Interview de Mme Roxana Maracineanu, ministre des sports, à France 2 le 5 février 2020, sur son appel à la démission de Didier Gailhaguet.

Texte intégral

CAROLINE ROUX
Bonjour Roxana MARACINEANU.

ROXANA MARACINEANU
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Je le disais à l'instant, Didier GAILHAGUET refuse de démissionner, il promet de contre-attaquer avec des révélations, ce sont ses mots cet après-midi lors d'une conférence de presse, c'est de l'intimidation ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien, écoutez, moi, moi, je reste un peu sans voix devant ce monsieur que j'ai rencontré pendant une heure maintenant, il y a deux jours, qui a passé la moitié du temps à se défendre, à aucun moment il n'a dit, ni devant moi, ni devant les personnes, quelle était sa vision par rapport à cette problématique qui touche sa fédé…

CAROLINE ROUX
Il n'a pas fait preuve de compassion, c'est ça que vous voulez dire ?

ROXANA MARACINEANU
Il me semble jamais ne l'avoir entendu qu'il avait envie d'écouter, d'entendre les victimes, de se positionner comme l'ont fait les autres présidents que j'ai reçus après les affaires Disclose, et qui eux m'ont demandé de l'aide, ils m'ont dit comment on peut se positionner sur cette thématique qui aujourd'hui nous dépasse, et comment on peut travailler ensemble pour aller de l'avant.

CAROLINE ROUX
Il dit : si j'avais su, nous n'en serions pas là aujourd'hui, nous ne serions pas dans cette situation aujourd'hui. Il veut attendre la fin de l'inspection administrative que vous avez lancée, est-ce que vous avez déjà des éléments concrets qui vous permettent d'affirmer avec certitude qu'il était au courant des agissements de l'entraîneur Gilles BEYER, et qu'il les a couverts ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, ce n'est pas mon rôle d'attaquer ce monsieur personnellement, aujourd'hui, je m'attaque à l'institution, parce que les faits qui nous remontent montrent qu'il y a des dysfonctionnements tels au sein de cette fédération qu'il faut qu'on agisse, et il ne me semble pas qu'on peut les résoudre sans toucher à l'organisation et à la gouvernance de cette fédération…

CAROLINE ROUX
Mais il était au courant ?

ROXANA MARACINEANU
La justice le dira, et nous le dira, nous avons, nous, des éléments en notre possession qu'on versera au dossier…

CAROLINE ROUX
Est-ce que vous confirmez par exemple que l'enquête administrative montre que c'est à Didier GAILHAGUET que des parents se sont adressés par courriers, dès février 2000, pour parler de…

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, il y a des faits qui nous remontent de cette nature-là aujourd'hui, nous avons des courriers en notre possession, nous pourrons les confronter avec celui qu'il a lui aujourd'hui dans la…

CAROLINE ROUX
Des courriers de parents qui parlent de violences sexuelles sur leurs enfants…

ROXANA MARACINEANU
Voilà, nous, dans la discussion qu'on a avec lui, l'échange s'est limité à ce que je lui propose de démissionner par décence, ne serait-ce qu'il prenne sa responsabilité d'adulte et de président d'une structure de manière responsable, pour qu'on puisse ensemble aller de l'avant pour voir qu'est-ce qui ne va pas dans cette fédération…

CAROLINE ROUX
Et on va voir, parce que vous souhaitez aller de l'avant et faire des propositions, mais quand même un mot, Katia KRIER, l'ex-femme de Gilles BEYER accusé de viol par Sarah ABITBOL parle aujourd'hui dans Le Parisien, je précise pour les gens qui nous regardent qu'elle dirige aujourd'hui les équipes de patinage artistique et de danse sur glace, elle dit qu'elle n'était pas au courant. Vous la croyez ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, aujourd'hui, cette dame est cadre technique d'Etat, elle est DTN adjoint. Dans mon ministère, vont être reçus les 18 cadres techniques qui sont placés auprès de la Fédération française des sports de glace, des explications vont leur être demandées, et cette dame sera soumise au même tarif que les autres. C'est-à-dire, elle va devoir s'expliquer dans le cadre de sa mission et de son poste. Aujourd'hui, cette dame est fonctionnaire d'Etat, donc il va falloir qu'elle nous dise ce qu'elle a vu, entendu, vécu ces dernières années au sein de la fédération…

CAROLINE ROUX
Et qu'elle aussi s'explique…

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr.

