Interview de M. Claude Bartolone, ministre délégué à la ville, à Europe 1 le 27 avril 1998, sur les mesures de création d'emplois d'enseignants en Seine-Saint-Denis, le plan de redéploiement des effectifs de police en zone d'insécurité, les orientations de la politique de la ville, les débats internes au RPR, et l'attitude de l'opposition UDF RPR au 2ème tour de l'élection législative partielle de Toulon.

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Circonstance : Manifestation des enseignants grévistes de la Seine-Saint-Denis, à Paris du 26 au 31 mars 1998

Média : Europe 1

Texte intégral

Europe 1 : Vous êtes élu de Seine-Saint-Denis, département toujours agité. Alors, est-ce que, pour le moment, le ministre de la ville, c’est influence zéro ?

Claude Bartolone : C’est un beau démarrage ! Je ne crois pas que ce soit influence zéro. Au contraire, dans le cadre des contacts que j’ai, plus particulièrement avec Claude Allègre, j’essaie de l’aider, de lui démontrer, ce que doivent être les mesures prises par l’éducation nationale, à côté des mesures arrêtées par tous les autres, pour permettre à la Seine-Saint-Denis de retrouver son rang.

Europe 1 : C’est-à-dire que Claude Allègre, qui se sent tout seul, n’est pas tout seul ?

Claude Bartolone : Il n’est pas tout seul, et encore moins dans la mesure où c’est la première fois qu’un ministre de l’éducation nationale a décidé, comme il l’a décidé, de permettre à la Seine-Saint-Denis de profiter de tous ses atouts.

Europe 1 : Et c’est normal qu’il ne reçoive pas, sinon les syndicats, ceux qui se sont constitués en organisateurs des manifestations, des sortes de coordination ? C’est normal, cela ?

Claude Bartolone : On veut tous que les organisations syndicales pèsent leur poids. Je crois qu’il est important, lorsque des organisations syndicales existent, comme c’est le cas pour l’éducation nationale, que le ministre de l’éducation nationale reçoive les organisations syndicales.

Europe 1 : Dans son plan pour la Seine-Saint-Denis, Claude Allègre promet, en trois ans, plusieurs milliers d’emplois et des avantages pour les enseignants. Alors, avec tous les quartiers, les banlieues, les zones qui sont en crise, est-ce qu’il vous donne le bon exemple ?

Claude Bartolone : Il donne le bon exemple. Pourquoi ? D’abord, il a remarqué que le département qui connaît le plus de difficultés en ce qui concerne l’éducation nationale, c’est la Seine-Saint-Denis. Et c’est le premier ministre de l’éducation nationale qui a décidé de réclamer à un inspecteur un rapport sur ce département, et qui a décidé de dire : allez, maintenant, on met les choses sur la table, et en trois ans, on rattrape le retard.

Europe 1 : Plusieurs milliers d’emplois !

Claude Bartolone : Plusieurs milliers d’emplois d’enseignants, de personnels techniques… bref, plusieurs milliers d’adultes, qui, en contact avec nos adolescents, les enfants du primaire et du collège, doivent permettre de rétablir l’égalité des chances.

Europe 1 : Mais ce sont encore des emplois publics !

Claude Bartolone : Ce sont encore des emplois publics. Ce sont des emplois qui permettent l’égalité républicaine. Si on vaut que chacun puisse se reconnaître dans le modèle républicain, il faut qu’il puisse constater que l’État sait mettre les enseignants qu’il faut là où il faut.

Europe 1 : C’est-à-dire que chaque fois qu’il y aura des manifestations, comme en ce moment à Niort, à Saint-Étienne, et qu’on aura besoin de renforts en enseignants, etc., vous ferez cet effort ?

