Interviews de M. Paul Marchelli, président de la CFE CGC, à France 2 le 12 octobre 1992 et à RTL le 13, sur la politique économique du gouvernement, la construction européenne et le syndicalisme.

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Média : France 2 - RTL

Texte intégral

France 2  : 12 octobre 1992

G. Leclerc : Vous n'êtes pas très satisfait de la politique du gouvernement ?

P. Marchelli : Comment être satisfait de la politique du gouvernement quand on voit les résultats, quand on voit qu'actuellement, nous sommes en train de nous battre au couteau pour sauver l'avenir de nos agriculteurs ? Le problème est que nous sommes dos au mur parce que la France a fait une politique intelligente ces dernières années pour avoir un franc fort. Nous sommes compétitifs un peu partout, en produits agricoles comme en produits industriels et néanmoins, nous sommes en train de nous casser la figure. Parce que quelqu'un – sans doute, M. Bérégovoy – a mélangé l'objectif et la tactique. Le franc fort pour le franc fort c'est bien gentil ! Mais ça n'intéresse personne. Le franc fort avec une politique de tassement de notre économie telle que nous la connaissons à l'heure actuelle, je n'en vois pas l'intérêt. Le franc fort pour gagner la bataille économique, pour être compétitif sur tous les marchés, pour faire plus de croissance, pour faire plus d'emplois, alors là, d'accord ! Mais le gouvernement a tellement peur de s'engager de manière aventureuse qu'il préfère bourgeoisement attendre que les choses se passent et que tout le monde se calme sur les marchés internationaux. C'est comme cela qu'on va avoir trois millions et puis quatre millions de chômeurs si ça continue.

G. Leclerc : Que faut-il faire ?

P. Marchelli : Il faut relancer l'économie de manière sélective. Ça ne veut pas dire qu'on va relancer la consommation, ça ne veut pas dire qu'on va faire n'importe quoi, ça veut dire qu'on va pousser sur les investissements, sur les grands travaux, sur le bâtiment et notamment le logement social. Si on sait faire cela, il n'y a aucune raison que la France reste dans l'ornière et que l'Allemagne continue souverainement à se promener avec un DM fort et un avenir économique tout à fait formidable.

G. Leclerc : Ça veut dire qu'il faut accepter un déficit plus important ?

P. Marchelli : En 91, on nous avait dit : surtout, il ne faut pas faire de déficit donc, pas de relance. On était à 80 milliards de déficit, on en est maintenant à 170 milliards. Et on nous dit que ce n'est pas de notre faute ! On va être à 250 milliards de déficit. Bientôt nous allons travailler pour rembourser les dettes de la France et on aura tout perdu ! Prenons un peu d'argent, relançons notre machine et, quand on aura relancé la machine, nous aurons sans doute moins de déficit qui viendra s'ajouter au fur et à mesure que les années vont passer.

G. Leclerc : Pour le chômage, vous avez des solutions ?

P. Marchelli : La solution c'est de faire repartir la mécanique, faire en sorte que les entreprises aient confiance ; faire en sorte que les chefs d'entreprises aient envie d'investir. À partir de là, il y aura moins de chômage. Nous en sommes à attendre que l'UNEDIC, les ASSEDIC, paient les chômeurs dans des conditions épouvantables ! Nous avons un gouvernement qui est celui de l'attente inquiète de l'avenir incertain. Ça ne peut pas durer.

G. Leclerc : Il faut changer de gouvernement ?

P. Marchelli : Ou le gouvernement change de politique, ou il vaut mieux qu'il s'en aille pour l'avenir de la France.

G. Leclerc : Élections prud'homales dans deux mois. Quels objectifs vous fixez-vous ?

P. Marchelli : De faire mieux que la dernière fois et de préparer l'avenir de l'encadrement en lui assurant une bonne justice. Nous allons faire une campagne à sa place. Les grands problèmes, aujourd'hui, ce sont les problèmes économiques, les problèmes sociaux, l'avenir de notre pays, l'avenir de l'Europe, l'avenir du monde. Il faut remettre chaque chose à sa place. Avant toute chose, nous allons faire campagne pour que la France retrouve son rang économique, pour que l'Europe continue sa construction et surtout, que nous soyons à notre place, partout, avec une économie saine et avec moins de chômeurs.


