Déclaration télévisée de M. Sébastien Lecornu, ministre des Outre-mer, retransmise sur la chaîne Nouvelle Calédonie 1ère le 11 janvier 2021, concernant la Nouvelle Calédonie.

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Texte intégral

Calédoniennes, Calédoniens,
mes chers compatriotes.


En ces premiers jours de l'année 2021, je tenais à m'adresser à vous d'une manière particulière : pour vous présenter mes voeux, bien sûr, pour la nouvelle année ; mais aussi par fidélité aux liens qui se sont noués lors de mon déplacement sur le Caillou, cet automne.

En octobre dernier, à la demande du Président de la République, j'ai passé trois semaines parmi vous. Ce fut, je crois, le déplacement le plus long qu'un ministre ait fait depuis des décennies. En respectant scrupuleusement la quatorzaine sanitaire, j'ai voulu témoigner de mon humilité et de mon respect pour ce Pays si particulier, si contrasté, parfois si dur - mais aussi si beau, et porteur d'une grande promesse pour l'avenir, à condition qu'il reste sur le chemin du dialogue.

Ce chemin du dialogue, la France, l'Etat, le gouvernement, s'y engagent. C'était le sens de mon déplacement : en trois semaines, j'ai discuté avec toutes les forces politiques, avec tous les responsables institutionnels ; nous avons visité les trois provinces ; nous avons échangé avec les chefferies et le Sénat coutumier, avec les représentants des cultes, catholiques et protestants, avec les forces philosophiques ; nous avons relancé le Comité des sages ; nous nous sommes rendus sur la tombe de Jacques Lafleur, sur celle de Jean-Marie Tjibaou et sur celle des victimes de l'embuscade de Hienghène ; nous nous sommes rendus sur la tombe du chef et ancien sénateur de la République Hilarion Vendégou, pour lequel j'ai une pensée particulière en ce jour ; nous avons inauguré, tous ensemble, la future place de la Paix, à Nouméa, où sera installée la statue de la poignée de main historique du 26 juin 1988.

Enfin j'ai réuni ceux qui vous représentent, vos principaux responsables politiques, sur l'ilot Leprédour, et nous avons parlé pendant une journée entière. Je leur ai dit, pour la première fois, que l'Etat était prêt à engager une discussion approfondie sur les conséquences du “oui” et du “non”. Tous m'ont donné leur accord et nous avons fait coutume.

C'était le 29 octobre, sur l'ilot Leprédour. Nous sommes aujourd'hui le 11 janvier.

Nous nous étions donné six mois : nous sommes à mi-chemin.

Malheureusement, depuis le 29 octobre, c'est la défiance qui a repris le dessus ; ce sont les tensions, les déclarations véhémentes et, bien souvent, la tentation de la violence.


Mes chers compatriotes,

nous ne pouvons ni transiger, ni tergiverser : avec la poignée de main du 26 juin 1988, la Nouvelle-Calédonie a renoncé définitivement à la violence.

Les indépendantistes ont renoncé définitivement à la violence.

Les non-indépendantistes ont renoncé définitivement à la violence.

La paix n'est plus négociable.

L'Etat, signataire des accords de Matignon et de Nouméa, en est aussi le garant. Il tiendra sa parole. Il fera respecter les accords.

Puisqu'avec le processus des accords, la Nouvelle-Calédonie doit choisir, d'ici 2022, de rester dans la France ou de la quitter, je veux être très clair : La France, c'est le respect de l'Etat de droit ; c'est l'ordre républicain ; c'est l'indépendance de la justice. C'est la paix civile.

Je veux ici saluer l'action déterminée et l'engagement de nos forces de sécurité intérieures, policiers et gendarmes dont certains ont risqué leur vie, début décembre, en protégeant l'usine du Sud, site SEVESO auquel certains délinquants ont voulu porter atteinte. En protégeant l'usine, c'est vous qu'ils protégeaient. Je veux également saluer la réactivité de la justice qui, en toute indépendance, a jugé et condamné les fauteurs de troubles.

Ce n'est qu'après mon départ du Caillou que le sujet de l'usine du Sud est brutalement devenu un point de crispation. Ce n'était pas le cas auparavant : les déclarations des uns et des autres après mon départ en attestent. Le vrai sujet, on le sait, c'est le processus institutionnel.

Mais le sujet de l'usine du Sud s'est imposé.

Quand je pense à l'usine du Sud, je pense d'abord à vous, salariés, qui y travaillez ; je pense à vos familles ; je pense à vous, sous-traitants ; je pense à vous tous, quelle que soient vos origines qui risquez aujourd'hui de connaître le chômage alors que nous avons un — et un seul — repreneur.

Les emplois, c'est une des priorités absolues de l'Etat. C'est pour sauver les 3000 emplois que l'Etat a mis 60 milliards de francs Pacifique sur la table.

Je pense aussi à vous, salariés de la SLN, dont l'emploi est désormais menacé également parce que la SLN est prise en otage dans le conflit de l'usine du Sud.

