Interview de Mme Roselyne Bachelot, ministre de la culture, à France Inter le 9 juillet 2020, sur le chantier de Notre-Dame, la réforme de l'audiovisuel public et la sortie du confinement pour le secteur de la Culture.

Texte intégral

HELENE ROUSSEL

Dans « Le grand entretien » ce matin nous recevons la ministre de la Culture, on attend vos questions, chers auditeurs, au 01.45.24.7000, bonjour Roselyne BACHELOT.

ROSELYNE BACHELOT
Bonjour Hélène ROUSSEL !

HELENE ROUSSEL
Merci d'être avec nous sur France Inter. On vous a connu ministre de la Santé et ministre des Sports sous Nicolas SARKOZY puis on vous a vu chroniqueuse télé, radio, retirée de la vie politique depuis huit ans, vous aviez même dit « plus jamais » et chez nos confrères de la Radio suisse en 2013 « j'aime trop la culture pour en devenir la ministre », alors qu'est-ce qui vous a fait craquer ?

ROSELYNE BACHELOT
Mon père disait, je le paraphrasais, « j'aime trop la liberté pour être un libéral », donc j'avais paraphrasé sa phrase ! Il y a deux choses qui m'ont poussée à accepter, la première personnelle, je complétais toujours ma phrase en disant « sauf si on me proposait le ministère de la Culture », cette appétence pour la culture, pour les gens qui l'habitent, pour les artistes, les créateurs, les journalistes que j'ai rejoints c'est quelque chose qui est au fond de moi. Et puis la situation du pays, pendant toute cette crise j'ai été dans mon rôle d'éditorialiste non seulement à commenter mais à vivre cette crise puisque j'avais moi-même été ministre de la Santé et je me suis dit « je ne peux pas me défiler », donc c'est ces deux choses qui m'ont amenée à revenir sur mon petit confort personnel.

HELENE ROUSSEL
On va y revenir sur cette crise, la culture, Roselyne BACHELOT, ça aurait été oui avec n'importe quel gouvernement, qu'est-ce qui vous fait envie dans celui-ci, qu'est-ce qui vous rend « Macron compatible » ?

ROSELYNE BACHELOT
C'est le dernier argument, c'est quand le président a dit que la reconstruction de la France devait être économique, sociale, sanitaire bien entendu et culturelle, c'est-à-dire de sortir la culture de son confinement. La sculpture, la culture, la sculpture, le lapsus est révélateur, la culture est confinée, c'est une sorte de très beau bijou que la République porte sur elle de façon démonstrative dans notre pays parce qu'il y a 60 ans on a décidé de faire de la culture suite à un certain nombre de préfigurations on a décidé avec André MALRAUX de faire de la culture une politique publique, mais pour autant elle n'est jamais sortie en quelque sorte de ce confinement. Je suis allée mardi soir écouter les propositions qui ont été faites par le journal Télérama avec 20 chapitres qui justement sont complètement dans ma philosophie. Je vais commencer dans les prochains jours des contacts extrêmement fouillés et précis avec le ministre de l'Education, avec la ministre de l'Ecologie, avec la ministre de la Recherche, bien sûr le ministre de la Santé pour sortir la culture, pour qu'elle irrigue enfin l'ensemble des politiques publiques, ce qui n'a pas eu lieu jusqu'alors.

HELENE ROUSSEL
Vous parliez d'André MALRAUX, il venait chez vos parents quand vous étiez petite fille, vous voilà assise un demi-siècle plus tard dans son fauteuil, est-ce que vous y avez pensé en acceptant le poste ?

ROSELYNE BACHELOT
Je n'y ai pas pensé mais quand je suis arrivée dans ce bureau les larmes me sont montées aux yeux mais je suis très lacrymale vous savez, quand je vais à l'opéra je pleure. Un jour un monsieur, j'étais assise à côté de lui, en écoutant « Les adieux de Wotan » à Aix-en-Provence qui me tendait des mouchoirs et qui m'a dit « il faut que vous arrêtiez de pleurer, on va croire que c'est moi qui vous fait pleurer » ! Mais de la même façon j'avais été très émue en rentrant dans le bureau de Simone VEIL quand j'étais ministre de la Santé, pour moi inaltérablement cela restera son bureau. Mais au-delà de cela André MALRAUX a lancé cette affaire mais il faut aller au-delà, MALRAUX c'était le ministre de la Culture qui l'érigeait aussi en fortin, ce n'est pas parce que c'est une icône adorée qu'il faut se dire qu'on marche entièrement dans ses pas !

