Interview de M. Jean-Baptiste Djebbari, ministre délégué chargé des transports, à Radio Classique le 20 octobre 2020, sur les suites de l'assassinat de Samuel Paty, l'islam politique et la surveillance du radicalisme dans les transports en commun.

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Texte intégral

GUILLAUME DURAND
Jean-Baptiste DJEBBARI, bonjour. Bienvenue.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Bonjour.

GUILLAUME DURAND
Ce n'est pas mon point de vue, mais imaginez ce matin que l'arc politique qui va de la droite extrême jusqu'à Manuel VALLS, qui, semble-t-il, fait corps actuellement et demande au gouvernement de prendre une réponse, ou en tout cas d'apporter une réponse forte, imaginons que sur le CCIF, ou sur l'histoire de la mosquée de Pantin, par exemple, le tribunal administratif retoque les demandes de DARMANIN, je n'ose même pas vous dire quelle va être la réaction de l'opinion.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'abord, ces visites, domiciliaires notamment, elles ont été faites sous le contrôle du juge, donc il y a bien ici une action qui se déroule dans le cadre démocratique, et nous verrons bien, évidemment, ce que les recours diront et ce que le droit dira, et nous verrons si nous devons changer le droit d'ailleurs, puisque vous savez que nous avons notamment un projet de loi en cours de préparation, avant l'attentat, mais qui sera évidemment regardé à l'aune de ce qui s'est passé. Donc moi je…

GUILLAUME DURAND
Il faut rappeler que ce projet de loi, donc qui est parti du séparatisme, est revenu à la laïcité, et que ce projet de loi doit arriver au Conseil des ministres à la fin du mois de décembre…

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Le 9 décembre.

GUILLAUME DURAND
Et sera donc discuté au Parlement, pardonnez-moi d'essayer d'être précis, lors du premier trimestre prochain.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Absolument, vous avez raison. Politiquement, ce qui se passe, et je crois que ça se passe pour le mieux, c'est une sortie des deux visions un peu extrêmes, finalement la vision d'une partie de la gauche, de déni, qui considérait que ces terroristes qui frappaient étaient des loups solitaires endoctrinés sur Internet et par eux-mêmes, et pas un islam politique organisé qui veut le pouvoir. Nous sommes face à une frange de l'islam politique qui veut le pouvoir, qui est prosélyte, qui est organisée, qui s'attaque à nos enfants pour les convertir, pour les pervertir, et je pense que ça, ça doit être dit et combattu comme tel, en réarmant l'enseignement, en fermant évidemment les écoles clandestines, en faisant tout ce que Gérald DARMANIN, Jean-Michel BLANQUER, autour du président, mettent en place. Et puis de l'autre côté il y a la vision extrême de Marine LE PEN, qui consiste à hystériser toujours ce débat en faisant l'identité entre l'islam et le djihadisme en quelque sorte, ça c'est une vision qui finalement ne participe que de sa politique du rejet, qui n'a qu'une seule cause qui serait l'immigration, qui ne traite jamais la condition sociale et qui est une vision étriquée et politiquement, à mon avis, une impasse.

GUILLAUME DURAND
Mais vous savez que vous avez été critiqués, puisqu'à un moment Emmanuel MACRON, donc lors de la campagne, a parlé, je m'en souviens, tout le monde se souvient de cette campagne, que les conditions économiques expliquaient, en France, peut-être en partie le terreau du terrorisme. Or maintenant on n'en n'est pas là, les gens disent le droit d'asile c'est un scandale, le regroupement familial il faudrait peut-être y réfléchir à nouveau, parce que pour beaucoup de gens, les gens trichent, c'est dans tous les journaux de ce matin, vous avez un papier de Renaud GIRARD dans Le Figaro, qui explique, qui est grand reporter, qui a souvent voyagé au Proche-Orient, que bien évidemment, par exemple le droit d'asile est dans la Constitution en France, mais que depuis les années 80 il a été totalement dévoyé.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non mais, là, encore une fois, il faut… enfin, on peut parler d'immigration, on peut parler du droit d'asile en tant que tel, qui protège les réfugiés, on peut parler de l'islam en tant que tel et du fait islamique en France, et on peut parler de l'islam politique. Là je vous parle ce matin de l'islam politique, qui est une réalité, organisée, avec des gens qui ont un projet de conquête du pouvoir, et c'est cela qui nous a frappé très durement la semaine dernière, dans des proportions absolument incroyables, avec un acte atroce en lui-même et puis porteur d'un symbole extraordinairement fort, attaquant la République en son coeur, l'école, et le faisant d'une façon atroce, effroyable, donc c'est à cela que nous devons répondre maintenant, et évidemment tous les autres sujets. Si le sujet est de dire que ça obère ou "invisibilise" le sujet de la ghettoïsation de ces territoires reculés de la République, évidemment que tout ça se sont des vrais sujets, et c'est des sujets qui…

