Texte intégral
J.-P. Elkabbach : Que souhaitez-vous sauver de la réforme des institutions proposée par F. Mitterrand ?
P. Méhaignerie : La commission d'enquête parlementaire, le rétablissement d'un meilleur équilibre entre le Parlement et l'Exécutif, l'interruption de l'usage abusif du 49-3, l'indépendance de la magistrature : tout ceci me paraît être de bonnes orientations qui auraient pu être mises en pratique sans réforme de la Constitution.
J.-P. Elkabbach : Faut-il tout rejeter en bloc ou suggérer des amendements à ceux qui vont y travailler ?
P. Méhaignerie : Le dossier est ouvert. Il faut reconnaître que pour les Français, ce n'est pas la préoccupation dominante. Ce type de réforme, il vaut mieux la faire au début d'un septennat. Il y a toujours, dans l'opposition et au PS, de la méfiance, dès que F. Mitterrand prend une initiative. Au moment où il pose le problème constitutionnel. Il suscite de la méfiance, compte tenu d'une tradition qui veut que ses réformes ont généralement d'autres objectifs de politique intérieure et de division.
J.-P. Elkabbach : C'est donc un problème psychologique.
P. Méhaignerie : Pendant 20 ans, il s'est opposé à la Constitution. Pendant 11 ans, il n'a rien fait pour changer ce qui aurait dû être changé. Pourquoi le fait-il aujourd'hui ? N'est-ce pas pour détourner l'attention de l'opinion sur les problèmes essentiels, les échecs des dernières années ?
J.-P. Elkabbach : En dépit de vos réserves, n'y a-t-il pas de votre côté un refus de principe ?
P. Méhaignerie : Non. Il y a une méfiance, un sentiment que pour les Français, d'autres problèmes sont plus urgents. Pour réussir une telle réforme, mieux vaut un début de septennat.
J.-P. Elkabbach : Le projet sera prêt pour être discuté en avril. Pensez-vous faire venir ce texte devant l'Assemblée ou l'écarter ?
P. Méhaignerie : Pendant, les six premiers mois, les préoccupations du gouvernement seront ailleurs, sur l'emploi, l'éducation, la reprise nécessaire du secteur du bâtiment et des travaux publics. Je ne crois pas que ce soit la priorité des priorités du futur gouvernement.refus de principe
J.-P. Elkabbach : On le renvoie à la "Saint Glinglin" ?
P. Méhaignerie : Il y a un débat de fond. Il y a autant de positions que d'élus en ce qui concerne la durée du mandat présidentiel. Pour ma part, je suis attaché à une longue durée pour mettre le Président à l'abri des pressions et des corporatismes.
J.-P. Elkabbach : Sept ans ?
P. Méhaignerie : C'est une bonne durée.
J.-P. Elkabbach : Pourquoi ne défilez-vous pas aujourd'hui aux côtés des agriculteurs ?
P. Méhaignerie : Ce n'est pas le rôle des hommes politiques que de défiler dans les manifestations. On peut ne pas être dans la manifestation et avoir plus que de la sympathie pour l'ensemble des Européens qui veulent faire entendre leurs frustrations et leurs inquiétudes. Ils les avaient exprimées il y a 15 mois. Quand on vit dans des régions qui cumulent à la fois la dévitalisation des zones rurales et une désindustrialisation, il y a des perspectives de violence qui commencent à se manifester. C'est le rôle des hommes politiques de s'en rendre compte. Il y a des évolutions qui doivent être engagées comme la baisse des subventions sui le marché international.
J.-P. Elkabbach : Demandez-vous aux agriculteurs de ne pas jouer avec le feu ?
P. Méhaignerie : Si la violence devait se manifester, ce serait remettre en cause une cause humaine et juste. Les agriculteurs s'en rendent compte. Il faut une manifestation sereine et forte.
J.-P. Elkabbach : Demandez-vous une renégociation de l'accord de Washington ?
P. Méhaignerie : On voit partout en Europe un nouveau débat salutaire s'engager sur le libre-échange et ses limites. Il ne faut pas retomber dans le protectionnisme. En France, le problème est le même : nous avons 8 millions d'agriculteurs en Europe : on ne peut pas avoir la même politique agricole en Europe ou en Amérique. Les États-Unis font une autre concurrence beaucoup plus sévère que les subventions : la concurrence monétaire. Quand on diminue de 30 % la valeur de sa monnaie, on pénètre les autres marchés. C'est un problème pour lequel il y a dans le monde l'émergence d'un vrai débat sur le libre-échange.
J.-P. Elkabbach : Ce problème sera-t-il réglé avant mars 93 ?
P. Méhaignerie : Nous l'aurons probablement sur les bras. Le devoir de l'actuel gouvernement est de faire en sorte que le dossier agricole ne soit pas reporté en mars, mais qu'il y ait déjà des perspectives offertes, y compris le 5 mars, lors de la rencontre franco-allemande.
J.-P. Elkabbach : Pourquoi y a-t-il un mauvais climat dans l'opposition actuellement ?
P. Méhaignerie : Ce n'est pas un mauvais climat. L'essentiel du Conseil politique du CDS a été d'examiner les réformes. Nous sommes globalement d'accord dans l'opposition. Mais il s'agit de savoir comment réussir des réformes aujourd'hui en France.
J.-P. Elkabbach : Alors ?
P. Méhaignerie : Les réformes doivent être accompagnées d'un pacte social pour montrer qu'on agit avec équité. Il faudra relancer le bâtiment. Les réformes venues d'en-haut sont de plus en plus difficiles à assurer. Il faut donc commencer par des expérimentations sur le terrain avant généralisation.
J.-P. Elkabbach : Ne pas avoir de candidat pour les présidentielles n'est-il pas un inconvénient pour le CDS ?
P. Méhaignerie : Cela nous donne une liberté, une capacité de peser sur les événements et une volonté d'oser et de prendre des risques. Si nous n'en prenons pas demain, je ne pense pas que nous puissions offrir des perspectives aux Français.