HELENE ROUSSEL
Roselyne BACHELOT, avant de parler des grands chantiers qui vous attendent une réaction à l'actualité, ce matin des militants de Greenpeace ont déployé une banderole sur la grue qui surplombe Notre-Dame de Paris pour dénoncer l'inaction climatique d'Emmanuel MACRON, ça commence mal !

ROSELYNE BACHELOT
Moi ce que je veux dire c'est que quelle que soit la justesse des causes qu'on défend et les causes que défendent de Greenpeace sont justes, vous avez omis de dire que j'avais été ministre de l'Ecologie !

HELENE ROUSSEL
Je n'ai pas tout dit, je ne pouvais pas tout lister, Roselyne BACHELOT, c'était trop long !

ROSELYNE BACHELOT
Tout lister ! Et que je suis à l'origine de la Charte de l'environnement adossée à la Constitution, donc dieu sait si j'ai travaillé avec Greenpeace sur ces sujets, mais il est des chantiers extrêmement fragiles et que toute intrusion dans le chantier de Notre Dame peut avoir des conséquences tout à fait néfastes, donc on doit respecter ce chantier. Je pense en plus qu'au niveau de l'opinion publique et du sentiment des Français, on l'a vu à travers l'émotion ressentie lors de l'incendie de Notre-Dame, ça a dépassé ceux qui croient au ciel, ceux qui n'y croient pas étaient aussi de la même façon en larmes devant Notre-Dame ! Et qu'avoir l'air, sembler attaquer ce chantier tellement important dans le conscient et dans l'inconscient collectif je crois que Greenpeace ne sert pas une cause qui par ailleurs est juste. Donc l'activisme à un moment vient tamponner l'affectif et ce n'est jamais productif.

HELENE ROUSSEL
Le chantier de Notre-Dame à propos, il y a ce concours international et il y a aussi cette tendance à penser qu'on va plutôt vers une reconstruction à l'identique de la Flèche, vous êtes personnellement pour quelle option ?

ROSELYNE BACHELOT
Je vais laisser les gens travailler, d'ailleurs cet après-midi je vais aller saluer la structure qui s'occupe de ce dossier qui va rendre ses conclusions, structure où siège le général GEORGELIN qui est le représentant du président de la République dans cette affaire. Il y a donc trois dossiers, il y a celui de la charpente, il y a celui du toit et il y a celui de la Flèche. Ce qui apparaît maintenant c'est qu'un large consensus se dégage dans l'opinion publique et dans les décideurs puisqu'à la fin ce sera je pense le président de la République qui va trancher pour la reconstruction à l'identique, c'est toujours difficile de dire à l'identique exactement mais dans l'esprit de la Flèche.

HELENE ROUSSEL
Roselyne BACHELOT, on va faire un point sur le déconfinement de la culture, d'abord vous personnellement comment est-ce que vous avez vécu cette période, est-ce que ça vous a manqué, est-ce que ça vous manque encore les concerts, le théâtre, vous parliez de l'opéra évidemment ?

ROSELYNE BACHELOT
J'ai vécu ce confinement comme une souffrance intense comme si on m'arrachait un morceau de mon coeur, de mes bras, je suis quelqu'un qui sort tous les soirs, on parle souvent de mon amour pour l'opéra mais je vais au théâtre, je vais dans les musées, je vais dans les expos, rien de ce qui est culturel ne m'est étranger. Donc là il y a d'abord, ça a été ma première sortie juste après…

HELENE ROUSSEL
La Maison de la Radio, c'était mardi soir !

ROSELYNE BACHELOT
Juste après la Maison de la Radio qui était vraiment ma première sortie dès le soir, au musée du Louvre et vraiment je veux dire à ceux qui nous écoutent « retournez dans les musées, retournez visiter les joyaux du patrimoine », tout ça est réouvert depuis la mi-mai de façon échelonnée, le Louvre a réouvert lundi dernier. J'ai visité le Louvre, on voit les techniques de sécurité qui sont respectées, on visite même le Louvre de façon plus confortable ! Finalement tout est réouvert, réouvert ou rouvert ?

HELENE ROUSSEL
Rouvert.

ROSELYNE BACHELOT
Rouvert, pardon, ministre de la Culture, sa propriété grammaticale ! A part le musée Picasso il y a ré-accrochage qui est en cours, donc ça ne devrait pas tarder d'être rouvert, les chantiers redémarrent, on peut parler de Notre-Dame de Paris. Les salles de cinéma aussi, alors là on va quand même s'y attacher parce que ce n'est pas tellement une question d'empêchement de la fréquentation à cause des mesures sanitaires, c'est parce qu'on n'a pas de films nouveaux qui sortent parce que les grands blockbusters américains…

HELENE ROUSSEL
Les tournages ont pris du retard évidemment !

