Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à France Inter le 9 mars 2020, sur les effets de l'épidémie COVID-19 sur l'organisation de la mondialisation, les difficultés d'approvisionnement notamment dans l'industrie automobile, aéronautique et pharmaceutique et l'impact sur la croissance française en 2020.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Avec Léa SALAME nous recevons ce matin le ministre de l'Economie dans "Le grand entretien du 7/9", vos questions, amis auditeurs, 01.45.24.7000, l'application mobile de France Inter ou les réseaux sociaux. Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Nicolas DEMORAND.

NICOLAS DEMORAND
On va détailler secteur par secteur les conséquences économiques graves de l'épidémie de coronavirus dans le monde, et en France, mais avant d'y entrer dans le détail, Bruno LE MAIRE, une question d'un peu plus loin. Ne peut-on pas dire, aussi, qu'au fond cette crise nous invite à repenser des pans entiers de la mondialisation, notre dépendance à la Chine, au libre-échange, à l'avion, bref notre mode de vie, en tout cas quelques-uns des piliers de notre mode de vie en ce début de 21e siècle, est-ce qu'il n'y a pas une opportunité à saisir pour refonder le modèle classique de la mondialisation ?

BRUNO LE MAIRE
La réponse est oui. Je pense qu'il faut que nous tirions, sur le long terme, le moment venu, toutes les conséquences de cette épidémie sur l'organisation de la mondialisation, et notamment sur les chaînes de valeur. J'ai déjà eu l'occasion de le dire, il faut réduire notre dépendance vis-à-vis d'un certain nombre de grandes puissances, en particulier vis-à-vis de la Chine sur l'approvisionnement dans certains produits, il faut renforcer notre souveraineté sur des chaînes de valeur qui sont stratégiques, c'est vrai dans le secteur de l'automobile, c'est vrai dans le secteur de l'aéronautique, c'est encore plus vrai dans le secteur du médicament, on ne peut pas avoir aujourd'hui 80% des principes actifs, dans un médicament que nous consommons, vous, moi, tous nos auditeurs, qui sont produits à l'étranger, dont 40 % en Chine, et quand SANOFI annonce qu'ils vont relocaliser une partie de leur activité de production de principes actifs en France, je salue cette décision parce que je pense que ça va dans le bon sens.

NICOLAS DEMORAND
Donc il y aura un avant et un après coronavirus dans l'histoire de la mondialisation ?

BRUNO LE MAIRE
Ah je pense qu'il y aura, dans l'histoire de l'économie mondiale, un avant et un après le coronavirus, je pense que nos peuples, tout simplement, demandent que nous soyons plus indépendants, que sur des chaînes de valeur qui sont stratégiques nous garantissions notre souveraineté et que nous ayons une mondialisation qui soit plus responsable et mieux organisée.

LEA SALAME
Vous dites ça, Bruno LE MAIRE, et en même temps vous ratifiez le CETA, et en même temps les députés européens de La République en marche ont voté, il y a trois semaines, un traité de libre-échange contesté avec le Viêtnam, il y a vos mots et il y a ce que vous faites en vrai. Est-ce qu'il n'y a pas une contradiction là-dedans ?

BRUNO LE MAIRE
Non, il y a effectivement ce que je fais, ce que je fais d'ailleurs depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, parce que le discours que je vous tiens, sur la souveraineté économique, je le tiens depuis des années, et je l'ai mis en pratique. Je vous donne un exemple très concret. Lorsque nous nous apercevons que nous dépendons à 80 ou 85% de l'approvisionnement en batteries électriques, pour nos futures voitures électriques, quelle est la décision que je prends, avec le ministre de l'Economie allemand ? C'est de dire on ne peut pas dépendre à 80 ou 85% de l'approvisionnement en batteries électriques venues de Chine ou de Corée du Sud, il faut bâtir notre propre filière de construction de batteries électriques pour être souverains dans cette technologie. Nous avons aujourd'hui une usine pilote à Nersac, en Nouvelle Aquitaine, nous aurons en 2022 une première usine de production de batteries électriques dans le Nord de la France, et en 2024 en Allemagne. Et sur beaucoup d'autres filières, que ce soit sur l'intelligence artificielle, sur le calcul quantique, sur l'hydrogène, qui est aujourd'hui un des sujets sur lesquels je veux que nous nous engagions massivement, nous allons renforcer notre souveraineté technologique et industrielle.

LEA SALAME
Mais vous avez des chiffres à nous donner sur les conséquences du coronavirus, là depuis un mois, sur la relocalisation des entreprises françaises, en France ? On a entendu tout à l'heure, vous parliez de SANOFI, on a entendu tout à l'heure sur l'antenne un reportage sur une entreprise qui fabrique des thermomètres, qui les fabriquait en Chine, et qui a relocalisé la fabrication en France, est-ce que c'est massif comme mouvement ou c'est ponctuel ?

