Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à CNews le 14 janvier 2020, sur la réforme des retraites, Renault, la taxation des géants du numérique et la rémunération du travail.

Texte intégral

GERARD LECLERC
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Gérard LECLERC.

GERARD LECLERC
Un conflit qui n'en finit pas. Quarante-et-unième jour de grève, des journées d'action malgré le retrait de l'âge pivot, même si le taux de grévistes baisse. Ils veulent, ils demandent ceux qui continuent, ils demandent le retrait de la réforme. Qu'est-ce que vous leur répondez ?

BRUNO LE MAIRE
Que le jusqu'au-boutisme n'est pas une solution. Qu'il y a une belle réforme des retraites qui est portée par le gouvernement, portée par le Premier ministre qui va garantir un régime de retraite par répartition, qui va garantir plus de justice, qui va permettre à des millions de Français qui ont aujourd'hui des pensions de retraite très faibles d'avoir une garantie de retraite à mille euros. Qui va aider des femmes, notamment les femmes seules. Qui va permettre à des femmes qui ont un enfant d'avoir immédiatement des retraites plus élevées. Donc ils se mettent en travers d'une réforme de justice, une réforme d'intérêt général qui permet de refonder notre système de retraite.

GERARD LECLERC
Donc il n'y aura pas de retrait de la réforme et il faut qu'ils arrêtent la grève.

BRUNO LE MAIRE
Certainement pas. Certainement pas parce que c'est une réforme de justice. Le président de la République l'a dit à plusieurs reprises et j'invite chacun à regarder vraiment dans le détail sereinement ce que nous proposons. Nous proposons une refondation du régime de retraite par répartition. Nous proposons de mettre fin à la multiplication de régimes spéciaux, de trous dans la raquette qui sont profondément injustes. Nous proposons que pour chaque heure travaillée, il y ait en face une cotisation et un droit à la retraite donc nous proposons plus de justice et plus de stabilité pour notre système de retraite. Au nom de quoi certains s'opposeraient aujourd'hui à cette proposition ? Pourquoi ? Pour quel intérêt ? Pour quelle autre proposition alternative ? Pas de jusqu'au-boutisme mais le retour à la négociation, à la discussion pour que nous puissions faire passer dans les meilleures possibles cette réforme.

GERARD LECLERC
Alors l'âge pivot a été retiré mais il faut assurer l'équilibre financier sans toucher aux cotisations, sans toucher aux pensions. Qu'est-ce qu'il reste ? Travailler plus longtemps.

BRUNO LE MAIRE
Ce sera à la conférence de financement de trouver les solutions. Ma position sur ce sujet, elle est constante depuis pas plusieurs mois, plusieurs années. Je pense qu'il faut inciter les Français à travailler plus longtemps. Je pense que chacun comprend qu'à partir du moment où nous rentrons plus tard sur le marché actif, où les durées de vie sont plus longues, il est légitime d'inciter les Français à travailler plus longtemps. Et c'est notre intérêt collectif parce que c'est ce qui nous permettra de créer plus de prospérité pour chacun.

GERARD LECLERC
Donc d'une façon ou d'une autre, une mesure d'âge.

BRUNO LE MAIRE
C'est ma conviction. Mais s'il y a une conférence de financement, il faut laisser aux partenaires sociaux la responsabilité de trouver des solutions, d'inventer des solutions. La seule chose sur laquelle je suis très réservé, je l'ai dit et je le redis ce matin, c'est sur les augmentations de cotisations qu'elles soient salariales ou qu'elles soient patronales. Augmenter les cotisations salariales, c'est retirer du pouvoir d'achat aux salariés. Et augmenter les cotisations patronales, c'est courir le risque d'augmenter le chômage dans notre pays et ce serait contradictoire avec la politique que nous menons depuis des années, depuis près de trois ans maintenant, et qui donne des résultats. Près de cinq cent mille emplois crées parce que justement le coût du travail est moins élevé.

GERARD LECLERC
Alors le gouvernement a fait beaucoup de concessions, beaucoup d'aménagements – les enseignants et d'autres - et certains disent « ça va coûter très, très cher. » On parle d'une valse de milliards, de dix milliards, peut-être même de plus. Cinquante milliards on a dit.

BRUNO LE MAIRE
Je vais être très sincère avec vous Gérard LECLERC : moi je ne vous donnerai pas de chiffres parce que je n'ai pas de chiffres à donner pour le moment. Attendons la fin de la discussion, la fin de la négociation. Attendons la fin de la conférence de financement.

