Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire, à France Inter le 27 août 2019, sur les thématiques de l'environnement et de la biodiversité au sommet du Groupe des Sept (G7) à Biarritz.

Intervenant(s) :

Circonstance : Sommet du Groupe des Sept (G7) à Biarritz (Pyrénées Atlantiques) du 25 au 27 août 2019

Prononcé le

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Et avec Léa SALAME nous recevons ce matin dans "Le grand entretien du 7-9" la ministre de la Transition écologique et solidaire. Vous pourrez dialoguer avec elle dans une dizaine de minutes, 01.45.24.7000, les réseaux sociaux et l'application mobile de France Inter. Elisabeth BORNE, bonjour.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être au micro d'Inter ce matin. Au lendemain du G7 de Biarritz, dont la presse, on l'a dit toute cette matinée, souligne qu'il marque une victoire diplomatique pour la France, sur les GAFA, sur le nucléaire iranien, il y a eu des avancées, en revanche sur l'urgence écologique pas vraiment, il n'y a pas de déclaration commune sur la question. Est-ce que vous le regrettez ?

ELISABETH BORNE
Attendez, il n'y a pas de déclaration commune, mais le président de la République avait annoncé, dès le départ, qu'il ne voulait pas rentrer dans cet exercice dans lequel on passe beaucoup d'énergie, avec ensuite les participants qui peuvent revenir sur la déclaration commune à peine le G7…

NICOLAS DEMORAND
A peine repartis.

ELISABETH BORNE
A peine repartis.

NICOLAS DEMORAND
Mais ça c'est un point formel, sur le fond, est-ce que vous regrettez qu'il n'y ait pas eu plus de débats sur vos sujets, sur nos sujets ?

ELISABETH BORNE
Mais il y a eu des débats sur ces sujets, sur le climat, sur la biodiversité, non seulement il y a eu des débats, mais il y a eu des engagements concrets. Il y a eu des engagements concrets sur la finance climat, sur le fonds vert, vous savez que l'Angleterre, l'Allemagne, la France, ont annoncé qu'ils allaient doubler leur engagement dans le fonds vert, c'est 5 milliards d'euros, il y a eu des engagements, aussi, sur la neutralité carbone, il y a des grands pays qui ont rejoint la coalition pour la neutralité carbone, je pense au Japon, à l'Italie, mais aussi à l'Inde. Et puis il y a eu un engagement, unanime, de tous les pays qui étaient présents au G7, non seulement les membres du G7, mais aussi les pays invités, un engagement sur la charte pour la biodiversité, ce qui est un point très important, alors qu'on a une COP biodiversité en Chine l'an prochain.

LEA SALAME
Donc vous dites c'est suffisant…

ELISABETH BORNE
Ce n'est jamais suffisant.

LEA SALAME
Vous n'espériez pas…

ELISABETH BORNE
Ce n'est jamais suffisant. Vous savez, les thématiques du climat et de la biodiversité ce n'est pas, habituellement, au coeur des sommets du G7, qui sont plutôt sur le commerce mondial, sur les crises, et là le président de la République, qui avait voulu faire de la lutte contre les inégalités le thème de ce sommet, bien évidemment la crise environnementale, les inégalités environnementales, elles sont au coeur de toutes les inégalités. Donc il y a eu ces avancées très concrètes, ces engagements qui ont été pris, à la fois par des Etats, mais aussi par des acteurs économiques, c'est le cas sur le transport maritime, c'est le cas sur le textile, qui représente des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, c'est le cas aussi sur tous les systèmes de refroidissement, qui sont aussi une source très importante pour le réchauffement climatique.

LEA SALAME
Elisabeth BORNE, le Brésil a fait savoir cette nuit qu'il refusait l'aide promise par le G7 pour lutter contre les incendies en Amazonie, est-ce que vous diriez que c'est une décision irresponsable de la part de Jair BOLSONARO ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, en tout cas, quand on voit le désastre écologique que connaît l'Amazonie actuellement, et l'Amazonie ce n'est pas que l'affaire du Brésil, d'abord il y a 40 % de la surface qui n'est pas au Brésil, et puis l'Amazonie joue un rôle absolument majeur dans les équilibres climatiques de la planète, c'est près de 15 % de l'absorption des émissions de CO2. Donc, sur ce bien commun, le président de la République a voulu qu'il y ait une initiative pour l'Amazonie, qu'il y ait une mobilisation internationale, si le Brésil…

NICOLAS DEMORAND
Réponse : "Non, on n'en veut pas."