ROSELYNE BACHELOT
Ont pris du retard puis ils veulent une sortie planétaire, donc avec les mesures différentes de confinement selon les pays ils ne le font pas. Donc moi ce que je veux, ce que nous voulons faire c'est aider la production et la création de cinéma français, la hâter à travers le CNC pour faire en sorte qu'il y ait des films français qui sortent et qu'on ait envie de voir des choses nouvelles au cinéma !

HELENE ROUSSEL
Globalement c'est un monde à genoux que vous récupérez, les pertes sont estimées à 22 milliards d'euros, Olivier PY, le directeur du festival d'Avignon, disait que vous aviez devant vous les travaux d'Hercule, est-ce qu'il y a un calendrier précis du déconfinement, allez-vous desserrer les contraintes sanitaires ?

ROSELYNE BACHELOT
Ce dossier est extrêmement important, je ne peux pas le gérer seule, il faut que je le gère avec le ministère de la Santé bien entendu, les autorités de santé publique, quand même la santé est tout à fait capitale. Mais il y a aussi une chose qui moi ministre de la Culture, j'aime bien ça « moi ministre de la Culture », non, je ne suis pas mégalomane, regarde c'est qu'on donne à la culture des consignes extrêmement précises qui sont, il faut le dire, antinomiques avec la survie de ces outils culturels, si on a un spectateur sur trois on ne peut pas faire fonctionner les théâtres !

HELENE ROUSSEL
Mais comment on explique par exemple…

ROSELYNE BACHELOT
Les gens se disent « on est dans le métro à touche-touche ou dans le TGV » !

HELENE ROUSSEL
Ou alors on a ouvert le Puy-du-Fou mais il n'y a pas de festivals et il n'y a toujours pas de salles de concert ouvertes !

ROSELYNE BACHELOT
Au Puy du Fou il y a des mesures de sécurité aussi, la jauge a été baissée, il n'y a pas de passe-droit à ce niveau-là au niveau des précautions sanitaires, elles valent pour le Puy-du-Fou et pour tous les autres spectacles de ce type ! Donc là j'espère aller vite avec le ministre de la Santé, les autorités sanitaires pour qu'on dessert cette contrainte et qu'on permette aux salles de spectacle en respectant, aux salles de spectacle et aux autres éléments de spectacle comme les parcs à thème ou d'autres manifestations de ce type, permette d'atteindre la viabilité économique. Je rappelle quand même l'interdiction des manifestations et les rassemblements de plus de 5.000 personnes.

HELENE ROUSSEL
5.000 personnes mais alors justement à propos de cette deuxième vague, on voit tous les épidémiologistes qui s'inquiètent, un plan de reconfinement ciblé est même dans les cartons a dit hier le Premier ministre, vous avez un plan B, Roselyne BACHELOT ?

ROSELYNE BACHELOT
Le plan B est entre les mains du ministre de la Santé et du Premier ministre, le plan B c'est un reconfinement, c'est-à-dire de revenir parce que nous aurions été incapables de gérer cette crise nous reviendrions à la situation antérieure. Ceci étant, évidemment la première vague a permis de tirer un certain nombre de conclusions, on a des masques, on a des tests, dieu sait si dans une vie antérieure je me suis battue pour ça, on a appris un certain nombre de techniques, de méthodes, donc on ne repartirait pas de zéro et on pourrait avoir des techniques de confinement sélectif qui seraient différentes. L'affaire serait évidemment entre les mains des autorités sanitaires qui sont prééminentes dans cette affaire !

HELENE ROUSSEL
On n'est pas prêts de voir des salles pleines tout de suite.

ROSELYNE BACHELOT
Ça va être difficile.

HELENE ROUSSEL
Venons-en à la réforme de l'audiovisuel public, Roselyne BACHELOT, elle a été suspendue, que devient le projet de loi, cette holding qui réunirait FRANCE TELE, RADIO FRANCE, MEDIAS MONDE et l'Ina est-elle toujours d'actualité ?

