Interviews de M. Jean-Marie Le Pen, président du Front national, dans "National Hebdo" et dans "Présent" du 25 février 1993 (interview accordée à l'AFP), sur les élections législatives, la corruption dans la classe politique et l'immigration.

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Média : National Hebdo - Présent

Texte intégral

25 février 1993
National Hebdo

"La situation actuelle de la France est le résultat de 20 ans de pouvoir partage par la gauche et la droite"

Si l'on se fiait au silence des médias, Le Pen et le Front national n'existeraient plus. Précipités dans les oubliettes. Et puis qu'il soit invité au grand débat de France 2 et les sondages (peu diffusés, mais reproduits dans NH) nous apprennent qu'à l'audimat, Le Pen a battu très largement le champion, "l'illustre" Kouchner.

Ce qu'on appelle faire un tabac ! 

Roland Gaucher : Monsieur le président, pourriez-vous nous dire quel pourcentage de voix vous prévoyez, au premier tour, pour le Front national ?

Jean-Marie Le Pen : Il est toujours difficile de faire ce genre de pronostics. Quand nous avons fait 10, on nous accordait 8. Pour les régionales, on nous concédait entre 11 et 13. Nous avons fait près de 15 %.

En tout cas, nous devrions avoir des élus, en dépit d'une loi électorale inique, notamment, dans l'hypothèse où nous aurions des triangulaires. La situation sera en effet très différente, par rapport aux dernières cantonales.

Roland Gaucher : On parle du "vote utile". Mais voter "utile" dès le premier tour, n'est-ce pas voter pour le Front national, puisque toute voix enregistrée contribuera au financement légal du Front national, sans doute en 1994.

Jean-Marie Le Pen : Je note tout d'abord, qu'il n'y a pas d'autre campagne que celle que nous menons. La Droite ne se bat pas, préparant ainsi le consensus et la cohabitation.

Quel est le vote le plus utile ? C'est d'envoyer le groupe du Front le plus important possible au Parlement et lui permettre d'avoir le plus de voix possible, parce qu'en effet, la subvention de fonctionnement est calculée en partie sur le nombre de voix recueillies au premier tour.

La situation actuelle en France est le résultat de 20 ans de responsabilités partagées entre la gauche et la droite : soit 9 ans pour la droite et 11 ans pour la gauche. La seule façon de sanctionner leur échec est de voter pour le Front.

Roland Gaucher : Comment menez- vous votre campagne ?

Jean-Marie Le Pen : Oh ! C'est très simple : un tiers de mon temps à Nice. Un tiers de mon temps consacré au Front national; et un tiers pour les voyages et meetings de soutien.

Pierre Descaves : Que pensez-vous de l'intervention du professeur Schwartzenberg qui, à propos des préservatifs, condamne le Pape et déclare que celui-ci devrait être poursuivi pour "non-assistance à personne en danger" ?

Jean-Marie Le Pen : Schwartzenberg se situe dans la ligne socialiste.

"L'effet Defferre"

Pierre Descaves : Autre question, celle-ci de moralité : la corruption ?

Jean-Marie Le Pen : La corruption est liée à l'exercice du pouvoir par les socialistes : les socialistes italiens ; Papandreou en Grèce ; les socialistes en France. En France, il s'agit d'un laxisme commun à l'ensemble d'une classe politique, ou plutôt politicienne française. La multiplication des affaires est liée à ce que j'appellerai, l'effet Defferre. Car c'est la décentralisation qui a permis cette crise généralisée. La mesure à prendre dans l'avenir, ce serait de briser le cumul de fonctions: maire-député ou maire-sénateur.

Pierre Descaves : Autre chose : que pensez-vous du rôle de la prescription dans le blanchissement de Fabius ?

Jean-Marie Le Pen : À partir du moment où la Cour de justice a choisi l'incrimination pour non-assistance à personne en danger, les magistrats ont été mis dans l'impossibilité d'agir. Nous sommes en présence de faux-fuyants.

Roland Gaucher : Ne croyez-vous pas qu'avec les socialistes d'aujourd'hui, il y a quelque chose de nouveau sur le plan de la corruption ? Blum, avant-guerre, Ramadier et Jules Moch après la Libération, Guy Mollet, au moment de la guerre d'Algérie n'ont jamais été mêlés à de tels scandales.

Jean-Marie Le Pen : Il y a eu quand même quelques petites histoires. Mais quand on pense que la grande manifestation du 6 février a été déclenchée après l'inculpation d'un ministre et de quelques députés, on mesure la dégradation de l'esprit public et l'affaiblissement de l'exigence morale du peuple et de ses élus.

Bérégovoy ne se croit pas tenu de répondre sur son prêt "sans intérêts" et Emmanuelli fait un scandale parce qu'il est inculpé. Son parti étant au pouvoir, il estime sans doute être au-dessus des lois.