GERARD LECLERC
Mais vous êtes le gardien des finances.

BRUNO LE MAIRE
Bien sûr. Et je suis très attaché à la bonne tenue des finances publiques. Très attaché à ce que nous réduisions la dette publique. Je l'ai toujours dit, ça reste mon combat, il faut que nous engagions une baisse de notre dette publique. On a réussi à la stabiliser, il faut la baisser. Mais sur le financement des retraites, on nous dit « vous n'avez pas de chiffres, vous n'avez pas de financement » mais attendons d'avoir le résultat de la conférence de financement pour faire toutes les évaluations. N'oublions pas que la suppression des régimes spéciaux, c'est un peu plus de huit milliards d'euros chaque année de dépenses publiques en moins. Donc regardons les chiffres uniquement une fois que nous serons au bout de la discussion.

GERARD LECLERC
Il y a aussi d'autres chiffres, c'est ceux des conséquences économiques : les commerçants, les entreprises, le tourisme. Là aussi on dit que ça va coûter très, très cher à la France.

BRUNO LE MAIRE
Je ne pense pas que ça coûtera très cher à la France. Je pense que ça coûte très cher à un certain nombre de commerçants, de restaurateurs, d'hôteliers, d'organisateurs d'événements qui eux prennent la grève de plein fouet et je pense à eux. Ma responsabilité de Ministre de l'Economie, c'est d'être à leurs côtés et de faire en sorte qu'aucun commerce - vous entendez bien aucun commerce – ne ferme en raison des grèves. Donc nous avons des étalements de charges qui sont prévus, nous avons du chômage partiel et je suis prêt à faire du dégrèvement fiscal pour ceux qui seraient vraiment menacés de disparaître parce que leur chiffre d'affaires se serait effondré. Donc ça c'est vraiment de ma responsabilité je le dis aux commerçants, aux restaurateurs, aux hôteliers qui nous écoutent : nous sommes là et n'hésitez pas à solliciter notre aide. Sur l'impact au niveau national, je pense qu'il restera limité.

GERARD LECLERC
Pas d'impact sur la croissance ?

BRUNO LE MAIRE
Non, je ne pense pas que ça aura d'impact fort sur la croissance parce que notre économie…

GERARD LECLERC
Pas d'impact sur l'emploi ?

BRUNO LE MAIRE
Notre économie a montré au cours des dernières années qu'elle était solide, qu'elle était forte et qu'elle était capable de traverser ce genre d'épreuve.

GERARD LECLERC
Il y a également l'image de la France, toutes ces images qu'on a vues de manifestations etc. Il y avait les Gilets jaunes, maintenant les retraites etc. Est-ce que cette image de la France, cette attractivité de la France n'est pas pénalisée ?

BRUNO LE MAIRE
Je préférerais bien entendu que nous offrions moins d'images de grève à la communauté internationale et aux investisseurs qui veulent investir en France. Mais moi je constate une chose simple : la France est devenue le pays économiquement le plus attractif d'Europe. C'est le pays le plus attractif pour les emplois industriels. C'est toutes les études indépendantes qui le montrent. Nous recréons des emplois industriels, nous avons des investisseurs qui viennent. La semaine prochaine, le président de la République présidera cet événement Choose France qui attire tous les investisseurs du monde entier qui viennent faire des investissements en France, ouvrir des usines, créer des emplois parce qu'ils se disent « l'endroit où il faut être, c'est la France. L'endroit où il faut investir en Europe, c'est la France. » Et ce que je veux leur garantir à ces investisseurs, c'est une chose essentielle : la stabilité. C'est sous ces auspices-là que j'ai placé mes voeux pour 2020. Stabilité et constance, stabilité fiscale, stabilité de notre politique économique, stabilité de notre politique de l'offre pour que les entreprises puissent créer des emplois, innover, investir en France. Stabilité du crédit impôt recherche par exemple qui est un des éléments d'attractivité très forts de notre pays. C'est ça qui fait la force de la France aujourd'hui.

GERARD LECLERC
Alors des interrogations, des inquiétudes il y en a beaucoup autour de RENAULT NISSAN. Carlos GHOSN a eu des mots très, très durs. Il a critiqué l'Alliance RENAULT qui, dit-il, ne fonctionne plus. Il n'y a plus d'Alliance, il n'y a plus de stratégie, il n'y a plus d'innovation et le Financial Times a dit qu'un plan était en préparation du côté de NISSAN pour se séparer de RENAULT. NISSAN dément ce matin mais quand même, il y a un vrai problème là.

