Interview de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, à Europe 1 le 22 mai 2020, sur les difficultés financières de Renault et l'aide de l'État en faveur de l'industrie automobile.

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bonjour Bruno LE MAIRE.

BRUNO LE MAIRE
Bonjour Sonia MABROUK.

SONIA MABROUK
Bienvenu sur Europe 1, en studio, avec nous. "RENAULT joue sa survie", avez-vous dit ce matin dans Le Figaro. Qu'est-ce que ça veut dire ?

BRUNO LE MAIRE
Eh bien ça veut dire que RENAULT a engagé depuis plusieurs années une course aux volumes, et ne produit plus suffisamment de véhicules par rapport à ses capacités industrielles. Donc, RENAULT est en sérieuses difficultés financières. Est confronté en plus à l'effondrement de la vente de véhicules, c'est - 80, - 90 % au cours des dernières semaines, donc il y a urgence à agir et urgence à définir une stratégie pour RENAULT. C'est ce que fait avec beaucoup de talent le président de RENAULT, Jean-Dominique SENARD, qui a toute notre confiance, mais maintenant nous devons savoir plus précisément ce que cela veut dire en termes de sites industriels et de choix stratégiques pour le constructeur.

SONIA MABROUK
Mais si on vous comprend bien ce matin, Monsieur le Ministre de l'Economie, s'il n'y a pas un plan conséquent d'économies chez RENAULT, eh bien le mastodonte RENAULT peut disparaître.

BRUNO LE MAIRE
Oui, RENAULT peut disparaître.

SONIA MABROUK
S'il n'y a pas un plan d'économies conséquent. BRUNO LE MAIRE Oui, RENAULT peut disparaître, oui les grands constructeurs industriels peuvent disparaître. Il faut être lucide, et ma constante dans cette crise économique a été de dire la vérité aux Français. Je n'ai jamais caché la gravité de la crise, et je ne cache pas la gravité de la situation de RENAULT. Mais je sais aussi que RENAULT a des ressources exceptionnelles, des technologies exceptionnelles, des salariés qui sont motivés, des ouvriers qui sont compétents. Donc RENAULT peut rebondir et va rebondir. Mais il faut définir effectivement une stratégie, et pour nous, la stratégie qui nous paraît la bonne pour RENAULT, comme Etat actionnaire, c'est faire de RENAULT un des constructeurs technologiquement les plus avancés de la planète, qui soit en pointe sur le véhicule électrique. Ça suppose effectivement de réorganiser sa chaîne de production, en France et dans le monde, pour pouvoir être plus efficace, et au bout du compte produire plus de véhicules en France mais des véhicules plus propres.

SONIA MABROUK
Une réorganisation dites-vous, trois usines de RENAULT devraient fermer, celle de Flins pourrait faire l'objet quant à elle d'une reconversion totale de sa production. Vous le confirmez.

BRUNO LE MAIRE
Flins ne doit pas fermer. Et Flins…

SONIA MABROUK
Ne va pas ou ne doit pas ?

BRUNO LE MAIRE
Flins ne doit pas fermer, c'est en tout cas la composition du gouvernement, de l'Etat actionnaire, qui a regardé attentivement l'ensemble des sites. Nous attendons maintenant les propositions globales du président Jean- Dominique SENARD sur son plan pour l'alliance et sur son plan pour RENAULT. Mais nous, notre estimation c'est que Flins ne doit pas fermer. Ce qui nous paraît important c'est de savoir quelle est la stratégie de long terme de RENAULT, comment est-ce qu'ils nous garantissent que demain les véhicules électriques seront localisés en France ? Comment est-ce qu'ils nous garantissent que demain la France devient le premier centre de production mondiale de véhicules électriques pour RENAULT ? Et pour ça nous avons besoin d'engagements clairs, nous avons besoin d'engagements sur l'alliance des batteries électriques. Vous savez que nous avons créé cette alliance des batteries électriques avec PEUGEOT, avec TOTAL, nous souhaitons que RENAULT devienne actionnaire à part entière de cette alliance sur les batteries électriques.

SONIA MABROUK
Mais avant cela, Monsieur le Ministre de l'Economie, RENAULT va bénéficier d'un prêt garanti par l'Etat de 5 milliards, d'ailleurs je note au passage que vous avez dit que ce prêt n'était pas encore signé. C'est une mise en garde ?

