Interview de Mme Roxana Maracineanu, ministre des sports, à France Inter le 30 janvier 2020, sur les violences sexuelles dans le milieu du patinage artistique.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
(…) Avec nous, en studio, Roxana MARACINEANU, bonjour Madame la ministre des Sports.

ROXANA MARACINEANU
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être ce matin au micro d'Inter. Nous allons, Madame la ministre, écouter ensemble les mots de Sarah ABITBOL, avant d'aborder les nombreuses questions qu'il suscite.
(…) Entretien avec Sarah ABITBOL, ancienne championne de patinage artistique, victime de viols de la part de son entraîneur, de 15 à 17 ans.

NICOLAS DEMORAND
Voilà, Sarah ABITBOL au micro de Léa SALAME, « Un si long silence » chez PLON. Madame la ministre, Roxana MARACINEANU, pour commencer, tout simplement, on est en studio, on a écouté cet entretien ensemble, tout simplement, comment y réagissez-vous ?

ROXANA MARACINEANU
J'aimerais d'abord vraiment adresser tout mes remerciements à Sarah pour ce témoignage courageux, pour ce livre, pour ce qu'elle a écrit, ainsi qu'à toutes les femmes qui ont témoigné dans les articles de l'Equipe hier, dans les enquêtes de Disclose il y a quelques semaines, et aussi ce témoignage de Sarah dans l'Obs aujourd'hui. Je pense qu'il n'y a que comme ça qu'on va arriver à agir, à faire connaître aux autres ce que nous, ministère, on fait déjà depuis des années pour prévenir ces violences sexuelles, et ces violences tout court, ces discriminations qui existent dans le sport, mais tout seul on ne peut pas y arriver, il faut que tout le monde prenne sa part de responsabilité, les fédérations, les collectivités, les villes où ça se passe. Ces personnes ont agi dans une patinoire, dans une ville, donc il faut aussi que tout le monde entende ça et qu'on mette les mots comme Léa SALAME et Sarah ABITBOL l'ont fait ce matin dans ce témoignage, qu'on mette les vrais mots dessus.

NICOLAS DEMORAND
On va venir évidemment à cet aspect. Sarah ABITBOL décrit un univers, celui qui prépare au sport de haut niveau, un monde clos, les journées passées à s'entraîner, elle décrit, et je la cite « l'emprise de l'entraîneur. » Vous-mêmes avez été une grande championne, comment décririez-vous le pouvoir de l'entraîneur, c'est quoi, quand on est jeune comme ça, qu'on a 14, 15, 16 ans, c'est une figure de la toute puissance ?

ROXANA MARACINEANU
J'allais vous dire ça dépend même des sports, puisqu'il y a des sports, moi dans mon sport, en natation par exemple, on a la tête dans l'eau, tous les sens immergés, on dépend à 100 % de l'oeil de l'entraîneur, de la voix de l'entraîneur, des gestes de l'entraîneur. quand on parle de gymnastique on commence très tôt, l'entraîneur doit vous manipuler pour vous parer, pour ne pas tomber dans des pirouettes, en patinage j'imagine que c'est la même chose, il y a cette notion de danger, donc l'entraîneur se veut protecteur, et il y a forcément aussi, autour de la performance, une relation très exclusive qui s'installe, petit à petit, très exclusive, et légitimée par tout le monde, que ce soit par les parents, que ce soit par les bénévoles élus de l'association, que ce soit par les pouvoirs publics, par les médias, le fait qu'on recherche la performance, finalement on est prêt à tout y sacrifier, y compris la vie d'un jeune athlète, et on le voit bien parfois, aussi, son bien-être et son intégrité physique et mentale.

NICOLAS DEMORAND
Et à un moment ça devient une nasse, et éventuellement une mâchoire, comme on le voit et on l'entend.

ROXANA MARACINEANU
Elle peut faire, elle peut être, cette relation, sujet à des dérives possibles, parce que l'enfant est jeune lorsqu'il s'engage dans l'activité, parce qu'il y a cette quête de performance pour laquelle on est prêt à tout donner, que ce soit l'athlète, l'entraîneur, et l'entourage, de cette cellule de performance, et je pense que c'est là-dessus qu'il faut qu'on agisse aujourd'hui, qu'on ne laisse plus seul un entraîneur et son athlète.

