Interview de M. Alain Madelin, ministre de l'industrie des P et T et du tourisme, dans "Le Figaro" le 12 janvier 1987, sur les conséquences des grèves dans le secteur public pour les usagers et le droit de grève dans les entreprises publiques en situation de monopole.

Texte intégral

QUESTION. – Monsieur le Ministre, les mouvements de grève connus dans le secteur public enrayent la vie économique du pays, et perturbent la vie quotidienne des Français. Quels sont les enseignements de ces événements révélant les capacités de blocage d'un secteur public en situation de monopole ?

RÉPONSE. – En tant que ministre de l'industrie, je veille à l'intérêt des entreprises, notamment celles du secteur public.
Cela dit, la chose est loin d'être contradictoire, je me dois de veiller à l'intérêt des consommateurs et des usagers du service public. Or, de fait, les grèves que nous connaissons ne sont pas des grèves contre le gouvernement, ni même contre la direction des entreprises du secteur public, mais sont des grèves contre les consommateurs et les usagers.
Ceux-ci sont tout d'abord touchés parce que les augmentations de salaires demandées par les agents du service public, au-delà des risques de dérapage salarial sur l'ensemble de l'économie qu'elles comportent, risquent de se répercuter sur le consommateur et le contribuable. Ensuite, et surtout, les usagers sont touchés car les consommateurs qu'ils sont n'ont pas de véritable liberté de choix. Ils se trouvent face à des monopoles, ce qui est une situation particulière.

Q. – Est-ce que ces mouvements de grève reposent le problème global du monopole d'Etat.

R. – Il faut préciser que les grèves affectent des secteurs inégalement monopolistiques.
Il n'en est pas moins vrai, en effet, qu'il faut se diriger vers une ouverture progressive à la concurrence des secteurs en situation de monopole. Les usagers ne peuvent que souhaiter cette ouverture, car, en tant que contribuables, ils se satisferont d'une meilleure compétitivité des entreprises, et, en tant que consommateurs ils disposeront d'une véritable liberté de choix.

Q. – Dans le secteur public, les droits des salariés ne doivent-ils pas être également limités ?

R. – Précisons d'abord qu'on ne peut être que favorable à la liberté de négociation salariale. Il s'agit d'une liberté fondamentale, au même titre que la liberté des prix, ou la liberté de choix du consommateur. Or, comme en situation de monopole, cette dernière liberté est limitée, tout le monde comprendra qu'en contrepartie, il y ait en effet une limitation de la marge de manoeuvre des négociations salariales dans des entreprises monopolistiques, qui sont de surcroît en situation financière difficile, et dans lesquelles les personnels bénéficient d'une situation globalement meilleure que la moyenne des travailleurs français.

Q. – Et au niveau du droit de grève ?

R. – Le statut du service public comporte un certain nombre d'avantages. Il implique aussi un certain nombre de devoirs, au premier rang desquels le service du public.
Or nous avons assisté à des abus du droit de grève, des coupures sauvages d'électricité, autant de comportements qui entraînent l'exaspération des usagers, consommateurs « captifs » du monopole d'Etat. Ces grèves peuvent avoir un « effet boomerang », dans la mesure où les excès sont de nature à provoquer dans l'opinion la remise en cause d'avantages du statut de service public.

Q. – Et face à ces abus quelle doit être l'attitude des usagers ?

R. – Pour le consommateur-usager aujourd'hui, il n'y a pas d'autre moyen que de faire entendre sa voix, sous la forme de manifestations de son exaspération. Ce n'est sans doute pas la meilleure voie, mais c'est hélas ! la seule. Le rôle du gouvernement est en tout cas de se faire le défenseur des usagers, et en tant que ministre de l'industrie je participerai activement à cette tâche, car je ne suis pas seulement le ministre des entreprises, mais aussi le ministre des consommateurs.