ROSELYNE BACHELOT
J'étais hier au Sénat jusqu'à une heure du matin pour faire en sorte qu'une partie importante du projet de loi soit enfin mis en oeuvre par la transposition des directives et la possibilité de les faire passer par ordonnances, c'est quelque chose qui est évidemment très attendu par les acteurs de la culture avec la transposition de la directive sur les services de médias audiovisuels qui permettent l'extension de la régulation plateformes de partage de vidéos, évidemment par le CSA, et de faire participer les plateformes numériques au financement de la création. Puis deux autres directives sur la protection des auteurs ainsi que les titulaires de droits voisins bien entendu au niveau de leur rémunération et que les chaînes de télévision et de distribution soient responsables de cette rémunération, donc ça c'est quelque chose de très important. On m'a dit « il ne faut surtout pas vous y habituer, Madame la Ministre », ces dispositions qui ont été votées à l'unanimité sur tous les bancs malgré la violence qui était faite aux sénateurs de procéder par ordonnances mais étant donné l'urgence de ce débat. Alors il reste effectivement un certain nombre de sujets, vous avez abordé la holding, nous devons aborder la fusion du CSA et de l'HADOPI pour fonder l'ARCOM. Il y a les questions de piratage, il y a la transformation de la TNT…

HELENE ROUSSEL
Donc on poursuit la réforme ?

ROSELYNE BACHELOT
Voilà et tous ces chapitres de la réforme.

HELENE ROUSSEL
Est-ce que le confinement a quand même changé la donne, je pense à France 4 par exemple, les programmes jeunesse ont montré leur utilité ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, je vais y revenir, pour dire que la plupart de ces dispositions sont de bonnes dispositions et la holding on peut le regarder avec intérêt parce qu'il ne s'agit pas de fusionner, de faire disparaître les identités et les personnalités de ces institutions qui constituent l'audiovisuel public. Mais il faut dire que le calendrier législatif va être complètement occupé par le plan de relance et que je pense que ça va être difficile de trouver du temps.

HELENE ROUSSEL
Pour bien comprendre, Madame la Ministre, on poursuit ou on ne poursuit pas cette réforme ?

ROSELYNE BACHELOT
Moi j'attends d'avoir du temps parlementaire, j'ai le sentiment que...!

HELENE ROUSSEL
Vous bottez en touche. Votre première visite, vous l'avez dit, en tant que ministre de la Culture c'était ici même à la Maison de la Radio lundi soir, une maison que vous connaissez bien, vous avez tenu une chronique sur France Musique, et vous avez salué, je vous cite, « un audiovisuel public d'une qualité formidable ». Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a un plan d'économies et de départs volontaires en cours à Radio France, alors c'est quoi le service public, c'est quoi sa mission, y aura-t-il des aides ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, il y aura des aides bien entendu, on a commencé d'ailleurs par le fait de participer aux travaux de réhabilitation de Radio France bien entendu et nous continuerons cela. Je veux d'ailleurs saluer le boulot formidable qui a été fait pour la crise sanitaire et pour la sortie du confinement qui est un travail absolument exemplaire. Ça me donne la cheville pour parler de France Ô et de France 4, vous me tendez la perche parce que c'est bien de cela dont il est question, l'échéance est brève puisqu'elle est au 9 août. Sur France Ô je crois que la question est résolue parce que finalement on était arrivé à une sorte de confinement de l'Outre-mer dans le service public audiovisuel et l'Outre-mer doit participer à l'ensemble de l'audiovisuel. Pour France 4 le service a été remarquable dans la crise…

HELENE ROUSSEL
Programmes jeunesse pendant la crise, pendant le confinement.

ROSELYNE BACHELOT
Programmes jeunesse parce que tout le monde n'a pas des outils numériques, il y a des gens qui ont une télé simplement…

HELENE ROUSSEL
Elle a sauvé sa peau France 4 ?

ROSELYNE BACHELOT
Moi je regarde ça très rapidement, je regarde ça dans les jours, est-ce que les missions qui ont été assurées par France 4 peuvent être assurées d'une autre façon, je n'en suis pas sûre. Est-ce que ça implique une prolongation d'un an ou est-ce que ça implique de revenir sur l'arrêt de France 4 ? Pardon de ne pas vous donner une réponse précise aujourd'hui, Hélène ROUSSEL, je vous la donnerai dans quelques jours mais franchement je veux saluer le boulot extraordinaire qui a été fait par France 4.

HELENE ROUSSEL
On a entendu, on sera au rendez-vous dans quelques jours.

ROSELYNE BACHELOT
Voilà !

HELENE ROUSSEL
Roselyne BACHELOT, ministre de la Culture, on va faire un tour au standard d'Inter où les auditeurs sont nombreux ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 16 juillet 2020