit l'être également. Tout ce qui y concourt est bon et tout ce qui retarde mauvais.

Mais j'aurais garde d'oublier, pour terminer, que les efforts qu'il nous faut déployer au plan international ne sauraient nous servir d'alibi à l'inaction aux niveaux où nous pouvons d'ores et déjà agir. Je pense évidemment aux niveaux local, national et naturellement européen.

Autant j'appelle depuis des années à l'organisation de la planète, qui y élèverait le niveau des choix rationnels pour le profit commun de tous, autant je reste persuadé que livrer ce combat ne nous exonère pas de nos responsabilités internes.

La première d'entre elles suppose une participation plus active, plus influente des citoyens eux-mêmes et des organisations non gouvernementales qu'ils se donnent. J'ai toujours dit que la société politique, même internationale, pouvait canaliser et couronner l'action de la société civile. Elle ne peut pas la remplacer.

Consacrer un droit de l'homme à l'environnement relève désormais de l'évidence. Notre pays s'est historiquement glorifié d'un rôle fondateur dans la définition de ce qu'on appelle aujourd'hui la première génération des droits de l'homme. Il n'est fidèle à son passé et à ses traditions que quand il pense en termes universels. Mais il sera d'autant plus convaincant qu'il sera exemplaire.

Cette journée doit être l'occasion de concrètement ces principes essentiels. Je ne peux malheureusement la vivre avec vous. J'entends bien en revanche la suivre avec vous, et ce dès mon retour.


Intervention de M. Michel Rocard, ancien Premier ministre de la République française, à la Conférence des Nations unies pour l'environnement et le développement – Rio de Janeiro – 4 juin 1992

Le Sommet de la Terre ! Avons-nous tous bien réfléchi à ce que cela signifie ?

Oh, certes, je sais comme vous que dans les dix jours qui viennent tous nos espoirs ne seront pas concrétisés. Je sais comme vous que bien des égoïsmes, frilosités s'opposeront à ce que pourtant la raison commanderait.

Mais vingt ans seulement se sont écoulés depuis la conférence de Stockholm. Vingt ans durant lesquels, avec une rapidité sans précédent dans sa longue histoire, l'humanité a pris conscience d'un problème et décidé de commencer à le régler.

Vingt ans durant lesquels les organisations non gouvernementales ont su mobiliser les opinions et, grâce à elles, les gouvernements. Ne nous le cachons pas : sans leur action et ce qu'elle pouvait avoir de dérangeant pour les responsables politiques, jamais l'opinion n'aurait été assez alertée et les autorités assez mobilisées pour saisir enfin le problème à bras-le-corps.

Beaucoup voyaient dans les écologistes au mieux des rêveurs, au pire des conservateurs nantis, soucieux de leurs seuls privilèges. Nous n'en sommes plus là et c'est heureux.

Alors certes il y a encore des réticences, certes il y a encore des égoïsmes, certes il y a encore des aveuglements. Mais le fait même que ce sommet se tienne est en soi un succès prometteur. Ou il couronne nos espoirs et nous en serons heureux, ou il se révèle décevant et cette déception même, qui sera celle de l'opinion mondiale, contraindra les plus réticents à évoluer.

Ce qui est en train de naître sous nos yeux n'est pas seulement une nécessité vitale, pour la planète entière, c'est aussi une aventure exaltante qui s'offre à notre volonté.

Convention sur le climat, convention sur la diversité biologique, programme d'action et Charte de la Terre, les initiatives dont ce Sommet est le point d'orgue sont les enfants prometteurs du dialogue et de la prise de conscience qui, enfin, se sont substitués aux affrontements du Nord et du Sud, de l'Est et de l'Ouest. Ces initiatives se fondent sur quelques convictions simples.

La première de ces convictions est une évidence : la terre est une et elle est petite.

Ce qui se passe d'un côté de la planète peut produire instantanément des effets de l'autre côté et nul ne peut croire qu'une frontière, fût-elle naturelle, suffit à arrêter un nuage radioactif ou à freiner le réchauffement du climat.