CAROLINE ROUX
Est-ce que certains vous ont dissuadée, j'allais dire, de vous attaquer à Didier GAILHAGUET ? On a un peu l'impression – il est en poste depuis 29 ans, c'est ça – que les ministres passent…

ROXANA MARACINEANU
Oui, écoutez…

CAROLINE ROUX
Et que GAILHAGUET reste.

ROXANA MARACINEANU
Moi, je n'ai aucun lien particulier avec la fédération des sports de glace, si ce n'est que quand j'étais petite, j'ai fait du patinage, mais il se trouve que j'en ai fait en Roumanie et je n'étais même pas en France, à part ça, et à part le fait que j'adore ce sport en lui-même, je n'ai aucun intérêt à partager avec la Fédération des sports de glace, il me semble effectivement qu'il y a beaucoup de personnes dans cette fédération qui ont beaucoup de choses à dire, des athlètes qui nous soutiennent, en dehors même de cette fédération, qui soutiennent cette démarche…

CAROLINE ROUX
Lui il a des soutiens, lui a des soutiens, il dit : je vais faire des révélations, et j'ai des dossiers sur tout le monde, il a des soutiens politiques par exemple, Didier GAILHAGUET ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien écoutez, on verra bien. Moi, voilà, j'ai exposé des faits, je me positionne de cette manière-là par respect pour les victimes et j'attendrai que cette personne à la tête d'une fédération en tant que président se positionne aussi de cette manière-là et qu'elle ait envie d'agir pour que ça n'arrive plus.

CAROLINE ROUX
Vous avez lancé une procédure de délégation de service public, vous irez jusqu'au bout, à savoir le retrait de l'agrément pour qu'il ne règne plus sur le patinage français ?

ROXANA MARACINEANU
Voilà, c'est la deuxième chose que j'ai faite, entamer cette procédure de retrait de délégation, c'est aussi contrer finalement ce comportement qui, s'il a envie de rester à la tête de cette association qui aujourd'hui la Fédération des sports de glace, qu'il le fasse, mais ce ne sera plus l'association future, la future fédération des sports de glace.

CAROLINE ROUX
Par exemple, le président du comité olympique français, il s'appelle Denis MASSEGLIA, il reste assez prudent, il dit par exemple qu'il n'a pas suffisamment d'éléments pour avoir une position déterminée. On a l'impression que c'est un peu tous aux abris, vous avez cette impression vous aussi à la place qui est la vôtre ou pas ?

ROXANA MARACINEANU
C'est vrai que je m'attendais à ce qu'il y ait un soutien plus fort aujourd'hui, nous avons le soutien des sportifs, de beaucoup de fédérations, lorsque Denis MASSEGLIA a fait passer des décisions au sein de son comité exécutif, beaucoup de présidents se sont positionnés comme nous, comme moi, contre ce fléau. Il y a aussi, au sein même du comité exécutif, hier soir, j'ai compris qu'il y a le quart de son comité exécutif qui a démissionné, à monsieur GAILHAGUET, qui n'a pas soutenu ce vote de confiance qui leur a été demandé. Maintenant, voilà, il y a des personnes qui le soutiennent pour X ou Y raisons, d'autres qui ne le soutiennent pas, je pense que la question n'est même pas là, en fait, il faut qu'on voit comment répondre aujourd'hui aux victimes, comment répondre à ce fléau, si ce monsieur est plus intéressé par son poste et s'il y a d'autres personnes qui pensent que c'est important qui le soutiennent dans cette démarche-là, moi, ça me paraît juste hallucinant…

CAROLINE ROUX
En tout cas, vous, on vous sent déterminée à aller jusqu'au bout quand même sur ce dossier-là…

ROXANA MARACINEANU
Moi, je suis là pour défendre les sportifs et pour défendre le sport et les valeurs du sport qui ne doivent pas être entachées par ce genre de thématiques, qui ne doivent pas exister dans le sport, comme elles ne doivent pas exister dans la société…

CAROLINE ROUX
Et les sportifs qui vous le rendent bien, ce soutien, puisqu'il y a une tribune de champions olympiques qui est publiée aujourd'hui, on l'a dit, ils vous soutiennent, réclament des mesures, cellules d'écoute, capacité de saisir le ministère pour lancer des enquêtes administratives, ils veulent que la parole se libère, je précise que ce matin, selon une information de RMC, le président du club de foot d'Angers est accusé d'agressions sexuelles, une plainte pour agression sexuelle et une enquête préliminaire a été ouverte, donc l'accusation de jeunes femmes qui sont salariées du club. C'est le début d'un MeeToo dans le sport ?