GUILLAUME DURAND
Mais vous l'avez dit vous-même, ça n'a pas de rapport, parce que l'islam est divisé en deux…

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, ça n'a pas de rapport.

GUILLAUME DURAND
L'islam, comme beaucoup de religions, a, un, une foi, deux, un projet politique, ça a été le cas des chrétiens, ça a été le cas des juifs, il y a toujours eu un projet politique derrière les religions, et puis tout d'un coup ce projet politique, loi de 1905, on l'abandonne.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
C'est fondu dans la République, la loi de la République est devenue prééminente, il y a eu parfois des concordats, d'autres fois d'autres façons de faire cohabiter les cultes et la République, mais la loi de la République s'est toujours installée comme étant première.

GUILLAUME DURAND
Mais est-ce que vous avez l'impression que les musulmans de France sont d'accord avec ce raisonnement que vous êtes en train de tenir ce matin, alors qu'on voit dans les sondages que beaucoup d'entre eux, encore, et même une majorité, considèrent que les lois de l'Église, qui est la leur…

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Eh bien je pense que c'est extrêmement fragile.

GUILLAUME DURAND
Est supérieure à la loi qui est la loi de la République.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Je pense que c'est extrêmement fragile, notamment chez les jeunes, c'est un sondage de l'IFOP qui disait que sur les jeunes de 19 à 25 ans, certains, et d'ailleurs une majorité d'entre eux, si je ne trompe pas, disaient que la loi de la religion pouvait primer sur la loi de la République, c'est évidemment insupportable, et c'est pour ça que la République doit se réinstaller très fortement, très durablement, notamment à l'école.

GUILLAUME DURAND
Et c'est de ça dont va parler le président de la République à La Sorbonne ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
J'espère, et pas que. Mais vous savez, ce sujet des caricatures, moi j'ai fait un tweet dimanche dernier, et je plaide pour qu'on publie massivement et nationalement les caricatures à l'école et pendant longtemps, pour que la République se réinstalle et que cette liberté de pensée, de croire, de ne pas croire, de ne plus croire… de ne plus croire, soient données à voir, et pour longtemps, et pendant longtemps, et que quelque part on se génère de l'immunité collective au travers de ce qui aurait dû être une normalité, qui dans bien des endroits, bien des…

GUILLAUME DURAND
Vous n'avez pas peur d'une réaction en chaîne ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Non, pas si c'est massif, si c'est national, si c'est durable, je pense que ça réinstalle la République à l'école de façon extrêmement… et c'est, à mon avis, ça dont on a besoin.

GUILLAUME DURAND
Alors, je rappelle, vous êtes ministre délégué aux Transports, vous savez qu'il y a eu des rapports, on a reçu tout à l'heure Eric DIARD, député LR des Bouches-du-Rhône, il y a eu des rapports sur la radicalisation dans les services publics, et on a pointé pendant, je ne dis pas pendant longtemps, mais on a pointé récemment des dévoiements du service public, notamment chez des bagagistes AIR FRANCE, ou avec des salles, qui étaient des salles de prière, organisées ou installées à la RATP. Est-ce que tout ça est vrai et qu'est-ce que vous avez l'intention de faire ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Alors, il n'y a pas de salles de prière, aujourd'hui, à l'heure où je vous parle, à la RATP, c'est évidemment des sujets que nous suivons quasiment quotidiennement. Il y a eu…