Condamnés à vivre ensemble, nous sommes condamnés à nous mettre d'accord ensemble.

La deuxième conviction est celle de l'urgence.

La pression démographique plus le pillage des ressources naturelles plus les formes de production polluantes plus l'accumulation des déchets produisent des effets démultipliés. Ils accroissent les risques dont la réduction de la couche d'ozone et le réchauffement du climat ne sont que les plus spectaculaires.

Au Nord comme au Sud, à l'Est comme à l'Ouest, région par région le constat est le même : des espèces végétales et animales s'éteignent, des sols s'épuisent, l'eau se tarit, la forêt disparaît et le désert progresse. S'ajoute encore à cela l'urbanisation désordonnée, excessive, incontrôlée.

C'est toute la géographie du monde qui se trouve bouleversée. Son histoire le sera également.

La troisième conviction est que seule une stratégie de précaution peut être à la hauteur des enjeux.

La gravité des risques doit l'emporter sur la prudence naturelle des politiques, voire des scientifiques.

Qu'importe le degré exact de probabilité de tel ou tel danger. Qu'importe le fait de savoir si, du fait du réchauffement, les océans monteront de six ou de dix centimètres en dix ans. Seul compte le fait qu'ils montent et menacent dans leur vie même des femmes, des enfants, des hommes par dizaines, par centaines de milliers.

Nous nous moquons de savoir si ce serait un grande, une très grande ou une immense catastrophe. Ce serait une catastrophe et rien n'est plus étranger à la conscience humaine que de se résigner à une catastrophe évitable. Celle-ci est évitable pour peu que nous agissions pour la prévenir.

La quatrième conviction est que le succès de ce combat n'est possible que si tous y participent.

Bien sûr, les États et leurs dirigeants sont au premier rang, mais chaque individu, comme producteur, comme consommateur, comme électeur lorsqu'il l'est librement, doit, à tous ces titres, prendre sa part de l'engagement commun. C'est cela aussi la démocratie.

Et parce que la démocratie repose toujours sur des règles de droit, je me félicite que la protection de l'environnement soit entrée dans l'ère du droit.

Après les organisations non gouvernementales, en effet, après les scientifiques, les opinions publiques puis les hommes politiques, ce sont les diplomates et les juristes qui sont entrés en scène.

Il faut s'en réjouir non seulement parce qu'ils viennent de tous les continents, représentent toutes les cultures, mais surtout parce qu'ils ont compris la nécessité de traduire les intentions en engagements concrets, datés, contrôlés, de sorte qu'aucun alibi, aucun prétexte ne puisse détourner de l'action.

C'est parce qu'elle répond à tous ces éléments que la Convention sur le changement climatique, récemment conclue à New York, est à certains égards exemplaire.

Des objectifs précis sont fixés. Un processus de dialogue et de coopération est lancé. Un mécanisme de suivi est mis en place. Une évaluation des objectifs et des résultats aura lieu. Et tout cela a été négocié en à peine plus d'un an, à partir de positions très éloignées et de divergences profondes.

Alors, bien sûr, nos ambitions étaient plus hautes lorsqu'en 1989, avec madame Brundtland et monsieur Lubbers, nous avions pris l'initiative de l'Appel de La Haye. Mais ce qui nous tenait avant tout à cœur était qu'on s'engageât dans une direction nouvelle. C'est fait et cela s'est fait plus vite encore que nous n'osions l'espérer.

Il reste, et cela aussi est exemplaire, que dans cette négociation beaucoup de pays du Sud ont exprimé la crainte de voir l'écologie l'emporter sur développement. Alors parlons-en !

Si le Sud prenait modèle sur ce que le Nord a fait de pire, il n'aurait effectivement d'alternative que : stagner ou polluer.

Mais nous n'en somme heureusement plus là. Il n'est pas question de poursuivre le mode de croissance actuel dans lequel les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Pas question non plus d'un arrêt de la croissance qui ferait que les pauvres resteraient pauvres et que les riches s'appauvriraient. Et mérite historique de Madame Brundtland, et de Commission qu'elle a animée, que d'avoir forgé le concept de développement durable.