RTL  : non renseignée

P. Caloni : Pour l'instant la France ne s'en tire pas trop mal ?

P. Marchelli : La France se bat bien, J.-P. Soisson est un bon combattant. Il a le dos au mur parce qu'il faut se souvenir, qu'il y a quelques semaines, le gouvernement français s'est accroché aux Allemands de façon à essayer de protéger le Franc, et pendant ce temps, les Britanniques, les Espagnols et les Italiens ont été obligés de quitter le SME. Alors maintenant, les Français sont un peu embarrassés pour appeler toute l'Europe à leur côté de façon à combattre les Américains de manière efficace.

P. Caloni : Vous supportez mal l'idée que la France pourrait être une succursale de l'économie allemande ?

P. Marchelli : Je trouve cela dangereux pour l'avenir et ce serait un échec fantastique. Regardez les efforts que nous avons fait toutes ces dernières années pour mettre en place un outil très performant, très compétitif ! Nous sommes la quatrième puissance mondiale au plan économique.

P. Caloni : Ça n'augure pas bien de l'Europe tout ça ?

P. Marchelli : J'ai souhaité que l'on dise oui à Maastricht parce que j'estime qu'il faut que cette Europe se construise. Mais faisons attention, ne faisons pas en sorte de construire l'Europe sur les débris de l'économie française et sur le triomphe de l'économie allemande. Faisons attention que cette Europe ne se fasse pas au bénéfice des uns et au détriment des autres.

P. Caloni : Comment trouvez-vous le budget ?

P. Marchelli : J'ose à peine parler d'un budget, c'est neutre, vide, inintéressant, c'est la fin d'un cycle : « laissez-moi tranquille, je ne sais plus rien faire, mais laissez-moi tout de même rester jusqu'au bout ». Je trouve cela dommage alors qu'à l'heure actuelle on aurait besoin de relancer les investissements. Ce coup de pouce pour les PME-PMI, il s'agit d'un milliard de plus que l'année dernière, et il s'agit d'opérations qui devraient être faites pour l'ensemble de l'économie et pas seulement pour les PME-PMI. Le gouvernement est en train de dire coucou les PME-PMI, aidez-nous pour les prochaines élections, on a besoin de vous ! Ce n'est pas sérieux tout cela, ce n'est pas de l'économie, c'est pas du budget. On triche en ce moment.

P. Caloni : Vous n'êtes pas très optimiste concernant l'emploi ?

P. Marchelli : Les politiques ont toujours été des tricheurs, ça fait partie du jeu. Mais ce qui est fantastique et qui semble n'être pas être compris par ceux qui nous gouvernent et ceux qui vont nous gouverner, c'est que l'important est que les Français aient du boulot. Aujourd'hui, on est en train de casser notre économie. Faisons-en sorte que les Français puissent gagner leur vie.

P. Caloni : R. Teulade reçoit, ce soir, des représentants des différentes professions de la santé, pour négocier les moyens de la maîtrise des dépenses de santé. Comment cela va se passer selon vous ?

P. Marchelli : Il faut bien qu'un ministre s'occupe. Il sait bien qu'il n'arrivera à rien parce que le gouvernement a fait en sorte, ces dernières semaines, de nous amener au refus total de la part des médecins qui en ont eu marre qu'on les prenne pour des plaisantins.

P. Caloni : Il y a de moins en moins de grève en France, c'est dû à une désyndicalisation, à quoi ?

P. Marchelli : Mettez-vous à la place des gars qui savent que leurs copains se retrouvent au chômage. Dans certaines entreprises, on sait que si on se montre trop, si on se met trop en situation de réaction par rapport à la direction, on fera partie de la prochaine charrette. Le chômage est en train d'étouffer les salariés et le mouvement syndical français. Je dis, merci P. Bérégovoy, merci Messieurs-Dames du gouvernement, continuer comme cela, quand nous serons à genoux, vous serez déjà couchés, et on sera en train de vous enterrer, ce sera dommage pour vous et pour nous...

P. Caloni : Les cadres sont moroses ?

P. Marchelli : Nous avons un gouvernement qui attend la reprise internationale, qui prépare essentiellement les prochaines échéances électorales et, pendant ce temps, la France voit son économie se dégrader; et surtout, son emploi disparaître peu à peu.