NICOLAS DEMORAND
Sarah ABITBOL n'est pas la seule, vous l'avez dit, hier Hélène GODARD, a accusé dans l'Equipe et l'Obs, le même entraîneur, Anne BRUNETEAUX et Béatrice DUMUR, elles, en accusent un autre. Ça s'appelle un système, ça s'appelle un réseau ?

ROXANA MARACINEANU
J'allais vous dire que ça s'appelle plutôt une famille, et que ces choses-là, quand on est en famille, on n'en parle pas, dans la famille classique ça peut arriver, et vous savez comment c'est, on a du mal à le dire à l'extérieur, par peur de la honte, on a du mal à le dire pour ne pas casser les relations entre les uns et les autres, et aussi on a du mal à le dire parce qu'on ne le croit pas, parce qu'on pense que celui qui est à côté, eh bien voilà, c'est votre père, votre oncle, votre grand-père, et on ne peut même pas le réaliser. Donc je pense que les personnes qui sont autour de ces personnes, qui les entourent, et qui les ont couvertes jusqu'à maintenant, il faut qu'elles réalisent qu'elles ne sont pas dans une famille, et que même aujourd'hui, dans une famille, les pouvoirs publics ont décidé de mettre le nez dedans. Encore hier, quand on frappait sa femme, quand on était à la maison, et qu'on vous disait de l'extérieur « mais pourquoi tu frappes ta femme, tu n'as pas le droit », quelqu'un pouvait encore dire « ah mais laisse-moi tranquille, c'est chez moi, ça se passe à la maison, et tu n'as pas à mettre le nez dedans », et maintenant tout ça, ça a changé, et on ne peut plus faire n'importe quoi, même dans la sphère familiale.

NICOLAS DEMORAND
Tout le monde savait, ou s'en doutait, ou en tout cas en savait assez pour déplacer cet entraîneur, pour l'écarter, mais pas pour le sanctionner. Alors, est-ce que vous allez faire la lumière sur le fonctionnement et l'organisation institutionnelle du silence, tel qu'il a pu se déployer ces années-là ?

ROXANA MARACINEANU
Vous voyez, jusqu'à maintenant, les mots n'étaient pas mis, et les choses n'étaient pas dites clairement, là elles le sont, si ce monsieur a été effectivement mis à l'écart par l'Etat, ce n'était pas pour ces faits-là, il a été écarté, on a demandé à la Fédération de l'écarter de l'encadrement, pour d'autres manquements, pas pour ceux-là, nommément, expressément. Or, la fédérale, qui savait, eh bien elle l'a remis dans le circuit, elle l'a remis à la tête, et une association l'a repris en son sein, au contact d'enfants. Nous, à notre niveau, on peut faire des choses, et on les fait pour les éducateurs sportifs qui ont des cartes professionnelles, on contrôle leur honorabilité, pour les bénévoles jusqu'à maintenant ce n'est pas fait, c'est-ce qu'on est en train de démarrer aujourd'hui. On va demander aux associations aux fédérations, de lister tous les bénévoles qui encadrent des enfants, de manière à pouvoir contrôler leurs fichiers et voir si de telles choses n'y sont pas inscrites. Mais vous voyez, pour ces personnes, il n'y a rien d'inscrit dans leur casier judiciaire, puisque les personnes n'ont pas réussi à porter plainte. donc mon travail c'est de faire en sorte que la parole se libère, que ce que Sarah dit quand elle dit « je n'ai pas pu parler devant le commissaire, je n'ai pas pu parler lorsque mes parents m'ont emmenée au commissariat pour porter plainte, je n'ai même pas pu relever les yeux pour regarder mon bourreau dans les yeux et lui dire à ce moment-là ce que j'ai fait », c'est sur ça aussi qu'on doit travailler, c'est sur l'accompagnement de ces sportifs, de ces jeunes sportives et sportifs, qui doivent entendre que ces choses-là ne peuvent pas exister dans le sport.

NICOLAS DEMORAND
Que vous a dit, Roxana MARACINEANU, Didier GAILHAGUET, qui a dirigé la Fédération française des sports de glace depuis 1998, moins 2 ans, est-ce que vous l'avez eu, est-ce que vous l'avez vu, est-ce que vous avez pu parler de cette situation ?