Nous avons tous découvert que l'extrême richesse et l'extrême pauvreté se rejoignent paradoxalement pour porter à l'environnement les atteintes les plus graves.

D'un côté, un habitant de l'Europe de l'Ouest ou de l'Amérique du Nord consomme des dizaines de fois plus d'énergie qu'un habitant du Tiers monde.

De l'autre côté les pays déjà pauvres voient leurs ressources naturelles s'épuiser, pillées par l'exploitation étrangère, détruites par une pression démographique permanente, étranglés par la dette, le tout parfois aggravé par l'attitude de gouvernements rapaces ou corrompus.

À laisser les choses se poursuivre ainsi, nous savons où elles nous conduiraient.

Pour l'éviter, l'Agenda 21 définit pour tous les conditions du développement durable. Il va sans dire que j'en approuve pleinement les orientations.

Oui, les habitants des pays riches doivent renoncer à apprécier leur bien-être seulement en termes de consommation.

Oui, la qualité des produits compte aussi et dans cette qualité doivent figurer la prise en compte de leurs effets sur l'environnement.

Oui, il faut que les pollueurs soient les payeurs et je souhaite que la Communauté européenne se dépêche d'instituer l'écotaxe qui pénalisera les énergies productrices de CO2. Mais si je préfère un pollueur qui paie à un pollueur qui ne paie pas, je préfère encore plus un non pollueur à un pollueur qui paie. Et c'est pourquoi doivent être développées les technologies adaptées, l'exemple des CFC ayant prouvé cela possible.

Il nous faut, pour provoquer ces changements d'attitude, utiliser toutes les ressources de l'arsenal dont disposent les pays riches : les armes fiscales, les armes réglementaires, mais aussi, tout simplement, l'arme la plus puissante, celle qui dispensera à terme de recourir aux autres : l'arme civique puissante que constitue une opinion consciente et responsable.

Pour les pays du Sud, leurs marges de développement, compatible avec le souci de l'environnement, sont plus heureusement vastes qu'on ne dit.

Qu'on me permette d'abord de rappeler qu'historiquement le développement a toujours commencé par l'agriculture, qui seule a permis l'accumulation de capital dans des conditions respectueuses des équilibres sociaux. Qu'on me permette de rappeler ensuite qu'en agriculture le recours précipité à des techniques industrielles est généralement destructeur l'environnement et de l'emploi.

En revanche, sachons nous rappeler que des progrès considérables sont encore possibles par le développement d'une agriculture vivrière et traditionnelle qui non seulement sont plus protectrices de l'environnement, non seulement permette d'atteindre le seuil d'autosuffisance alimentaire et donc de diminuer la dépendance, mais encore sont beaucoup plus facilement assimilables par les peuples qu'elles concernent. En matière de développement économique, l'histoire de l'humanité nous enseigne qu'on peut aisément raccourcir les étapes, et considérablement, mais qu'on ne peut les sauter.

L'éducation et la formation sont évidemment, pour y parvenir, des priorités essentielles dans lesquelles chacun a un rôle à jouer. Celui des femmes est primordial. Dans les sociétés traditionnelles, elles occupent une place centrale dans le vie familiale bien sûr, mais aussi dans le processus de développement social, culturel et donc économique. Elles doivent donc être les bénéficiaires prioritaires des programmes d'éducation à l'environnement.

Le Sud doit estimer à sa juste valeur, qui est immense, le bénéfice qu'il peut tirer de cette réorientation de la croissance. Il doit tirer les enseignements de nos propres erreurs et peut donc découvrir précocement ce que nous n'avons compris que tardivement dès lors qu'on les ajuste, environnement et développement ne sont pas contradictoires. Ils peuvent même se nourrir mutuellement.

Qu'on songe seulement aux ressources supplémentaires qu'apportera une gestion plus rigoureuse et plus durable des matières premières. Qu'on songe également aux emplois que créera une attention écologique assumée.

Tout ceci exigera à l'évidence des actions spécifiques. Elles doivent collectives et différenciées, selon la capacité des États, pour déboucher sur un nouveau renforcement de la coopération internationale.