ELISABETH BORNE
Eh bien, si le Brésil refuse… Je pense que néanmoins vous aurez sans doute noté que le Brésil s'est quand même mobilisé sous la pression internationale, ils ont aussi envoyé des forces, ils ont envoyé l'armée, bon, ensuite il y a d'autres Etats qui sont concernés, et ceux-là pourront bénéficier de l'aide financière et technique qui a été proposée au G7, et puis aussi de l'initiative, qui sera présentée à l'assemblée générale des Nations Unies fin septembre, sur les enjeux de reforestation et de développement en Amazonie.

LEA SALAME
Le Brésil qui dit aussi cette nuit que les feux en Amazonie sont sous contrôle, on a des raisons de ne pas les croire ?

ELISABETH BORNE
On va regarder ce qu'il en est, en tout cas vous savez qu'avec les satellites on peut aussi savoir exactement ce qu'il en est, ils ne l'étaient pas ces derniers jours, moi j'espère évidemment qu'on va pouvoir sortir de cette crise et qu'on va pouvoir passer à l'étape d'après, qui est la reforestation de ce poumon de la planète qu'est l'Amazonie.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce qu'il faut penser, Elisabeth BORNE, aujourd'hui, désormais, un droit d'ingérence écologique ?

ELISABETH BORNE
Je pense que vous avez vu qu'il ne faut pas non plus donner le sentiment qu'on se substitue aux Etats, mais quand on est sur un enjeu tel que l'Amazonie, ce n'est pas que l'affaire d'un Etat, c'est l'affaire de toute la planète…

NICOLAS DEMORAND
Il va falloir réécrire du droit international sur ces… ?

ELISABETH BORNE
Et donc je pense qu'on pourra réfléchir, et je pense que ça a été évoqué par le président de la République, il faut que sur des enjeux planétaires on puisse aussi réfléchir à une gouvernance qui prenne en compte ces enjeux.

LEA SALAME
Au moment où la forêt amazonienne brûle le ministre de l'Economie, Bruno LE MAIRE, a signé cet été plusieurs nouveaux contrats d'exploitation minière avec des multinationales en Guyane, le plus récent, le 31 juillet, concerne une surface d'environ 5000 hectares, mais il y en a beaucoup plus. Est-ce qu'on est les mieux placés pour faire la leçon aux Brésiliens ?

ELISABETH BORNE
Vous savez je pense que, enfin cette importance de notre forêt amazonienne, de notre partie de la forêt, je pense qu'on a montré à quel point on s'en préoccupe, et c'est notamment ce qu'on a fait en refusant le projet Montagne d'or d'exploitation, d'exploitation d'une mine d'or au Brésil, mais c'est aussi le sens de la réforme du Code minier, qui date d'il y a plusieurs décennies, et qui aujourd'hui dans, à la fois les permis d'exploration, puis d'exploitation, ne prend pas suffisamment en compte ces enjeux environnementaux. Donc une réforme sera présentée d'ici la fin de l'année pour qu'on intègre, dès le départ, les enjeux environnementaux dans cette réflexion sur les…

LEA SALAME
Mais pourquoi signer ces contrats d'exploitation, d'exploration, pourquoi ?

ELISABETH BORNE
Je pense que c'est des contrats qui sont, voilà, qui viennent de loin on va dire…

LEA SALAME
Il les a signés cet été Bruno LE MAIRE !

ELISABETH BORNE
Oui, mais vous savez, il y a aussi des règles qu'il faut revoir, sur le fait que quand vous avez eu des concessions minières, eh bien vous avez une sorte de droit de suite, mais je vous dis, il faut revoir ces règles. On a besoin évidemment de ressources, mais il faut s'assurer que, au coeur de ces projets, il y a bien les enjeux environnementaux.

NICOLAS DEMORAND
Elisabeth BORNE, le président de la République a redit hier soir à la télévision qu'en l'état il ne signerait pas l'accord Mercosur, est-ce qu'à ce jour il faut donc considérer que cet accord est caduc ?

ELISABETH BORNE
Cet accord vous avez vu que, de façon générale, sur ces accords de libre-échange, la France, depuis le début du quinquennat, porte une autre vision. Jusqu'à présent ces accords ils étaient négociés par des gens que personne ne connaissait, de façon non démocratique, le président de la République a souhaité qu'il y ait des débats, qu'il y ait des experts, qui puissent regarder ce qu'il y a dans ces accords, quel est notamment leur impact environnemental, et c'est la France qui est le seul pays, par exemple, à avoir refusé de reprendre une discussion avec les Etats-Unis parce qu'ils sont sortis de l'accord de Paris. Donc, ces accords, ils doivent pleinement prendre en compte les enjeux environnementaux, les enjeux sanitaires. Il y a des engagements qui avaient été annoncés par le président BOLSONARO que manifestement il ne tient pas, il n'a même pas accepté de recevoir les experts qui devaient regarder le contenu et évaluer ces engagements climatiques, et dans ces conditions…

LEA SALAME
Pardon, vous n'avez pas découvert que Jair BOLSONARO n'était pas absolument favorable à l'urgence écologique…

ELISABETH BORNE
Il avait pris des engagements…

LEA SALAME
Qu'il n'avait pas conscience de l'urgence écologique, et quand vous avez signé le… vous avez dit que c'était un bon accord.