BRUNO LE MAIRE
C'est trop tôt pour le dire, mais je pense que ça concernera beaucoup de filières, et nous avons justement lancé tous les travaux, avec la Direction générale du Trésor, pour regarder filière par filière quel est notre niveau de dépendance, comment est-ce qu'on peut le réduire, et travailler évidemment avec les industriels et les entreprises concernées, pour que nous puissions les aider à prendre ces décisions. Quand, par exemple, je propose que nous baissions les impôts de production en France, ce n'est pas pour faire plaisir aux uns ou aux autres, c'est pour que nos entreprises aient intérêt à se relocaliser en France, pour renforcer notre souveraineté économique.

NICOLAS DEMORAND
Mesure sans précédent en Europe, Bruno LE MAIRE, un quart de la population a été placée en quarantaine dimanche dans le Nord de l'Italie, c'est une décision draconienne, les entrées et les sorties de cette vaste zone sont limitées par décret. Est-ce que vous comprenez cette décision du gouvernement italien, ou est-ce qu'ils en font trop ?

BRUNO LE MAIRE
Moi je respecte la décision du gouvernement italien, je pense surtout que nous sommes à un moment où il faut qu'il y ait plus de coordination européenne, plus de solidarité européenne, et je crois que ce n'est surtout pas le moment d'aller critiquer la décision de Berlin, Paris, Rome, chaque Etat fait face à des situations sanitaires qui sont différentes, et donc réagit à sa manière. En revanche, sur le plan économique, moi je plaide pour beaucoup plus de coordination européenne, et pour que nous préparions une réponse européenne, massive, une fois que l'épidémie aura disparu.

LEA SALAME
Justement, est-ce que vous êtes favorable à un plan de relance au niveau européen, vous vous retrouvez avec les ministres de l'Economie dans quelques jours je crois, qu'est-ce que vous attendez par exemple de la Banque centrale européenne ? Les taux sont très bas, donc on ne peut pas jouer sur les taux, qu'est-ce qu'elle peut faire concrètement, est-ce qu'elle peut, je ne sais pas, envoyer des liquidités pour les PME par exemple, qu'est-ce que vous attendez concrètement de ces prochains jours ?

BRUNO LE MAIRE
Vous savez, l'Europe, face à cette crise, elle est placée face à ses responsabilités, et elle doit apporter la preuve de son utilité et de son efficacité politique. Donc moi j'attends de l'Europe une réponse forte, massive, coordonnée, au risque de crise économique qui peut suivre la crise épidémiologique…

LEA SALAME
Mettez des mots, qu'est-ce que vous attendez ?

BRUNO LE MAIRE
Concrètement, mais déjà sur le principe, c'est une question politique, est-ce que l'Europe, oui ou non, est capable d'apporter une réponse franche, massive, rapide, coordonnée, à la situation économique, qui est très difficile dans beaucoup de pays, en Italie, comme en France ? La réponse doit être oui, et ce oui doit être franc et massif.

LEA SALAME
Est-ce que l'Allemagne vous suit ?

BRUNO LE MAIRE
Je souhaite évidemment que l'Allemagne nous suive. Ça passe d'abord par une première réponse, le 12 mars prochain, c'est-à-dire jeudi prochain, de la Banque centrale européenne. Est-ce qu'elle a des marges de manoeuvre ? Oui. Est-ce que ses marges de manoeuvre sont principalement monétaires ? Non. En revanche, elle a des marges de manoeuvre pour soutenir toutes les banques qui doivent apporter des prêts de trésorerie aux PME. Et c'est vital que la BCE, le 12 mars prochain, jeudi prochain, j'ai eu l'occasion d'échanger avec Christine LAGARDE sur ce sujet, dise très clairement aux banques qui doivent prêter aux PME, qui sont en difficulté, qui ont des problèmes de trésorerie, "nous répondrons présents et nous avons le soutien de la Banque centrale européenne." La deuxième étape c'est le 16 mars, réunion de tous les ministres des Finances de la zone euro, puis de tous les ministres des Finances de l'Union européenne, nous devons décréter la mobilisation générale, nous devons travailler à un plan de relance qui pourra passer par des mesures fiscales, par des mesures budgétaires, par des baisses d'impôts, pour que dès que la crise épidémiologique sera derrière nous, nous puissions relancer la machine économique. Moi, quand je regarde les fondamentaux de l'économie française, ils sont bons, mais nous nous prenons cette vague très violente, qui touche toutes nos PME, tous nos commerces, nos artisans, le monde de la culture, il faut que chacun sache que le moment venu, quand il faudra appuyer sur le bouton, nous aurons préparé les mesures, nous aurons un plan de relance disponible…

LEA SALAME
Un plan de relance de combien de milliards d'euros ?