GUILLAUME DURAND
Vous en êtes certain ce matin ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Ecoutez, moi j'ai encore fait le point la semaine dernière avec la présidente de la RATP, qui m'a assuré qu'il n'y avait pas de salles de prière aujourd'hui à la RATP, c'est un travail de surveillance et, quelque part, de contrôles, y compris de contrôle par les pairs, tous les jours, mais ce qui est vrai c'est qu'il y a eu des agents de la RATP qui ne voulaient pas saluer leurs collègues femmes, il y a donc eu des sanctions. Et puis nous allons renforcer la loi, parce que vous savez que dans les entreprises, comme la RATP ou la SNCF, il y a un principe de neutralité et vous pouvez agir, mais souvent vous avez des opérateurs privés sous-traitants, qui agissent pour le compte d'un acteur public, des collectivités par exemple, et qui ne sont pas soumis au principe de neutralité…

GUILLAUME DURAND
C'est le cas des bagagistes AIR FRANCE par exemple.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui, voilà, et nous allons, pour l'ensemble des opérateurs de transport, qu'ils soient sous-traitants ou qu'ils soient opérateurs en direct, dès lors qu'ils agissent pour le compte d'un acteur public, leur imposer par la loi, pour le coup, que ces règles, notamment le principe de neutralité, soient respectées, et que typiquement, quand vous avez une femme à qui on refuse de serrer la main, les sanctions les plus drastiques soient prises. Vous savez, ça commence par ça…

GUILLAUME DURAND
Ça c'est une décision que vous nous annoncez ce matin.

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
Oui, ce sera dans le projet de loi, absolument, que nous allons travailler, mais depuis de nombreuses semaines, ce n'est pas une réaction, pour le coup, à l'attentat horrible dont nous avons parlé, c'est une réflexion et des mesures que nous allons continuer à travailler en vue du dépôt le 9 décembre au Conseil des ministres.

GUILLAUME DURAND
Dernière question, elle est importante Jean-Baptiste DJEBBARI, puisque vous occupez les transports. Nous sommes dans une crise terrible, du coronavirus, qui affecte terriblement la RATP, et on ne parle même plus d'AIR FRANCE maintenant, qui perd des milliards, il n'y a pas d'autre mot, avec un patron, Ben SMITH, qui ne sait pas trop exactement comment… je ne dis pas qu'il ne sait pas comment faire, mais qui en tout cas se heurte de plus en plus à des gens qui annulent réservations, billets, et projets de vacances ou même de déplacements. La réponse de l'État, quelle est-elle ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
La réponse de l'État c'est d'abord le soutien financier pour que ces entreprises, toutes, au travers de plans de soutien, de plusieurs milliards d'euros quand on cumule l'ensemble des soutiens qui ont été mis sur le secteur des transports, 7 milliards pour AIR FRANCE-KLM, plusieurs milliards pour la SNCF, autant en soutien aux transports en commun, auprès de Madame PECRESSE par exemple, c'est d'abord le soutien pour survivre, et ensuite c'est la sécurité sanitaire, et notamment pour les aéroports aujourd'hui c'est le déploiement de tests antigéniques, qui permettent en 15 minutes d'avoir le résultat et donc de recréer de la fluidité aussi dans les transports, de la confiance chez les passagers, et de repartir, de redémarrer en sécurité sanitaire, et en meilleure fluidité, vous savez tous les sujets qui ont eu lieu récemment sur ces sujets de délais d'attente. Donc nous mettons en place ces tests antigéniques notamment au départ vers les États-Unis, vers l'Italie, vers les DOM, l'Outre-mer, c'est évidemment extraordinairement important…

GUILLAUME DURAND
A partir de quand les tests ?

JEAN-BAPTISTE DJEBBARI
D'ici à la fin du mois d'octobre, nous déployons les choses de façon ordonnée, notamment à Roissy, et à Nice, puisque Monsieur ESTROSI m'a contacté sur le sujet, et puis au retour les tests antigéniques ça nous permet aussi de nous assurer que les personnes qui arrivent en France de territoires rouges, rouge écarlate, vous savez, en fonction des niveaux de circulation du virus, ne puissent pas entrer sur le territoire sans être testées, c'est aussi dans les deux que nous agissons pour, vous l'avez dit, d'abord…les enjeux sanitaires et puis recréer de la fluidité, de la confiance.

GUILLAUME DURAND
Merci beaucoup. Nous étions en direct avec Jean-Baptiste DJEBBARI, avec ces annonces concernant justement les tests sur le territoire, dans les aéroports, et des décisions qui sont prises pour toutes les sociétés qui travaillent pour AIR FRANCE notamment, et qui pourraient être touchées par une radicalisation rampante.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 22 octobre 2020