BRUNO LE MAIRE
Il y a surtout beaucoup de malveillance, Gérard LECLERC, beaucoup de manipulation.

GERARD LECLERC
De qui ?

BRUNO LE MAIRE
Ce sont des informations malveillantes.

GERARD LECLERC
Et ça vient d'où ?

BRUNO LE MAIRE
Chacun pourra aller chercher d'où elles viennent ; moi, ça ne m'intéresse pas. Je vous dis simplement que ce sont des informations malveillantes.

GERARD LECLERC
C'est-à-dire que vous n'y croyez pas ?

BRUNO LE MAIRE
Je n'y crois pas et je pense qu'elles sont malveillantes. C'est-à-dire qu'elles sont là pour déstabiliser le groupe, pour semer du trouble à un moment où, au contraire, nous sommes en train de redresser cette Alliance entre RENAULT et NISSAN qui effectivement a traversé des difficultés importantes.

GERARD LECLERC
Pour l'instant, le cours de RENAULT a perdu le tiers de sa valeur. Ce n'est pas rien.

BRUNO LE MAIRE
Oui. Mais croyez-moi, je regarde ça de très près comme actionnaire de référence dans RENAULT. Le président de l'Alliance doit présenter d'ici quelques semaines de nouvelles propositions pour l'Alliance RENAULT NISSAN, présenter les perspectives industrielles pour le groupe. C'est ça qui, pour moi, est le plus important : que RENAULT NISSAN ait une stratégie industrielle et de nouvelles propositions. Et ces nouvelles propositions, elles seront sur la table dans quelques semaines. Le président de l'Alliance, Jean-Dominique SENARD, me l'a confirmé hier. Nous devons nommer un directeur général pour RENAULT, nous sommes dans le processus de nomination du directeur général de RENAULT. Là aussi Jean-Dominique SENARD, le conseil d'administration sont à la tâche. Je pense que d'ici quelques jours, nous pourrons - en tout cas je l'espère - avoir un nouveau directeur général pour eux.

GERARD LECLERC
L'Etat n'est pas trop interventionniste ? C'est ce que Carlos GHOSN a dit. Il a quasiment dit que si on avait raté l'Alliance avec FIAT CHRYSLER, c'était à cause de l'Etat français.

BRUNO LE MAIRE
Je ne vais pas rentrer dans les critiques que fait l'ancien président de l'Alliance sur RENAULT NISSAN. Moi c'est l'avenir qui m'intéresse et je crois dans cette Alliance. Je pense que cette alliance a un bel avenir mais elle suppose que la stratégie industrielle soit claire. Jean-Dominique SENARD fera des précisions. Elle suppose qu'il y a un management qui soit solide. Nous avons besoin d'un nouveau directeur général et j'espère que d'ici quelques jours, nous l'aurons. Mais ne prêtez pas trop d'attention à des rumeurs qui sont malveillantes et qui ne visent qu'à déstabiliser un groupe industriel qui fait la fierté de notre pays.

GERARD LECLERC
Carlos GHOSN a saisi les prud'hommes pour réclamer son indemnité de départ en retraite, deux cent cinquante mille euros. Il y a d'autres procédures envisagées pour sa retraite chapeau. Là, c'est sept cent soixante-dix mille euros par an. Qu'est-ce que vous en dites ?

BRUNO LE MAIRE
J'en dis que c'est désormais une affaire de justice et que c'est la justice qui tranchera. Ni plus ni moins.

GERARD LECLERC
Ce n'est pas choquant.

BRUNO LE MAIRE
C'est la justice qui tranchera.

GERARD LECLERC
Alors après la taxation des GAFA, des géants du numérique, on attend très vite, peut-être dans les prochains jours, des sanctions américaines, là aussi est-ce que ce n'est pas mal pénalisant pour l'économie française et qu'est-ce que vous allez faire, est-ce qu'il va y avoir des représailles aussi côté français ?

BRUNO LE MAIRE
Alors ces sanctions pour le coup, oui, si elles devaient tomber, elles seraient pénalisantes pour l'économie française, en particulier pour la viticulture qui est directement touchée. Et je veux dire à mes amis viticulteurs que je me bats tous les jours pour trouver un compromis avec nos amis américains. J'aurais probablement dans la journée à nouveau le secrétaire américain au Trésor, Steven MNUCHIN, pour voir si nous pouvons progresser vers un accord. Il nous reste quelques jours puisque nous sommes fixés la fin du mois de janvier pour trouver un accord.

GERARD LECLERC
Vous avez l'air de ne pas y croire qu'il abandonne.