Claude Bartolone : Attendez, ce n’est pas la même chose que l’on a pu constater au travers du rapport de Monsieur Fortier : c’est que le département de la Seine-Saint-Denis, par rapport aux autres départements de France métropolitaine, est le dernier en ce qui concerne l’encadrement et les besoins de professeurs pour faire face à l’éducation de nos jeunes. Donc, il est d’abord, dans un premier temps, surtout question de permettre à la Seine-Saint-Denis de rattraper son retard. Et là, c’est l’égalité, l’égalité qui doit être celle de tous les départements par rapport à ce service public de l’éducation nationale.

Europe 1 : Mais d’une manière plus générale, en matière de sécurité, qu’est-ce que propose le ministre de la ville ?

Claude Bartolone : Le ministre de la ville propose de travailler avec son collègue du Gouvernement qui est le ministre de l’intérieur. Et en l’occurrence, Jean-Pierre Chevènement aura à présenter, ce soir, les conclusions et les pistes qui lui inspire le rapport Caraz-Hyest, pour permettre de redéployer les effectifs de gendarmerie et de police, et les mettre là où il y a le plus d’insécurité, là où il y en a le plus besoin.

Europe 1 : C’est-à-dire qu’il faut plus de gendarmes, plus de policiers. Mais il faut les recruter ou les muter, les redéployer ?

Claude Bartolone : Dans un premier temps, il faut les muter. Lorsque l’on constate le nombre de personnels de sécurité qui existe en France, par rapport aux autres pays européens, on est les premiers. Nous sommes les premiers. Donc les postes existent. Mais ils ne sont pas forcément là où on en a le plus besoin.

Europe 1 : Et quels sont les axes de la politique de la ville signée Bartolone ? D’abord, est-ce que votre ministère, si vous me permettez, ce n’est pas un ministère imaginaire ?

Claude Bartolone : Je me suis posé moi-même cette question. Mais, vous voyez, depuis huit mois, lorsqu’on entend les élus de terrain qui sont au contact avec la réalité, les partenaires, mouvement HLM, tous les professionnels qui sont en contact avec la politique de la ville, constater que ce ministre de la ville manquait, eh bien, d’une certaine manière, je pense qu’il y avait beaucoup de raisons pour le créer.

Europe 1 : Et pour faire quoi ?

Claude Bartolone : Voyez, depuis que Lionel Jospin a été nommé Premier ministre, il y a eu un certain nombre de mesures qui concernent la ville : les emplois-jeunes, c’est de la politique de la ville ; l’amélioration de la sécurité, c’est de la politique de la ville ; l’amélioration des crédits du logement, c’est de la politique de la ville. Mais on se rend compte que, lorsqu’il n’y a pas coordination entre ces différents ministères, pour mettre le paquet là où il y en a le plus besoin, pour permettre d’assurer l’égalité devant le service public, eh bien, on ne donne pas l’impression de s’en sortir dans de bonnes conditions pour bâtir les villes de demain.

Europe 1 : Donc vous pensez que vous avez du temps, qu’il faut du temps pour ça ?

Claude Bartolone : Il faut agir dans l’immédiat comme nous le faisons en Seine-Saint-Denis pour l’éducation nationale et il faut du temps parce qu’il faut reconstruire ces villes quelquefois, nous avons bâti un petit peu dans le désordre dans les années 70.

Europe 1 : Depuis tout à l’heure, je vous entends et vous vous comportez comme si la gauche était assurée d’avoir pour elle la durée ?

Claude Bartolone : Je pense que c’est aussi le rôle d’un responsable politique de dire, tout ne peut pas se régler dans l’immédiat. Et en plus, je dois vous l’avouer, lorsque je vois l’attitude, le comportement et l’état de la droite, je me dis qu’il est indispensable que le gouvernement de Lionel Jospin, que la majorité plurielle s’installent dans cette idée de la durée pour représenter une certaine sécurité à afficher à nos concitoyens.

Europe 1 : Vous avez entendu Philippe Séguin pendant le week-end, vous pensez qu’il joue la comédie ou que c’est un doute et une colère sincères de sa part ?