BRUNO LE MAIRE
Ce n'est pas une mise en garde, mais nous signerons…

SONIA MABROUK
Ça sonne comme cela.

BRUNO LE MAIRE
Nous signerons ce prêt lorsque nous saurons quelle est la stratégie de RENAULT, quelle est la stratégie de l'alliance, ce que ça veut dire en termes de sites industriels, en termes de choix sur le véhicule électrique. Dernier engagement qui nous paraît très important, un engagement vis-à-vis des sous-traitants. Il y a des milliers de sous-traitants de RENAULT et je pense qu'il faut pour RENAULT comme d'ailleurs aussi pour l'autre grand constructeur automobile PSA, recréer plus de solidarité entre les grands donneurs d'ordre, RENAULT et PEUGEOT, et les sous-traitants. Il faut arrêter de demander à un sous-traitant de délocaliser sa production en Europe de l'Est ou plus loin, pour gagner un centime d'euro par pièce. Cette vieille politique…

SONIA MABROUK
Et quel engagement para rapport aux salariés ?

BRUNO LE MAIRE
Cette vieille politique-là, elle est indéfendable, nous voulons pouvoir localiser en France des productions compétitives, tournées vers le véhicule électrique, sans serrer la gorge des sous-traitants.

SONIA MABROUK
Monsieur le ministre de l'Economie, vous parlez de localisation, de relocalisation, au moment certains sites français vont fermer, est-ce que le ministre de l'Economie que vous êtes ce matin, qu'est-ce qui vous empêche de dire ce matin : il n'y aura pas de licenciement, je m'y engage, l'Etat ne laissera pas faire ?

BRUNO LE MAIRE
Parce que ce que nous souhaitons, c'est qu'au bout du compte RENAULT soit plus performant, que RENAULT puisse produire davantage de véhicules, en particulier électriques, en France. Et pour ça, ça suppose que RENAULT garde toute sa compétitivité. Alors, évidemment ce serait pratique de vous dire : aucun licenciement, j'y mets mon veto. Mais ce n'est pas la réalité économique.

SONIA MABROUK
Economiquement, ce n'est pas viable de dire ça ?

BRUNO LE MAIRE
Economiquement, ce n'est pas viable de dire cela. Alors, bien entendu les salariés ne doivent pas être la variable d'ajustement de ces évolutions de RENAULT, mais ce qui compte pour nous c'est que RENAULT crée de la valeur, RENAULT préserve des emplois en France, le plus grand nombre d'emplois possibles, mais il faut laisser aussi à RENAULT la possibilité d'ajuster son outil de production, d'être plus compétitif, parce que sinon RENAULT sera menacé.

SONIA MABROUK
Sur fond de crise, Monsieur le Ministre de l'Economie, le site RENAULT de Sandouville a rouvert ce matin, après la suspension de ses activités par le tribunal, saisi par la CGT à rebours des autres syndicats. La CGT a joué sa partition, est-ce que ce syndicat veut vraiment la reprise selon vous ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne suis pas là pour juger les syndicats. Ce que je sais, c'est que la reprise est nécessaire.

SONIA MABROUK
Quand il empêche un site de tourner…

BRUNO LE MAIRE
Ce que je sais aussi, Sonia MABROUK, c'est qu'on ne peut pas nous dire que RENAULT doit redémarrer, doit devenir compétitive, doit gagner en technologie, doit produire des véhicules électriques en France, et construire, localiser ses productions en France, parce que c'est ça l'avenir de RENAULT et c'est ça qui en fera, une fois encore, l'un des constructeurs mondiaux les plus performants de la planète. Et puis dans le même temps, quand tous les conditions sanitaires sont réunies pour rouvrir Sandouville, bloquer la réouverture de Sandouville, parce que ça…

SONIA MABROUK
Donc vous répondez à la CGT directement. Il ne faut pas faire cela…

BRUNO LE MAIRE
Je réponds très clairement à ceux qui veulent bloquer la reprise du travail, que ce n'est pas ce qui est bon pour RENAULT, et ça n'est pas ce qui est bon pour l'économie française. Dès lors que les conditions de sécurité sanitaires sont remplies, sont remplies par le dialogue social, par l'amélioration des conditions de sécurité, par tous les équipements nécessaires, la reprise du travail doit se faire, parce que sinon c'est des entreprises qu'on coule, c'est notre économie qu'on coule, et c'est des grandes entreprises comme RENAULT qu'on met en péril.