Le tabou de l'immigration

Pierre Descaves : On note une sérieuse cacophonie entre Séguin, Giscard et Juppé quant à leur programme économique. Que penser de leurs contradictions ? 

Jean-Marie Le Pen : Ce que je sais très bien, c'est ce qu'ils ne vont pas faire : à savoir remettre en cause la politique de l'immigration. Celle-ci n'est pas la seule responsable de la situation actuelle, mais elle en est la cause principale. Tant que des mesures sérieuses n'auront pas été prises pour inverser le courant de l'immigration, il n'y a aucun espoir de voir cesser la décadence de notre pays. L'UPF n'est pas autre chose qu'un gigantesque bazar de l'hôtel de ville. Ce qui explique les prises de position contradictoires de ses leaders.

Je rappelle qu'il y a un mot tabou le mot immigration. On s'obstine à mettre entre parenthèses le phénomène de l'immigration. Or, c'est un phénomène-clé. Certes, ce n'est pas le seul problème. Mais, je le répète, c'est un phénomène-clé.

Roland Gaucher : N'allons-nous pas vers une opposition entre pays légal et pays réel ? L'opposition parlementaire semble ne pas pouvoir dépasser le seuil des 40 %. Alors que le PS et les écolos feront sans doute, selon les sondages, 36 % ; le PCF 8 à 9 %. Le Front tournera entre 12 et 15 %. Si l'on fait l'addition, on aura donc une forte majorité de droite au Parlement, en raison de la loi électorale, et une forte majorité de mécontents dans le pays.

Jean-Marie Le Pen : Ce qui est certain, en effet, c'est que la majorité parlementaire ne dépassera pas 40 % des suffrages exprimés. C'est la condamnation de toute politique de redressement. Une majorité parlementaire, en effet, ne suffit pas. Il faut une majorité d'opinion.

Roland Gaucher : Ne pensez-vous pas que nous allons vers une situation très grave avec l'aggravation du chômage, peut-être une sérieuse crise financière, et l'enlisement, voire la multiplication des conflits Inter-ethniques en Europe, qui ne peuvent manquer d'avoir des répercussions en France ? 

Jean-Marie Le Pen : Pour ma part, je n'ai jamais partagé les illusions des classes dirigeantes occidentales quand le communisme s'est effondré. Cette situation, qui aurait pu constituer un élément positif, pose un problème très grave quand les désordres perdurent. Nous ne sommes pas à l'abri d'un retour en force du communisme.

Roland Gaucher : Comment envisagez- vous l'évolution de la situation en Europe centrale ?

Jean-Marie Le Pen : Je redoute beaucoup que l'extension du conflit yougoslave n'entraîne l'intervention de la Russie d'un côté, et de la Turquie de l'autre. Il est à craindre que dans cette partie de l'Europe, ces deux puissances ne jouent un rôle de plus en plus important. On assiste à un retour de la barbarie, ce qui entraîne une immigration très importante qui se manifeste notamment dans l'Est de la France.

Pierre Descaves : En ce moment, les socialistes font campagne sur les acquis sociaux. Qu'en pensez-vous ?

Jean-Marie Le Pen : Ce que l'on appelle la génération Mitterrand sera celle qui va payer le plus durement. Elle n'a pas eu de formation véritable ; elle n'a pas de travail ; elle n'aura pas de retraite. À moins que nous n'arrivions au pouvoir pour remettre la machine sur les rails.

Pierre Descaves : Que pensez-vous de l'attitude des médias à l'égard du Front ? Je prends l'exemple du passage de Carl Lang à France 2, et de l'attitude de Paul Amar.

Jean-Marie Le Pen : Sous l'ancien régime, aucun duc n'aurait osé parler en ces termes à son garde-chasse. M. Amar se conduit comme en pays conquis, alors qu'il n'est qu'un employé des médias payé grassement avec l'argent des contribuables.

Pierre Descaves : J'ai créé une association "Résistance-Télé-Radio" pour lutter contre la désinformation. Près de 700 adhérents en trois semaines. Pensez-vous que cette initiative doit être poursuivie ?

Jean-Marie Le Pen : Tout à fait. C'est une manifestation d'intérêt spécifique. Il me paraît qu'il doit y avoir des contre-pouvoirs démocratiques qui s'érigent face aux abus médiatiques lesquels sont – hélas ! – le lot commun du pays.

Roland Gaucher : Dernière question, Monsieur le Président : que pensez-vous de la future coexistence entre le Président de la République et la future majorité ?

Jean-Marie Le Pen : Cela dépendra beaucoup du Premier ministre. On sait déjà ce dont est capable le Président. À moins que la maladie ne le mine, il jouera à plein des pouvoirs constitutionnels. Je le crois même capable de puiser dans les épreuves qu'il subit, de nouvelles forces.

 

25 février 1993
Présent

Présent : Faut-il supprimer le service militaire ?