Là encore, je veux être très clair : l'Etat ne discute pas sous la menace. Ceux qui bloquent la SLN devront répondre des conséquences de leurs actes.

Quand je pense à l'usine du Sud, je pense ensuite à l'environnement. Beaucoup d'entre vous ont exprimé des craintes au sujet du barrage de l'usine de Goro. Ces craintes sont légitimes. Elles doivent trouver des réponses. Sur le plan de l'environnement, tous les moyens possibles doivent être engagés. C'est pourquoi l'Etat soutient le projet Lucy, qui sécurisera considérablement le site et évitera la construction d'un deuxième barrage. C'est pourquoi l'Etat organise, ce mardi, une table ronde environnementale pour faire la transparence.

Il faut désormais sortir par le haut de ce conflit autour de l'usine du Sud.

En novembre et en décembre, nous avons enchaîné les tables rondes, les visioconférences, les rencontres. L'Etat a fait de nombreuses concessions dans une logique d'ouverture.

La nationalisation de l'usine n'est pas la solution.

On ne peut pas brûler une usine, puis demander à l'Etat de la reprendre.

On ne peut pas asphyxier la SLN parce que l'Etat en est actionnaire, puis demander à l'État de reprendre l'usine du Sud.

Parce que nous voulons tendre une dernière fois la main, je suis cependant prêt à faire une proposition nouvelle et forte. Je suis prêt à envisager ce qui, jusqu'ici, ne l'était pas. Je suis prêt à discuter d'une implication plus forte de l'État dans l'usine du Sud. Mais je pose, à cela, deux conditions :

La première - et elle est logique ! - est que les leaders indépendantistes doivent revenir à la table des négociations : je ne peux pas discuter avec une chaise vide. Des rencontres bilatérales, avec les uns comme avec les autres, sont possibles pour préparer les discussions. Mais, quand il s'agit de décider, il ne peut y avoir de destin commun sans que tout le monde soit autour de la table.
La deuxième condition est qu'une nouvelle implication de l'Etat sera liée à l'avenir institutionnel. Si la Nouvelle-Calédonie devient indépendante, la France se désengagera de l'usine du Sud. La proposition que je fais devra donc être assortie d'une clause résolutoire en ce sens.

Cette proposition, je la ferai prochainement à vos responsables politiques.

Dans l'hypothèse où elle serait refusée, l'État prendra ses responsabilités et ceux qui cherchent à faire échouer l'offre devront prendre les leurs.

Par ailleurs, comme j'en ai déjà fait la proposition : les responsables politiques qui le souhaitent peuvent venir à Paris, à tout moment pour échanger directement avec le Gouvernement. Si le dossier de l'usine du Sud est important pour eux, de même que j'ai fait la quatorzaine pour venir à eux, ils peuvent venir à nous.


L'usine du Sud ne doit pas nous faire oublier les autres sujets qui vous concernent directement. La crise sanitaire mondiale se poursuit et, même si la Nouvelle-Calédonie est épargnée, nous savons que la situation d'isolement qui est la vôtre n'est pas tenable durablement.

Ce vendredi matin, un avion militaire français a déposé les premiers vaccins sur le sol calédonien. Ce sont 14.000 doses, permettant de vacciner 7.000 personnes, qui ont été fournies gratuitement par la France. J'ai veillé personnellement à ce que les doses arrivent en outre-mer au même rythme que dans les départements de l'hexagone.

Je suis donc particulièrement heureux que la campagne de vaccination puisse maintenant démarrer, sous l'égide du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie qui est compétent en matière de santé. Avec les pays insulaires qui ont été approvisionnés par les États-Unis, les territoires français sont ainsi les premiers à recevoir le vaccin dans le Pacifique.

Mais les conséquences de la Covid ne sont pas que sanitaires. Nous savons qu'elles ont considérablement ralenti l'économie et exposé vos finances publiques.

Là aussi, la France est présente : au travers des dispositifs de soutien aux entreprises, représentant au global 25 milliards de francs Pacifique, dont les prêts garantis par l'État, ; au travers du prêt de 28 milliards de francs Pacifique accordé au Pays.

Parce que la France, c'est la solidarité en cas de coup dur, nous irons plus loin encore. Pour accompagner le Pays dans la gestion de cette crise inédite, je vous confirme ce soir que l'État accompagnera le Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie dans la prise en charge du coût de la quatorzaine, selon des modalités que nous devrons définir ensemble.

Là encore, la France respectera l'esprit de l'accord de Nouméa : solidarité en cas de coup dur, mais respect des compétences calédoniennes. Il vous revient de définir entre Calédoniens la réponse aux déficits structurels des comptes du Pays.


Enfin, je ne peux terminer sans évoquer les échéances institutionnelles. Prenons un peu de recul : c'est l'enjeu le plus important. Quel sera l'avenir du Caillou ? Quel sera votre avenir ? A quoi ressemblera le Pays dans lequel grandiront vos enfants ? Nous ne pouvons plus repousser : l'accord de Nouméa arrive à son terme en 2022.

Le moment des décisions approche.

Dans moins de trois mois, le Congrès pourra décider de déclencher le troisième et dernier référendum.