La première priorité est d'établir des constats communs. Il faut, sans se perdre en vaines querelles, qu'un Observatoire mondial assure l'observation de l'environnement du globe, qu'il soit en mesure de fournir à tous les pays les données qui leur sont nécessaires et qu'il leur offre, si besoin est, l'assistance technique qui leur permette d'exploiter ces données. Un tel observatoire doit être l'instrument de tous, pour éviter que certains pays ne soient suspectés de vouloir imposer à d'autres des manières de voir et des technologies que seuls quelques une détiendraient.

Chacun pourra donc faire comme il entend, mais de manière convergente dans le cadre d'une expertise, d'orientations générales et d'engagements souscrits en commun.

Encore faut-il reconnaître que certains doivent faire plus et plus vite que d'autres.

Je songe évidemment aux pays riches, parce qu'ils portent une responsabilité particulière dans la dégradation de l'environnement, et parce que, tout simplement, ils en ont plus les moyens.

À eux donc de changer leurs habitudes en premier, et de prendre les décisions juridiques, financières et fiscales utiles, sans forcément exiger des pays du Sud qu'ils avancent à la même vitesse.

Les pays du Sud doivent évidemment prendre leur part de l'effort collectif, mais ils y seront d'autant plus efficacement amenés que les pays du Nord leur donneront le bon exemple après avoir si longtemps donné le mauvais.

Le souci de l'environnement doit donc être désormais présent partout, dans les programmes d'assistance technique, dans les transferts de technologies, dans l'utilisation des ressources affectées au développement, dans la gestion de la dette. Déjà la création, l'initiative de la France, d'un Fonds pour l'environnement mondial au sein de la Banque mondiale en trace une voie. D'autres organismes devront suivre dans le même sens.

La planète est une et elle est petite. Alors organisons-la. Par l'évidence des dangers et l'urgence de leur traitement, la protection de l'environnement offre un thème mobilisateur et un levier puissant.

Ce que la Communauté européenne a déjà fait dans le domaine économique et s'apprête à faire dans le domaine politique – mettre en commun des souverainetés pour profit de tous – le monde doit le faire chaque fois que c'est possible ou le préparer quand ça ne l'est pas encore.

Dans le droit fil de l'Appel de La Haye, je souhaite que se constitue à terme une Autorité mondiale de l'environnement, dont l'Observatoire que j'évoquai pourrait être le premier élément.

Cette Autorité devra avoir des ressources : un impôt mondial sur la consommation d'énergie.

Elle devra avoir des pouvoirs de sanction : en minorant l'aide aux pays qui ne respectent pas leurs engagements et en accroissant d'autant l'effort sur les programmes prévus par l'Agenda 21.

Elle devra avoir une légitimité : celle que lui donnera son rattachement aux Nations unies, symbole même de l'universalité dont le prestige et l'autorité, politique comme morale, ont été puissamment renforcés récemment.

Ne nous y trompons pas : tout ce que nous ferons en deçà sera, j'espère, utile, mais restera insuffisant. Seule une organisation mondiale peut assurer l'avenir du monde et de ceux qui le peuplent. Respirer et manger sont deux nécessités aussi vitales. Elles interdisent de hiérarchiser environnement et développement qu'il faut également protéger pour l'un et assurer pour l'autre.

Parce que la planète est une, parce que l'humanité est une, quoi que nous fassions nous serons solidaires dans leur évolution. Choisissons donc dès maintenant d'être solidaires dans leur protection.

Pouvoir vivre est le premier des droits de l'homme. Les crimes contre l'environnement sont donc des crimes contre l'humanité. L'opinion mondiale ne tardera pas à en prendre conscience. Ce Sommet y contribuera, beaucoup plus que s'il n'avait pas eu lieu, mais sensiblement moins que si chacun avait fait les efforts nécessaires et attendus. Mais nous pouvons tous espérer de ses participants qu'ils soient à la hauteur de l'enjeu car aucun d'eux, dans toute sa carrière, n'en a jamais eu de si grand.