Jean-Marie Le Pen : La vraie question concernant la défense n'est pas tant celle de la conscription ou d'une armée constituée essentiellement de professionnels, que celle d'une définition précise de la vocation et des tâches de l'armée. Il faut rendre à l'armée sa vocation première qui est la défense de la France et des Français. Le service national apparaît trop souvent, hélas, comme une corvée et rien de plus. L'armée française est véritablement à reconstruire.

Présent : La lutte contre le chômage passe-t-elle par une réduction du temps de travail ?

Jean-Marie Le Pen : Cette vieille lune soixante-huitarde est décidément increvable. Faute de diminuer de façon significative le nombre scandaleusement élevé des demandeurs d'emploi, elle permet surtout de ne pas parler des véritables causes de la détérioration de l'emploi. La première, et la plus importante, réside dans l'immigration. C'est à elle qu'il faudra s'attaquer en premier.

Présent : Que signifierait, en termes de budget, une politique donnant réellement la priorité au monde rural ?

Jean-Marie Le Pen : Il s'agit ici moins d'une question de budget que de la question du respect du principe, toujours trahi, de la préférence communautaire. Il faut revenir à la lettre et à l'esprit du traité de Rome et rétablir la préférence communautaire. L'impôt sur le foncier non bâti doit être supprimé. La succession des exploitants doit être assurée, les contraintes financières qui empêchent la pérennité des exploitations supprimées.

Présent : Quelles sont les limites de l'autonomie à donner aux établissements scolaires ? Aux régions ?

Jean-Marie Le Pen : Les établissements scolaires devront bénéficier de l'autonomie financière et les universités jouir d'une large autonomie. Mais les établissements scolaires, comme les régions, doivent respecter le principe d'un cadrage des programmes. Aujourd'hui, la bureaucratie scolaire n'est plus au service de la Nation mais à son propre service. Il faut libérer l'enseignement en garantissant le libre choix de l'école, en assurant l'égalité de traitement entre enseignement public et privé et, surtout, en instituant le chèque-scolaire.

Présent : Êtes-vous favorable au maintien de la parité du franc au mark, appuyée sur une politique de désinflation compétitive ?

Jean-Marie Le Pen : Le franc doit être évalué à son juste prix et non être soutenu artificiellement comme c'est le cas aujourd'hui. Un franc fort n'est pas un but en soi s'il s'appuie sur une économie fragile. Une monnaie ne pourra jamais être durablement plus forte que l'économie qui la porte. Il faut s'atteler à une réduction drastique des dépenses publiques.

Présent : La France doit-elle intervenir dans l'ex-Yougoslavie ?

Jean-Marie Le Pen : Il est chimérique de croire que l'on pourrait imposer de force en Bosnie un ordre que nous ne sommes même pas capables de faire respecter chez nous. Balayons d'abord devant notre porte avant de vouloir donner des leçons à nos voisins qui, d'ailleurs, ne nous le réclament pas. Notre seul axiome en matière de politique étrangère doit être le suivant : qu'est-ce qui est bon pour la France ?

Présent : Faut-il une réforme du scrutin pour les législatives ?

Jean-Marie Le Pen : Nous vivons aujourd'hui dans une démocratie d'apparence où les 3 millions et demi de Français qui se reconnaissent dans le Front national n'ont qu'un seul député à l'Assemblée nationale. C'est intolérable ! Il importe de rendre la parole au peuple, en particulier en instaurant le scrutin proportionnel, en renforçant le pouvoir du Parlement, en étendant le champ d'application du référendum et en créant un referendum d'initiative populaire.

Présent : Faut-il réduire le plan autoroutier ?

Jean-Marie Le Pen : Ce n'est pas parce que les écologistes ont prétendument le vent en poupe, grâce à un formidable montage médiatique, qu'il faut proposer n'importe quelle réforme qui risque de faire prendre à la France des années de retard face à ses partenaires ou à ses concurrents.

Présent : Que ferez-vous si le Front national ne progresse pas aux législatives ?

Jean-Marie Le Pen : En 1988, le Front national avait obtenu environ 9,5 % des suffrages. Il est peu probable qu'il fasse moins en mars 1993. Les sondages qui nous sont le plus défavorables nous accordent aujourd'hui au moins 2 % de mieux. Le système majoritaire actuellement en vigueur nous défavorise assurément mais les Français seront nombreux à préférer que leurs voix expriment leur véritable choix plutôt que de contribuer à l'élection de députés aux ordres.

Présent : Quelles sont les chances pour le Front national d'arriver au pouvoir dans la situation d'isolement politique où il se trouve actuellement ?

Jean-Marie Le Pen : Le retour au pouvoir annoncé de l'alliance hétéroclite RPR-UDF ne résoudra vraisemblablement aucun des problèmes fondamentaux qui se posent à la société française. Son programme, ou plutôt son absence de programme, ne diffère en rien de celui des socialistes. L'échec de cette équipe est inéluctable. Très rapidement, le Front national apparaîtra comme le seul recours pour mettre en œuvre une véritable alternance.