Vous le savez : j'ai proposé aux responsables politiques de travailler sur les conséquences concrètes du “oui” et du “non”.

Pour le moment, je suis bien obligé de constater que ce travail n'a pas été engagé au fond.

Pourtant, les questions sont nombreuses et vous méritez de savoir :

Dans l'hypothèse de l'indépendance : pourrez-vous conserver la nationalité française ? quelle sera votre monnaie ? quel serait le modèle économique ? le modèle fiscal ? qui remplacera les gendarmes ? qui rendra les décisions de justice ? quels seront les droits des minorités, les droits des femmes, les droits des homosexuels ? avec quels pays de la zone formerez-vous des alliances ? dans quels pays pourrez-vous étudier demain ? est-ce que le droit de vote sera ouvert à ceux qui en sont aujourd'hui exclus ?

Si la Nouvelle-Calédonie choisit de rester française : est-ce qu'il sera possible de choisir l'indépendance dans quelques années ? qu'est-ce qui doit changer par rapport à aujourd'hui ? dans le partage des compétences, dans le partage des richesses ? que pouvons-nous faire de mieux pour le rééquilibrage ? pour sauver l'industrie du nickel ? qu'est-ce que la France peut apporter à la Nouvelle-Calédonie dans cette zone du Pacifique où les tensions montent ?

Répondre à toutes ces questions est difficile ; je ne l'ignore pas. C'est d'ailleurs sûrement pour cela qu'elles ont toujours été évitées ces dernières années et qu'il me revient aujourd'hui d'instruire ce moment délicat du processus.

Cependant, il n'est pas dans mon caractère d'abandonner ; et le Président de la République et le Premier ministre souhaitent que nous avancions.

C'est pourquoi je remettrai prochainement à ceux qui vous représentent un document écrit et complet qui recense l'intégralité des questions posées par le “oui” et par le “non”. Ce document sera inédit par son ampleur et sa précision. Je leur demanderai d'y réagir formellement. Là encore, chacun devra prendre ses responsabilités.

Parallèlement, j'ai demandé au haut-commissaire de la République de déclencher la grande consultation de la société civile que j'avais annoncée lors de mon déplacement. Je vous invite ainsi à prendre la parole et à vous faire entendre. Même si vous êtes collégien, lycéen, même si vous n'êtes pas citoyen calédonien : ce n'est pas parce qu'on n'a pas le droit de vote que l'on n'a rien à dire. Le haut-commissaire dévoilera les modalités de cette consultation dans les prochains jours.

Cependant, faire participer tous les Calédoniens ne suffira pas. Une large partie des questions que j'ai soulevées ne trouvera de réponse qu'à Paris : par exemple, l'hypothèse de la double nationalité dépend d'une discussion puis d'un vote au Parlement, et donc des forces politiques nationales. C'est pourquoi j'engagerai, dans les prochains jours, un cycle de consultations avec les forces politiques nationales pour évoquer l'avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie.

Au-delà de Paris, j'engagerai enfin des contacts sur le plan international pour évoquer la situation calédonienne avec l'Organisation des Nations unies. Nous arrivons à une étape décisive du processus de décolonisation. Le moment est venu de tirer les leçons de plus de 30 ans de rééquilibrage, de partage du pouvoir, de construction du “destin commun” et de partager en toute transparence, devant l'ONU, les enjeux du “oui” comme du “non”.


Calédoniennes, calédoniens,

Que pouvons-nous souhaiter ensemble pour 2021 ? Il y a tant à faire.

Je veux garder l'espoir.

Certes, il nous reste du chemin, mais le “pari de l'intelligence” qu'avaient fait Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, n'est pas perdu.

La Nouvelle-Calédonie est forte.

Forte de son histoire, douloureuse bien sûr ; mais aussi courageuse et singulière.

Forte de l'exemple de ses anciens, des “vieux” : ceux qui n'acceptaient pas le visage que la France donnait à l'époque coloniale et qui se sont battus contre elle ; mais aussi ceux qui avaient choisi le vrai visage de la France, qui ont cru dans la promesse de liberté, d'égalité et de fraternité, et dont beaucoup sont morts au combat pour elle.

Forte de ses héritages, de la coutume, des savoirs et de la tradition kanak ; forte de l'apport de celles et ceux qui sont arrivés ensuite, pour certains depuis deux siècles, qui aiment cette terre et qui y ont plongé leurs racines.

La Nouvelle-Calédonie est forte de sa jeunesse : la moitié du Caillou a moins de 30 ans ! C'est pour vous, jeunes calédoniens, c'est pour votre avenir que je m'engage, moi qui suis un jeune ministre de 34 ans.

A toutes et tous, je souhaite une année 2021 belle, forte et apaisée.

Jean-Marie Tjibaou disait : “La recherche d'identité, le modèle, pour moi, il est devant soi, jamais en arrière.”

Puissent ces paroles de sagesse nous éclairer pour l'année qui commence.


Je vous remercie.


Source https://www.outre-mer.gouv.fr, le 12 janvier 2021