ELISABETH BORNE
D'abord, le Mercosur il n'est pas signé, il n'est pas signé, et au moment où les discussions…

LEA SALAME
Enfin, il me semble qu'Emmanuel MACRON, au début de l'été, a dit c'est un bon accord.

ELISABETH BORNE
Au début de l'été, Emmanuel MACRON avait entendu les engagements, notamment de rester dans l'accord de Paris, de prendre en compte les enjeux climatiques et les enjeux en termes de biodiversité, le texte de l'accord qui a été transmis, le comportement qu'on voit aujourd'hui, montre que ça n'est pas le cas, et donc, dans ces conditions, effectivement l'accord ne pourra pas être signé en l'état.

LEA SALAME
Ce qui veut dire quoi, par rapport… parce que c'est un accord avec l'Union européenne, donc… ?

ELISABETH BORNE
Je pense que la France n'est pas non plus le seul pays à avoir rejeté cet accord, compte tenu de ces positions, qu'on voit, du président BOLSONARO, qui ne respecte pas les engagements qu'il avait annoncé, donc moi je vous dis, je pense que c'est essentiel qu'on ait une autre vision de ces accords internationaux, qui prenne en compte les enjeux environnementaux et sociaux.

NICOLAS DEMORAND
La France peut y mettre un veto, on a le droit de le faire ?

ELISABETH BORNE
La France peut ne pas signer cet accord, oui, je vous le confirme.

NICOLAS DEMORAND
Et donc cette non-signature vaut veto.

ELISABETH BORNE
Cette non-signature ne permettra pas… d'abord, pour que cet accord puisse entrer en vigueur, d'abord ce n'est pas un sujet de maintenant, c'est des processus qui sont longs, mais si la France ne signe pas, eh bien le processus ne peut pas continuer.

LEA SALAME
Et l'accord est mort, quoi !

ELISABETH BORNE
L'accord…

LEA SALAME
Si la France ne signe pas.

ELISABETH BORNE
Oui, absolument.

LEA SALAME
Vous dites c'est une nouvelle façon de voir les accords de libre-échange avec Emmanuel MACRON, une forme de nouveau monde, et pourtant, sur le CETA, l'avez ratifié.

ELISABETH BORNE
Alors, sur le CETA, moi je rappelle que c'est un accord qui a été signé dans le précédent quinquennat, dont la négociation avait été engagée dans le quinquennat d'avant, donc moi je suis un peu surprise…

LEA SALAME
Absolument, mais vous auriez pu ne pas le ratifier.

ELISABETH BORNE
On ne l'a pas ratifié en l'état. Effectivement, dans ce quinquennat, la première chose qui a été faite c'est de nommer des experts pour évaluer le contenu de l'accord, de demander de renforcer la prise en compte des enjeux environnementaux, avec notamment un veto climatique, donc l'accord a été amélioré, et c'est pour ça qu'effectivement la France a proposé de le ratifier.

LEA SALAME
Aujourd'hui il est bon l'accord ?

ELISABETH BORNE
Aujourd'hui c'est effectivement un accord avec un pays, du Canada d'aujourd'hui, qui, je pense, porte nos préoccupations sociales, sanitaires, environnementales, et qui a été amélioré, et qui intègre ce veto climatique.

NICOLAS DEMORAND
Encore un tout petit mot sur le Mercosur avant de donner la parole aux auditeurs de France Inter. Yannick JADOT dit que, suspendre, ne pas signer l'accord, est une chose, mais qu'il faut aller beaucoup plus loin, qu'il faut un embargo, par exemple sur le soja transgénique brésilien, c'est là que ça fait mal, plus qu'une absence de signature, si on veut durcir le rapport de force sur les questions climatiques et écologiques. Est-ce que vous êtes favorable à un embargo de ce type-là ?

ELISABETH BORNE
Enfin, je pense qu'on mélange différents sujets. Les OGM ne sont pas autorisés en Europe, ils ne le sont pas aujourd'hui, ils ne seront pas demain, ensuite, qu'il faille aller vers une plus forte autonomie de l'Europe, notamment sur tous ces enjeux de protéines végétales, ça a été aussi redit par le président de la République, c'est des décisions qui remontent à des décennies, dans lesquelles on n'avait sans doute pas la même vision de l'urgence écologique et de l'urgence climatique, et oui il faut aller dans le sens, en tout cas, d'une plus forte autonomie de l'Europe dans ce domaine.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 septembre 2019