BRUNO LE MAIRE
Mais ça ce sera à discuter dès le 16 mars, mais moi je souhaite que le 16 mars on ne soit pas là en train d'échanger entre ministres des Finances pour dire "tiens, c'est dur ici, c'est difficile là, qu'est-ce qu'on fait ?", non, je proposerai une série de mesures, fiscales, budgétaires, permettant de définir un plan de relance européen, coordonné et massif, qui nous permettra de relancer la machine économique au lendemain de la crise.

NICOLAS DEMORAND
Alors justement, vous recevez tout à l'heure à Bercy une cinquantaine d'acteurs économiques, dites-nous, Bruno LE MAIRE, quelle est l'ampleur des pertes enregistrées par l'économie française aujourd'hui ? Vous aviez chiffré à -0,1 point de croissance les pertes, avant de dire que ce serait beaucoup plus significatif. Certains évoquent -0,3, -0,4% de croissance, donc en moins cette année, est-ce que ces chiffres-là sont délirants, crédibles, sérieux ? Dites-le nous.

BRUNO LE MAIRE
Non, ces chiffres ne sont pas délirants, même si je ne vous donnerai pas de chiffres précis ce matin.

NICOLAS DEMORAND
Pourquoi, parce que vous ne l'avez pas ?

BRUNO LE MAIRE
Ce que je peux vous dire c'est que…

NICOLAS DEMORAND
Bruno LE MAIRE, vous ne l'avez pas, ou vous ne voulez pas le dire ?

BRUNO LE MAIRE
Mais je vais vous donner des indications, mais pas de chiffre précis. Première indication, l'impact sera sévère sur la croissance française en 2020, deuxième indication, cet impact sera de l'ordre de plusieurs dixièmes de point de PIB, la seule évaluation que j'avais donnée jusqu'à présent c'est 0,1 point quand c'était cantonné à la Chine, je vous dis que l'impact sera de plusieurs dizaines de points de PIB, donc c'est un impact qui est sévère. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous commençons à avoir les premières remontées du premier trimestre, et qu'est-ce qu'on s'aperçoit ? C'est que, en janvier, jusqu'à mi-février, on commençait à avoir une reprise qui était bonne, et les indicateurs étaient bien orientés, et puis on voit, à partir du moment où l'épidémie se déclenche que, effectivement, il y a un très brutal ralentissement. Nous aurons ce matin les premiers chiffres d'évaluation de la Banque de France, je vous dis que sur l'année 2020 ce sera plusieurs dixièmes de point de PIB. La deuxième raison c'est qu'il y a un fort ralentissement, dans toute la zone euro, notamment chez nos principaux partenaires commerciaux, je pense à l'Italie, et je pense à l'Allemagne. Et la troisième raison c'est que la crise aujourd'hui est mondiale, donc elle aura aussi un impact sur la croissance mondiale. Tout ça m'amène à chiffrer l'impact sur la croissance française à plusieurs dixièmes de point de PIB, je donnerai un chiffre précis le 15 avril, lorsque je présenterai le programme de stabilité pour l'Union européenne.

LEA SALAME
Mais est-ce qu'on peut imaginer une croissance, en 2020, en dessous de 1% ?

BRUNO LE MAIRE
On peut imaginer une croissance, puisque je vous parle de plusieurs dixièmes de point de PIB, que l'évaluation de croissance que nous avions donnée c'était 1,3 pour 2020, donc faites le calcul, la soustraction n'est pas très simple, on peut parfaitement envisager d'être en dessous des 1 point de PIB en 2020.

LEA SALAME
Depuis fin février les entreprises touchées peuvent obtenir l'étalement du paiement des impôts et des cotisations sociales, demander à la BPI France de garantir 70% de leur crédit de trésorerie, recourir au chômage partiel. Est-ce qu'il y a d'autres mesures que vous annoncez pour les PME qui sont très durement touchées ?

