Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre de la transition écologique et solidaire, à France Info le 2 octobre 2019, sur l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen.

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Prononcé le

Texte intégral

MARC FAUVELLE
Bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

MARC FAUVELLE
Ministre de la Transition écologique. On sait donc enfin ce que contenaient les fûts qui ont brûlé jeudi dernier à Rouen, pourquoi avoir attendu autant pour publier cette liste ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, ce que je veux d'abord vous dire, c'est que moi, je suis parfaitement consciente à la fois de l'émotion et de l'inquiétude des Rouennais et de tous ceux qui ont été affectés par cette catastrophe industrielle. Le Premier ministre l'a dit hier à l'Assemblée nationale, on veut faire toute la transparence sur la situation, et donc effectivement, dès qu'on a pu, on a rendu publique cette liste, mais vous savez qu'on est donc sur un site classé, sur lequel il y a effectivement un certain nombre de produits, on a des arrêtés qui autorisent ces sites où on a tous les produits possibles sur le site avec les quantités maximales, ces arrêtés, ils ne sont plus publics depuis les attentats pour éviter effectivement de mettre sur la place publique les produits qui peuvent être contenus sur ces sites. Donc on a mis une pression très forte sur l'industriel, comme on le fait tous ces derniers jours pour qu'il sécurise son site, pour qu'il le dépollue et qu'il nous donne la liste précisément des produits qui étaient stockés dans l'entrepôt qui a brûlé…

MARC FAUVELLE
Dès qu'on a pu, dites-vous, ça veut dire très clairement que vous ne l'aviez pas jeudi dernier au moment de l'incendie ?

ELISABETH BORNE
Ça veut dire que la liste, on a la liste de tous les produits…

MARC FAUVELLE
Cette liste, on vous l'a donnée ensuite, vous ne l'avez pas gardée sous le coude ?

ELISABETH BORNE
Eh bien, je peux vous assurer qu'on a mis une pression très forte sur l'industriel pour avoir cette liste, et dès qu'on l'a eue, on l'a rendue publique, c'est ce que le préfet a fait hier…

MARC FAUVELLE
Vous avez l'avez eue hier donc…

ELISABETH BORNE
Absolument.

MARC FAUVELLE
Voilà. 5.000 tonnes, un peu plus même, de produits chimiques ont brûlé jeudi dernier. Sur son site Internet, la préfecture précise, je cite : tous les produits ne sont pas dangereux. Est-ce que ça signifie que certains le sont ?

ELISABETH BORNE
Ça veut dire qu'il y a des produits très différents sur ce site, et donc, du coup, ils peuvent être… enfin, ils ont une activité particulière quand ils sont stockés dans des fûts, et puis, par ailleurs, on va interroger des experts, en l'occurrence l'INERIS et l'ANSES, sur les conséquences…

MARC FAUVELLE
Ce sont les deux agences chargées d'évaluer les risques…

ELISABETH BORNE
C'est les deux agences qui évaluent les risques industriels et qui se servent aussi de conseils sur les risques sanitaires, donc on va les interroger avec Agnès BUZYN, on va les saisir ce matin, pour qu'ils nous disent s'il y a des produits qu'on doit rechercher particulièrement en plus de toutes les analyses qui ont été faites dans l'air, dans les sols, sur les végétaux. Donc moi, je ne suis pas capable de vous dire aujourd'hui s'il y a d'autres produits à rechercher, c'est ce que vont nous dire les deux agences, les experts dont je parlais.

MARC FAUVELLE
En revanche, vous avez la certitude, sur la foi des rapports et des résultats que vous avez pour l'instant, qu'il n'y a pas eu de danger pour la santé des Rouennais, et au-delà, pour les habitants de la région ?

ELISABETH BORNE
Ce que je peux vous dire, c'est que depuis le départ, il y a énormément de prélèvements et d'analyses qui ont été faits, et dans tous ces prélèvements, les produits qui ont été recherchés, aucun n'a une teneur qui présenterait un risque pour la santé…

MARC FAUVELLE
Est-ce qu'on a cherché par exemple les dioxines dont les effets sur la santé se font sentir des années après, est-ce qu'on les a cherchées dans ces tests ?

ELISABETH BORNE
On a cherché les dioxines, on attend encore les résultats, on les aura progressivement d'ici vendredi. Donc on n'a pas encore…

MARC FAUVELLE
On ne les a pas encore sur les dioxines, je vous pose la question, parce que, au nom du principe de précaution, on aurait pu considérer que les personnes les plus fragiles, les femmes enceintes, notamment, ou les enfants auraient dû être confinés jeudi dernier.

ELISABETH BORNE
Alors, attendez, les dioxines, elles ne sont pas dans l'air, elles peuvent être dans ce qui est retombé du panache de fumée, et donc on cherche des dioxines dans… enfin, voilà, sur le sol, et effectivement, il y a eu un principe de précaution maximale qui a été pris, des consignes très strictes qui ont été passées à la population sur la façon justement de nettoyer les suies, les écoles ont été fermées le temps d'être nettoyées. Et compte tenu effectivement des analyses qu'on attend sur les dioxines, on a interdit la commercialisation de tous les produits agricoles sur plusieurs départements en Seine-Maritime, mais aussi jusque dans les départements des Hauts-de-France. Donc on prend un principe de précaution maximale tant qu'on n'a pas les résultats de ces analyses.

MARC FAUVELLE
Le site Médiapart affirme que le préfet avait demandé en 2010 à LUBRIZOL de construire un mur couvre-feu, et qu'en 2016, ce mur n'avait toujours pas été érigé, à votre connaissance, est-ce qu'il l'était jeudi dernier ?