BRUNO LE MAIRE
Mais ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi est-ce que nos amis américains n'acceptent pas la proposition qui est sur la table à l'OCDE, qui est la proposition américaine de taxation du numérique, qu'ils ont soutenu depuis des semaines et depuis des mois, à laquelle la France s'est ralliée par souci de compromis. Le jour où on adopte cette solution internationale, nous retirons notre taxe nationale. Est-ce que vraiment nous avons besoin aujourd'hui, Gérard LECLERC, d'une guerre commerciale entre les Etats-Unis, la France et l'Europe pour se substituer à la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine ?

GERARD LECLERC
Mais TRUMP veut le faire pour des raisons politiques intérieures.

BRUNO LE MAIRE
Mais ça n'est pas l'intérêt du président américain, ce n'est pas l'intérêt du peuple américain d'avoir une guerre commerciale entre les Etats-Unis et l'Europe. Moi, j'ai été très clair, nous avons tous été très clair, s'il y a des sanctions américaines contre la France pour sa taxation nationale digitale, l'Europe réagira.

GERARD LECLERC
C'est-à-dire qu'il y aura des représailles ?

BRUNO LE MAIRE
Nous n'aurons pas d'autre choix que d'avoir des représailles.

GERARD LECLERC
Et la taxation de produits américains.

BRUNO LE MAIRE
Parce que nous estimons que ces sanctions sont illégitimes, infondées et inamicales de la part de nos amis américains, donc s'il devait y avoir des sanctions sur une taxation qui n'est pas discriminatoire, qui vise simplement à remettre de la justice fiscale en taxant les activités digitales, l'Europe réagirait et nous rentrerions dans une guerre commerciale entre les Etats-Unis et l'Europe, est-ce que c'est l'intérêt américain et l'intérêt européen d'ouvrir une guerre commerciale qui fragilisera la croissance entre nos deux pays et qui fragilisera la croissance mondiale ? La réponse est clairement non. La taxation digitale, elle doit passer par une solution internationale à l'OCDE, ça ne vaut pas une guerre commerciale entre les Etats-Unis et l'Europe.

GERARD LECLERC
Dernière question, vous avez appelé, il y a quelques jours, la semaine dernière, à mieux rémunérer le travail, vous avez dit que l'Etat avait fait sa part, avait pris sa part avec la baisse des impôts, avec la prime d'activité, clairement les entreprises doivent augmenter les salaires ?

BRUNO LE MAIRE
Je crois qu'il ne faut pas caricaturer ce que j'ai dit et que je maintiens. Il y a eu des augmentations de salaire global en France depuis plusieurs années, tant mieux, et globalement tant mieux s'il y a une dynamique salariale. Quand on regarde très précisément ce qui s'est passé, l'INSEE apporte beaucoup d'informations sur ce sujet. L'industrie en a profité, tant mieux parce que ça prouve que c'est plus attractif, les cadres en ont profité, tant mieux, mais les 10 % les moins rémunérés, eux, continuent à avoir des progressions salariales qui sont faibles. Je pense qu'il faut sereinement avec les chefs d'entreprise traiter ce sujet.

GERARD LECLERC
C'est-à-dire ?

BRUNO LE MAIRE
Et que nous regardions comment est-ce qu'on peut offrir des perspectives. Je ne dis pas augmenter comme ça en appuyant sur un bouton. Offrir des perspectives à ces salariés, nous, nous avons augmenté la prime d'activité, c'est une façon de revaloriser le SMIC et de faire en sorte que les salaires les plus bas vivent plus dignement de leur travail. Il y a un deuxième sujet qu'il faut regarder, comment est-ce qu'on rend certains métiers difficiles plus attractifs ? Ça passe aussi par ces perspectives salariales. Et puis troisième sujet que je trouve, on ne met pas suffisamment sur le devant de la scène, l'égalité salariale entre les femmes et les hommes, il y a encore 19 % des cas. Vous ne pensez pas que ça mérite que nous y portions attention, donc ne caricaturons pas mes propos, mais je pense qu'on peut considérer avec un souci de justice, que pour les salaires les plus modestes, pour l'égalité salariale entre les femmes et les hommes, pour un certain nombre de compétences…

GERARD LECLERC
On peut faire un effort.

BRUNO LE MAIRE
On peut faire mieux et on peut traiter le sujet ensemble avec les chefs d'entreprise.

GERARD LECLERC
Merci Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Merci Gérard LECLERC.

GERARD LECLERC
Bonne journée.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 janvier 2020