Interview de Mme Martine Aubry, ministre du travail de l'emploi et de la formation professionnelle, dans "Les Echos" le 3 février 1993, sur l'utilisation de la formation comme moyen de prévention contre les licenciements et l'exemple de l'accord de branche dans le BTP.

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Média : Les Echos

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Les Échos : Vous vous êtes félicitée de l'accord sur la formation des salariés menacés qui vient d'être signé dans le BTP. En quoi le jugez-vous exemplaire ?

Martine Aubry : C'est, en effet, un accord exemplaire. Dans une conjoncture difficile et à une époque de l'année qui n'est jamais très bonne pour le bâtiment et les travaux publics, les organisations professionnelles et syndicales ont réussi à trouver ensemble une solution pour éviter des licenciements. Cette solution, c'est de faire suivre à quelque sept mille salariés, dont cinq mille jeunes de moins de vingt-six ans, une formation longue et qualifiante. La profession, qui a du mal à embaucher des jeunes, y gagne. En les formant, elle se donne les moyens de les garder, ce qu'elle a du mal à faire actuellement, mais aussi de surmonter le problème du vieillissement de ses effectifs. L'âge moyen d'un salarié du BTP n'est-il pas encore de quarante-deux ans ? Enfin, la profession dans son ensemble a tout intérêt à se mobiliser sur le terrain de la formation professionnelle. Elle le sait bien d'ailleurs, puisque le nombre d'ouvriers non qualifiés qui ont bénéficié d'une opération de qualification a doublé ces cinq dernières années. Mais elle a encore du chemin à faire. Car, sur les cent cinquante mille jeunes qui travaillent dans le BTP, la moitié n'ont pas de qualification.

Les Échos : Tout en se félicitant de l'accord qui vient d'être signé, Jean Domange a évoqué certaines lenteurs administratives. Y a-t-il des obstacles à lever pour permettre une mobilisation plus rapide des fonds de la formation professionnelle ?

Martine Aubry : Je ne pense pas qu'il y ait de blocage administratif. Dans le bâtiment et les travaux publics, puisqu'il s'agissait d'utiliser des fonds excédentaires de l'alternance, il fallait une dérogation. Nous avons été saisis de ce problème le 1er décembre et nous avons répondu positivement aussitôt. Il s‘agit en l'occurrence de quelque 200 millions de francs qui vont servir à payer les coûts pédagogiques des formations ainsi que la moitié des rémunérations des stagiaires. L'autre moitié sera financée sur les fonds mutualisés du GFC-BTP au titre de la formation continue. L'ensemble du BTP manifeste ainsi sa solidarité à l'égard des entreprises en difficulté et des jeunes. Cela me paraît extrêmement positif. Mais des financements différents peuvent être utilisés dans d'autres branches. Il faut, là aussi, faire preuve d'imagination. Nous travaillons d'ailleurs avec la métallurgie sur un accord de même nature qui bénéficierait aux salariés d'entreprises en difficulté.

Les Échos : La démarche du BTP vous semble-t-elle pouvoir être étendue à d'autres branches professionnelles ? N'y en a-t-il pas qui ont déjà fait le plein en matière de formation ?

Martine Aubry : Je crois que tous les secteurs ont besoin de former davantage leurs salariés. C'est vrai des secteurs traditionnels comme le textile et l'habillement qui ne peuvent combattre la concurrence internationale que sur des produits de qualité, réalisés par des salariés qualifiés, comme des secteurs de services ou d'industrie de pointe qui ont sans cesse besoin d'élever le niveau de qualification.

En fait, il y a des efforts de formation à faire partout. En période de croissance, les entreprises disent souvent ne pas avoir le temps de former. Et quand viennent les difficultés, elles se mettent à licencier. Pourquoi pas, à l'instar du BTP, se servir de la formation comme d'un outil de régulation ? C'est ce que font les entreprises en Allemagne, où la formation est préférée au chômage partiel et aux licenciements.

Ce qui est intéressant dans cette démarche de prévention des licenciements, c'est que les entreprises continuent à regarder vers l'avenir en gardant leurs salariés et en accroissant leurs compétences.