ROXANA MARACINEANU
Ecoutez, il y a eu trop longtemps, je pense, une impunité de beaucoup de personnes dans ce milieu comme dans d'autres milieux, parce qu'il y a ces notions de pouvoir, il y a aussi cette médiatisation qui se fait uniquement sur les performances sportives des athlètes, et on en oublie parfois que c'est un écosystème comme un autre où il y a des gens qui travaillent qui sont dans des relations hiérarchiques avec des supérieurs hiérarchiques dans des entreprises, l'équivalent d'entreprises, et je pense que ça a au moins le mérite de remettre les choses à plat, et que toutes les personnes qui sont aujourd'hui harcelées…

CAROLINE ROUX
On ne pourra pas refermer la boîte…

ROXANA MARACINEANU
Non, je pense…

CAROLINE ROUX
La parole va se libérer dans le milieu du sport, et c'est ce que vous souhaitez…

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr, et tant mieux.

CAROLINE ROUX
On n'oublie pas, les gens qui vous regardent ce matin aussi, que vous avez été naturellement une championne, une grande championne de natation, vous avez vous-même été témoin de gestes déplacés, d'agressions de la part d'entraîneurs ou même victimes…

ROXANA MARACINEANU
Je n'ai pas été témoin, lorsque je suis arrivée à la tête de ce ministère, ma priorité, c'était d'apporter des solutions nouvelles dans cette relation entraîneur/entraîné pour essayer de faire sortir cette relation et de la faire vivre mieux au nom de la performance, pour que ça aille mieux pour le bien-être des sportifs…

CAROLINE ROUX
Parce qu'elle vous a pesé vous-même en tant que sportive ?

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr, comme beaucoup de sportifs en France, mais il ne s'agissait pas de choses comme ce qu'on entend aujourd'hui, aujourd'hui, ce sont des choses graves, il faut mettre les noms dessus, s'il s'agit de pédophilie, tous les cas qui sont sortis, il faut en parler et donner sa juste mesure à ces thématiques, s'il y a d'autres thématiques, comme du harcèlement ou du mal-être au travail, évidemment, il faudra aussi en parler, mais il faut bien mettre les mots sur les choses, et il faut les différencier.

CAROLINE ROUX
Et là, effectivement, pour Sarah ABITBOL, on parle de viol. Il y a une enquête préliminaire qui est ouverte, vous encouragez les jeunes filles à parler, là, les faits étaient prescrits, l'idée, c'est parler tant qu'il est encore temps…

ROXANA MARACINEANU
Bien sûr qu'il y ait des témoignages qui soient, pas sous le coup de la prescription, et la parole, la prise de parole de ces femmes, de Sarah, et des autres femmes qui ont parlé, ne sera pas vaine, puisqu'on a déjà des cas qui remontent, qui sont plus récents.

CAROLINE ROUX
Que dites-vous aux parents qui se disent : bon, est-ce qu'on va vraiment prendre une licence dans un club de foot, dans un club de tennis, dans un club de natation, dans un club de patinage, est-ce que nos enfants sont en sécurité ?

ROXANA MARACINEANU
Eh bien écoutez, je leur dis qu'il faut nous faire confiance aujourd'hui, si nous agissons comme ça, c'est pour le bien du sport, je suis ministre, mais je suis maman avant tout aujourd'hui, et j'ai envie que mes enfants puissent continuer à aller en toute sécurité dans un club, c'est le cas aujourd'hui, 99 % des entraîneurs, des bénévoles qui s'investissent chaque jour pour le sport le font dans un esprit totalement sain, et tout ce qui se passe dans des associations, c'est le vivre ensemble, c'est le sport au bénéfice de la santé et du bien-être des enfants.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Roxana MARACINEANU.

ROXANA MARACINEANU
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 7 février 2020