SONIA MABROUK
Vous préparez Bruno LE MAIRE justement un plan de soutien à la filière automobile. Il y a des mesures bien sûr d'incitation à l'achat de véhicules, est-ce que vous confirmez tout d'abord sur l'électrique le que le bonus devrait passer de 6 000 à 8 000 € ?

BRUNO LE MAIRE
Je ne vous confirme absolument aucun chiffre puisque nous sommes en discussion. Et d'abord, avant de préparer un plan, il faut savoir où nous voulons aller pour l'automobile, comme pour l'économie. Nous voulons une relance verte. Nous voulons faire de cette crise et de la réponse à cette crise, un levier pour décartonner notre économie, et chaque décision que nous allons prendre, sur chaque plan, que ce soit sur l'aéronautique, sur l'automobile, ça a été le cas aussi sur le tourisme, sera jugé à l'aune de cette exigence environnementale.

SONIA MABROUK
Oui, mais vous savez sur quoi porte ce plan.

BRUNO LE MAIRE
Ça veut dire, pour répondre très clairement à votre question, que sur les soutiens à la vente de véhicules, nous privilégierons les véhicules électriques et les véhicules qui émettent le moins de CO2.

SONIA MABROUK
Donc les aides s'appliqueraient aussi aux hybrides rechargeables.

BRUNO LE MAIRE
Je pense que les hybrides rechargeables doivent pouvoir être dans le champ de ces aides. Je crois que c'est important que les véhicules électriques soit privilégiés, et je crois également que tout ce qui permet le renouvellement de la flotte de véhicules française, pour que, au total les voitures françaises émettent moins de CO2, va dans le bon sens. L'objectif c'est…

SONIA MABROUK
Et les véhicules thermiques aussi les moins polluants ?

BRUNO LE MAIRE
Vous savez qu'il y a une prime à la conversion qui a dans son champ les véhicules thermiques les moins polluants, pour être très précis les véhicules essence Crit'Air 1 et les véhicules diesels Crit'Air 2 récents, de 2019. Je ne vois aucune raison de changer les paramètres de cette prime à la conversion. Mais l'autre objectif de ce plan qui sera annoncé par le président de la République la semaine prochaine, c'est que notre parc de véhicules émette moins de CO2, ce sera vrai pour le bâtiment, ce sera vrai pour l'industrie, ce sera vrai pour la sidérurgie, ce sera le même objectif : accélérer la décarbonation de l'économie française, fixer des objectifs ambitieux et surtout se donner les moyens de les atteindre. Parce que moi je vois beaucoup de grandes déclarations de principe sur l'environnement, ma responsabilité de ministre de l'Economie et des Finances c'est de définir un chemin économique viable pour que du point où nous sommes nous puissions arriver au point d'arrivée, moins de CO2, plus de protection de l'environnement, mais dans des conditions économiques qui soient supportables pour tous.

SONIA MABROUK
Et vous allez exiger Monsieur le Ministre, des engagements de localisation, justement, de futures reproductions, cette fois-ci est-ce que vous serez entendu ?

BRUNO LE MAIRE
C'est indispensable. Personne ne pourrait comprendre qu'on apporte de l'aide sous forme d'un plan sectoriel ou sous forme de prêts garantis par l'Etat, et que de l'autre côté il n'y ait pas des engagements de localisation de production. A partir du moment où nous faisons…

SONIA MABROUK
Ce ne sont que des engagements, que des paroles.

BRUNO LE MAIRE
Ça n'est pas que des paroles, c'est des engagements qui sont des engagements fermes de la part des constructeurs. Nous sommes en discussion avec eux. J'aurais à nouveau les deux présidents de PSA et de RENAULT aujourd'hui au téléphone, pour en discuter avec eux. Le rendez-vous avec le président de la République la semaine prochaine, est un rendez-vous très important pour la filière de l'industrie automobile, donc nous y travaillons d'arrache-pied pour que ce rendez-vous soit un moment de refondation de l'industrie automobile française, vers une industrie décarbonée et vers des véhicules propres. On va continuer à en parler, on va marquer une courte pause Monsieur le Ministre de l'Economie, évoquer aussi malheureusement cette vague de licenciements qui se prépare. Est-ce qu'il faut que la dégressivité sur le chômage partiel soit plus lente ? On va en parler. Vous restez avec nous et nos auditeurs à venir également


source : service d'information du Gouvernement, le 22 mai 2020