Claude Bartolone : Moi, j’aime bien le personnage de Philippe Séguin et je ne crois pas que ça soit de la comédie. Je pense qu’il en a pris plein la figure, comme on dit. Je pense qu’entre le dernier congrès du RPR, entre la palinodie en ce qui concerne le vote sur l’euro, entre la guerre des chefs à la ville de Paris, entre les militants et les responsables qui ne savent plus où ils en sont par rapport au Front national, il peut avoir des doutes et il peut avoir ses moments d’abattement.

Europe 1 : Vous avez connu cela à gauche, au PS en particulier ?

Claude Bartolone : Oui, mais c’est d’ailleurs parce que nous l’avons connu d’une autre manière que je comprends quel doit être son état d’esprit actuellement.

Europe 1 : C’est-à-dire que comme la gauche, la droite saura peut-être se ressaisir ?

Claude Bartolone : Écoutez, laissons-lui… Vous savez, moi je m’intéresse à ce que fait l’opposition. Moi, je souhaite que l’opposition républicaine puisse exister dans de bonnes conditions, c’est un gage de démocratie. Mais je ne suis pas sûr qu’en ayant une affiche, comme celle qu’ils vont nous sortir, qui rappelle le village gaulois d’Astérix…

Europe 1 : Gauloises, Gaulois, vous en avez marre de la droite la plus bête du monde, nous aussi ?

Claude Bartolone : Oui, moi je pense que si la droite veut retrouver un rôle, il faut qu’elle puisse dire ce qu’elle a comme idées à proposer. Lorsque vous constatez que mercredi, ils vont déposer une motion de censure, c’est-à-dire qu’ils ne veulent plus du gouvernement de Lionel Jospin et de sa politique, mais pour faire quoi ? Avec Millon, avec Toubon, avec Tibéri ? Quelle est l’idée, quelle est la conception qu’ils ont de ce que doit être notre avenir ?

Europe 1 : À Toulon, Cendrine Le Chevallier a obtenu avec un même nombre de voix sept points de plus que son mari qui avait été invalidé. Au deuxième tour, il va y avoir une gauche plurielle contre un Front national, qu’est-ce que vous en pensez ?

Claude Bartolone : D’abord, je constate que la candidate Odette Casanova a progressé de cinq points…

Europe 1 : L’autre de sept.

Claude Bartolone : De sept en pourcentages, c’est vrai parce que je me mets à la place d’un électeur…

Europe 1 : … Ne jouons pas les épiciers. Pour les Français, il y aura dimanche Front national contre gauche plurielle.

Claude Bartolone : Eh bien voilà, il y aura d’un côté la candidate de la haine et de l’exclusion et de l’autre côté, Odette Casanova qui doit permettre de rassembler tous les démocrates, tous les républicains…

Europe 1 : Alors, ça veut dire ?

Claude Bartolone : Alors j’espère que les responsables RPR et UDF ne se mettront pas dans une position, qu’ils verraient une nouvelle fois avoir une politique de l’autruche la tête dans le sac et qu’ils prennent position pour permettre à Odette Casanova de triompher par rapport à la candidate de la haine et de l’exclusion.

Europe 1 : Mais, il y a un climat général à Toulon. Est-ce que les 22 % obtenus par l’UDF ne vont pas être tentés en grande partie d’aller vers le Front national ?

Claude Bartolone : Mais si les responsables RPR et UDF sont clairs dans leurs choix et dans leurs orientations, ça n’arrivera pas. S’ils entretiennent une espèce de brouillard par rapport à ce qu’ils souhaitent et les alliances qu’ils souhaitent, ça peut arriver.

Europe 1 : Est-ce qu’un ministre de la ville se prend aussi pour un rempart contre le Front national ?

Claude Bartolone : Non, un des acteurs qui par son message politique peut permettre de faire reculer la désespérance.