BRUNO LE MAIRE
Je vais les recevoir à nouveau ce matin, recevoir toutes les filières, avec Muriel PENICAUD, et nous allons faire le point avec les PME, avec les TPE, avec toutes les filières concernées. Je veux leur dire ce matin que c'est ma priorité absolue, quotidienne, permanente. Je reçois tous les jours des messages, des SMS, des appels, de commerçants, de restaurateurs, de personnes qui travaillent dans l'événementiel, qui me disent "tout est annulé, tout est fermé", de patrons de théâtre, de cinéma, qui me disent « on n'a plus un seul client », donc je veux dire, à chaque d'entre nous, à tous ceux qui nous écoutent, je m'occupe de vous tous les jours, tous les jours, tous les jours, c'est ma priorité absolue. Les mesures c'est d'abord l'activité partielle, et je profite du micro pour dire saisissez-vous de cette opportunité-là, l'activité partielle on l'a simplifiée, on l'a accélérée, vous la demandez, vous avez une réponse en 48 heures au lieu de 15 jours, et vous avez un taux de remplacement de 80% au niveau du SMIC. S'il faut aller plus loin, on va en discuter ce matin avec les entreprises, et si elles estiment qu'il faut aller encore plus loin, nous sommes prêts, avec Muriel PENICAUD, à aller encore plus loin.

LEA SALAME
Aujourd'hui il y a 900 entreprises qui ont demandé le chômage partiel…

BRUNO LE MAIRE
Oui, je pense que ça va fortement augmenter dès aujourd'hui.

LEA SALAME
Et vous encouragez les entreprises à se déclarer en chômage partiel, expliquez-nous.

BRUNO LE MAIRE
Oui, je les encourage, je les encourage à se déclarer en activité partielle, les coûts sont pris à notre charge, l'Etat et l'UNEDIC, et quel que soit le coût nous répondrons présents, et je pense que c'est aujourd'hui la solution la plus efficace. La deuxième c'est le soutien aux trésoreries, avec des reports de charges fiscales, des reports de charges sociales, et je vous dis ce matin que s'il y a besoin de dégrèvement d'impôts, nous ferons des dégrèvements d'impôts pour les entreprises qui seraient les plus menacées et les plus fragilisées. Je veux aussi profiter de votre antenne pour lancer un appel à la solidarité de toutes les grandes entreprises. Toutes les grandes entreprises doivent, comme l'Etat, faire preuve de solidarité vis-à-vis de leurs entreprises sous-traitantes et de leurs PME. Je vous donne un exemple, vous êtes une grande entreprise, vous avez commandé une prestation à un acteur de l'événementiel à 80 ou 90.000 euros, les arrhes ont été versés, vous ne demandez pas le remboursement des arrhes, et si possible vous réglez la prestation de 80 ou 90.000 euros, avec l'engagement, pour l'acteur de l'événementiel, de reporter la prestation d'ici 6 mois ou d'ici 1 an, mais au moins vous ne créez pas un trou de trésorerie vis-à-vis de cette entreprise qui peut être menacée, sinon, de disparition. Donc je lance cet appel à la solidarité de toutes les grandes entreprises, vis-à-vis des donneurs d'ordre, ce sera tout aussi efficace que les mesures que l'Etat pourra prendre.

LEA SALAME
Donc vous leur dites aux grandes entreprises, "ne réclamez pas l'argent des sous-traitants" ?

BRUNO LE MAIRE
Je dis, déjà ne réclamez pas les arrhes, que vous avez versés, et puis si vous pouvez payer la prestation, quitte à obtenir un engagement de règlement de la prestation un peu plus tard, faites-le pour soulager la trésorerie des PME. Aujourd'hui la priorité absolue c'est soulager la trésorerie des PME et des TPE.

NICOLAS DEMORAND
Bruno LE MAIRE, avant de donner la parole aux auditeurs d'Inter, qui sont nombreux ce matin, dites-nous quel impact peut avoir ce virus sur les chiffres du chômage, qui était à la baisse ces derniers mois, est-ce que vous craignez les voir remonter ?

BRUNO LE MAIRE
L'impact économique et l'impact sur la croissance il aura évidemment, aussi, un impact sur l'emploi, et nous faisons le point avec Muriel PENICAUD, très régulièrement, j'aurai l'occasion de la voir tout à l'heure, je veux simplement redire à quel point les fondamentaux de l'économie française sont bons, et jusqu'à cette crise du coronavirus, tous les indicateurs étaient bien orientés, l'investissement, l'emploi, l'innovation, la croissance, nous avions un des niveaux de croissance les plus élevés de la zone euro, donc il faut retrouver cette situation le plus vite possible.

LEA SALAME
Oui, mais tout peut tomber à terre à cause d'un virus.

BRUNO LE MAIRE
Non, les fondamentaux ne tombent pas, ça veut dire justement, et c'est la stratégie que nous avons choisie, c'est une stratégie de réponse massive, la plus efficace possible, d'abord au niveau national, puis au niveau européen avec un plan de relance, pour que nous sortions de cette situation le plus vite possible.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 13 mars 2020