ROXANA MARACINEANU
Nous allons nous rencontrer très vite, je pense dans la journée, c'est arrivé hier, donc toute… moi aussi, prendre l'ampleur de ce phénomène, prendre conscience de l'ampleur de ce phénomène dans différentes disciplines, et nous allons nous voir pour avoir des explications, lui, le président du club qui est mis aussi en cause dans ce livre et dans ces articles, et, évidemment, au même titre que toutes les fédérations que j'ai invitées fin février à venir à cette convention que j'avais déjà prévue depuis quelques mois sur les violences, pour lutter contre les violences sexuelles dans le sport. J'attends des fédérations, des présidents de fédération, un vrai engagement, et un vrai changement de mentalités, parce que le rôle de l'Etat c'est celui-là, et mon rôle c'est de veiller à l'éthique, l'intégrité, la démocratie, la transparence, au sein des fédérations. Elles, elles sont là pour nous demander des moyens financiers, de l'argent, des fonctionnaires d'Etat qui travaillent en leur sein, nous on est là pour leur demander des comptes, et je serai là pour leur demander des comptes.

NICOLAS DEMORAND
Est-ce que ma justice doit se saisir de l'ensemble de ces faits ?

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr. Dès qu'un fait nous a été reporté, que ce soit par la médiatisation, ou maintenant par les gens qui nous appellent, puisque depuis l'affaire Disclose, tous les jours on a des appels au ministère pour nous dire qu'il y a eu des choses qui se sont passées, il y a 2 ans, il y a 5 ans, en ce moment, et on a saisi ce problème-là vraiment à bras-le-corps, moi j'ai un compte-rendu tous les lundis matins du suivi des affaires, ça se faisait déjà par nos services déconcentrés, par nos agents, mais ce n'était pas, jusqu'à aujourd'hui, une priorité ministérielle, c'en est une aujourd'hui.

NICOLAS DEMORAND
De telles choses sont encore possibles donc aujourd'hui ?

ROXANA MARACINEANU
Evidemment, parce que le sport n'échappe pas à tous ces phénomènes de société, malheureusement, et je vous dis, le sport est plutôt propice à ce genre de dérives, puisque c'est des enfants qu'on confie, c'est des jeunes enfants, qui sont dans des établissements, écartés parfois, éloignés de leur famille très tôt, donc on veut aussi agir pour que les jeunes puissent performer, s'entraîner, le plus près possible, et qu'ils restent dans leur famille le plus possible, lorsqu'ils sont dans des établissements publics, on a mis en place des témoignages justement comme celui de Sarah, et j'espère qu'elle viendra nous rejoindre pour pouvoir témoigner auprès des jeunes, de manière à pouvoir libérer la parole, comme Sébastien BOUEILH le fait aujourd'hui avec son association Colosse aux pieds d'argile qu'on soutient.

NICOLAS DEMORAND
Question d'un auditeur, Alain : pour éviter cela, pourrait-on rendre obligatoire le fait que les sportifs soient constamment accompagnés de deux coachs un homme et une femme ?

ROXANA MARACINEANU
C'est l'idée que j'avais lorsque j'étais sportive, parce que c'est vrai que, dans le milieu de la natation, mais comme partout ailleurs, on est entouré de beaucoup d'hommes, de beaucoup d'hommes dans les associations, de beaucoup d'hommes dans les stages, de beaucoup d'hommes dans les compétitions, quand vous prenez une compétition il doit y avoir, allez, deux, trois femmes au bord du bassin, coachs, et en plus je pense que ça nuit à la vie aussi de ces entraîneurs qui se voient occupés tous les week-ends, toutes les vacances, tout le temps, alors que s'il y avait des binômes qui encadraient effectivement l'activité sportive, eux aussi pourraient se relayer, avoir une vie d'éducateur sportif beaucoup plus équilibrée, qui ne mènerait pas, d'ailleurs, à d'autres types de dérives, qui sont plutôt les dérives, j'allais dire d'ordre affectif entre des adultes, des sportifs adultes et des entraîneurs adultes.

NICOLAS DEMORAND
Roxana MARACINEANU, merci Madame la ministre des Sports, d'avoir été au micro de France Inter


source : Service d'information du Gouvernement, le 4 février 2020