ELISABETH BORNE
Alors, je ne suis pas capable de vous répondre, moi, ce que je peux vous dire, c'est que ce site, il a été inspecté 10 fois dans les deux dernières années, il a été inspecté 39 fois depuis 2013, où il y avait eu un incident sur le site. Donc effectivement, l'industriel…

MARC FAUVELLE
A quoi ça sert de demander la construction d'un mur si six ans après il n'est pas construit ?

ELISABETH BORNE
Je n'ai pas connaissance de cette demande, moi, ce que mes services m'ont dit…

MARC FAUVELLE
Vous voulez dire que Médiapart est mieux informé que vos services sur ce point précis ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, je ne peux pas vous répondre sur ce point, ce que je peux vous dire, c'est que les services ont par exemple mis en demeure l'industriel en 2017 de revoir son système de sécurité incendie, que des contrôles ont été faits en 2018, et que l'installation était conforme et qu'il y a encore des contrôles qui ont été faits cette année et que l'installation était conforme, voilà. Et donc, je peux vous assurer qu'il y a énormément d'inspections, deux contrôles qui sont faits sur ces sites, de toute façon, la responsabilité de l'industriel, elle est claire, il est responsable de tout ce qui se passe dans son site, et au-delà de son site, et donc on a effectivement aujourd'hui une pression maximale pour qu'il assure la mise en sécurité du site, sa dépollution, et puis, qu'il lance une surveillance approfondie de l'ensemble des produits qui peuvent se trouver dans l'environnement, dans l'eau, dans l'air dans les sols ; on va faire ces campagnes de surveillance systématique de l'environnement et des études approfondies de long terme qui seront lancées en termes sanitaires.

MARC FAUVELLE
Elisabeth BORNE, hier soir, encore 2.000 personnes ont manifesté à Rouen, nombre d'entre elles ne vous croient pas, écoutez par exemple cette femme, elle est enseignante, elle a une cinquantaine d'années, elle s'appelle Véronique.

VERONIQUE
On nous prend pour des andouilles, mais c'est incroyable, il y a un toit d'amiante qui a cramé, et on nous dit que ce n'est pas grave. Pourquoi les pompiers qui étaient sur le site, ils sont malades, là ? Un peu de transparence, un peu de décence !

MARC FAUVELLE
Comment vous expliquez cette incroyable défiance à l'égard de la parole officielle ?

ELISABETH BORNE
Je pense que cette défiance, elle existe, aujourd'hui, la parole publique, voilà, elle n'est pas nécessairement crue, on doit vivre avec. Moi, je pense que ce qui est important, c'est qu'on rende publics les résultats des scientifiques, on s'appuie sur des agences d'experts, je l'ai évoqué, l'ANSES, l'INERIS, et je pense que c'est leur parole en direct qu'on rend publique, comme le Premier ministre s'y est engagé…

MARC FAUVELLE
La transparence peut aller jusqu'à la création d'une commission d'enquête parlementaire ?

ELISABETH BORNE
Ah, mais écoutez, les parlementaires ont évoqué la création d'une commission d'enquête, moi, je serai auditionnée devant la commission du développement durable cet après-midi, si les parlementaires souhaitent une commission d'enquête, évidemment, on leur donnera tous les éléments.

MARC FAUVELLE
Et ça, c'est la voix du gouvernement ou c'est votre parole ?

ELISABETH BORNE
Non, non, c'est la voix du gouvernement, forcément, enfin, voilà, je vous dis, il y a des auditions, si les parlementaires souhaitent faire des commissions d'enquête, évidemment, le gouvernement donnera tous des éléments en sa possession.

MARC FAUVELLE
Encore un mot, Elisabeth BORNE, hier, toujours, à Rouen, un autre site Seveso a dû être fermé en urgence, c'est une usine qui produit des engrais et qui d'après France Nature Environnement contient la plus grande cuve d'ammoniac de toute l'Europe, est-ce que c'est exact, et pourquoi vous l'avez mise à l'arrêt ?

ELISABETH BORNE
Je vous confirme que cette usine a été mise à l'arrêt, parce qu'un système électrique a été endommagé, et donc les barrières de sécurité, si je peux dire, prévoient la mise à l'arrêt du site, donc ces barrières…

MARC FAUVELLE
Il y a eu un départ de feu, comme le disent les syndicats ou pas ?

ELISABETH BORNE
Un départ de feu dans un des postes d'alimentation qui nous a conduits à mettre à l'arrêt, comme c'est prévu en termes de sécurité, l'ensemble du site.

MARC FAUVELLE
Est-ce que vous allez lancer des contrôles dans tous les sites Seveso de France, et ce sera vraiment la dernière question ?

ELISABETH BORNE
Alors, évidemment, on va sensibiliser tous les industriels et faire des contrôles sur ces sujets de sécurité incendie. On va aussi attendre, et aujourd'hui, on n'a pas les causes de l'incendie, et ça n'est pas normal qu'un tel incendie ait eu lieu sur un site qui doit être très surveillé, dans lequel il doit y avoir un système de sécurité incendie très puissant, donc il nous faut aussi avoir les retours de l'enquête judiciaire et de l'enquête administrative qui sont en cours pour en tirer toutes les conséquences sur un éventuel renforcement des normes.

MARC FAUVELLE
Merci beaucoup Elisabeth BORNE. Merci d'être venue ce matin au micro de France Info.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 octobre 2019