Interview de Mme Élisabeth Borne, ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à Europe 1 le 30 mars 2021, sur la situation sanitaire, le chômage partiel, le télétravail et de la fermeture des écoles.

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bienvenue à vous et bonjour Elisabeth BORNE.

ELISABETH BORNE
Bonjour.

SONIA MABROUK
Nous allons bien sûr évoquer les dossiers importants que vous portez en tant que ministre du Travail, mais tout d'abord, après avoir témoigné dans Le Parisien, c'est la première fois que l'on vous entend, que l'on vous retrouve dans un studio, suite à votre hospitalisation, vous avez malheureusement été infectée par le variant sud-africain, comment allez-vous aujourd'hui ?

ELISABETH BORNE
Ecoutez, ça va mieux, je vous remercie. Je pense que je vais avoir besoin de temps pour retrouver ma condition physique d'avant. Et moi je voudrais dire à ceux qui pensent que ce virus, finalement ce n'est pas si grave, que cette maladie elle ne vous ne laisse pas indemne et je pense que comme beaucoup de Français qui ont été touchés par le virus, j'ai été très secouée, très secouée.

SONIA MABROUK
Vous le dites, comme de très nombreux Français qui luttent en ce moment, vous êtes passée par des moments difficiles, vous avez même dit angoissants. Qu'est-ce qu'a été le plus angoissant ?

ELISABETH BORNE
Eh bien écoutez, ce qui est angoissant c'est que les soignants vous le disent, finalement chacun réagit à sa façon, donc il est imprévisible ce virus, pour moi il a touché les poumons, donc vous avez une gêne respiratoire, et puis à un moment donné je n'arrivais plus à m'alimenter ou à boire, et il y a un moment où on se dit : mais tout se détraque et est-ce que ça va, est-ce qu'on va s'en sortir ?

SONIA MABROUK
Comment vous a été prise en charge Madame BORNE ? Est-ce qu'on vous a administré un traitement particulier, une fois hospitalisée ?

ELISABETH BORNE
Non, je pense que j'ai eu le traitement de tout le monde. Moi j'ai été placée sous surveillance médicale parce que j'ai une partie des poumons qui est affectée par le virus, et puis comme je vous dis, je n'arrivais plus à manger et à boire donc j'ai été perfusée, et puis ponctuellement j'ai été aussi oxygénée, donc je pense que c'est le traitement de tout le monde.

SONIA MABROUK
Et vous ne savez toujours pas comment vous avez pu contracter ce variant sud-africain, qui rappelons-le, est quand même extrêmement rare et notamment en Ile-de-France.

ELISABETH BORNE
Je vous confirme que je ne sais pas, je peux vous dire que...

SONIA MABROUK
Malgré les précautions que vous prenez comme beaucoup de Français.

ELISABETH BORNE
Voilà, je peux vous dire que je fais très attention. Moi j'en retiens et je pense que je voudrais aussi dire à vos auditeurs, que plus on peut réduire les interactions et mieux ça vaut, puisque manifestement même quand on fait attention, il y a forcément des moments où on a été moins vigilant et où on peut attraper le virus.

SONIA MABROUK
Alors, on pense bien sûr à tous ceux qui luttent en ce moment contre l'épidémie, dont aussi votre collègue Roselyne BACHELOT. Des médecins, des chefs de réanimation, Elisabeth BORNE, demandent un confinement strict, évoquant un tri entre les patients. Vous n'avez pas vécu cela parce que c'est malheureusement peut-être un scénario noir, mais vous avez vu aujourd'hui cette tension hospitalière, ce dévouement des soignants au quotidien.

ELISABETH BORNE
Moi je voudrais vraiment rendre hommage aux soignants, enfin vraiment leur dire toute ma reconnaissance et mon admiration, sur la façon dont ils m'ont accompagnée, mais la façon dont ils accompagnent les Français depuis un an. Moi j'entends leur inquiétude face au risque d'avoir effectivement une vague très forte de cette épidémie. Je voudrais leur dire que vraiment le président de la République, le gouvernement, est très attentif à la situation, et qu'on n'hésitera pas...

SONIA MABROUK
Mais ils demandent plus.

ELISABETH BORNE
On n'hésitera pas, si la situation le nécessite, à prendre des mesures plus restrictives pour casser la dynamique de l'épidémie et pour protéger aussi nos hôpitaux et nos soignants.

SONIA MABROUK
C'est intéressant d'avoir votre double regard, à la fois de ministre au sein de l'action, mais aussi vous êtes passée par cela, est-ce que c'est du temps perdu aujourd'hui quand le président justement se laisse du temps sur un éventuel confinement strict et global ?

ELISABETH BORNE
Vous savez, il y a aussi des et conséquences catastrophiques d'un confinement, il faut avoir en tête l'impact que ça peut avoir pour nos enfants par exemple, quand ils ne peuvent plus aller à l'école, l'impact que ça peut avoir pour notre économie, pour nos emplois, donc il faut trouver le meilleur équilibre, mais je peux vous dire que vraiment le président de la République et le gouvernement sont évidemment très attentifs à ce qu'on ne soit pas débordé par cette épidémie et qu'on prendra les mesures qui sont nécessaires en fonction de la situation.

SONIA MABROUK
Vous avez parlé tout à l'heure de limiter les interactions sociales, Elisabeth BORNE, en attendant vous appelez à renforcer le télétravail, à désormais des contrôles et des sanctions pour les entreprises réticentes, mais pour quel impact ? Les entreprises elles ne l'appliquent pas, en tout cas certaines et une majorité peut-être ne l'appliquent pas aujourd'hui de manière pérenne.

ELISABETH BORNE
Alors vraiment, je voudrais dire plus que jamais que j'invite tous ceux qui le peuvent à être en télétravail, c'est une façon d'éviter de se contaminer.

SONIA MABROUK
Mais inciter ne suffit pas.

ELISABETH BORNE
Mais, on n'est pas dans l'incitation, moi je veux être très claire, c'est une obligation. C'est une obligation, il y a une obligation de l'employeur de protéger la santé de ses salariés, la traduction concrète de cette obligation c'est ce qui est inscrit dans le protocole sanitaire en entreprise, il faut faire du télétravail dès que c'est possible. Il y a beaucoup d'interventions des services de mon ministère, notamment de l'Inspection du travail, 26 000 interventions depuis le début de l'année. D'abord pour accompagner, pour conseiller des entreprises, mais aussi pour les contrôler et pour les sanctionner, donc je le redis, c'est une obligation de recourir au maximum.

SONIA MABROUK
Attendez, qu'on comprenne bien, Madame la Ministre, c'est une obligation, mais ça n'est pas dans une ordonnance, ce n'est pas écrit noir sur blanc et ça n'a pas un caractère obligatoire via une ordonnance aujourd'hui.

ELISABETH BORNE
En fait, le Code du travail oblige l'employeur à protéger la santé de ses salariés, la traduction concrète c'est ces règles qui sont dans le protocole sanitaire en entreprise, qui demandent à l'employeur, aux salariés de faire dès que c'est possible, du télétravail.

SONIA MABROUK
Alors désormais, dans les écoles les classes ferment au premier cas de contamination détecté, ce sont d'ailleurs des fermetures en cascade. Et les parents, est-ce qu'ils pourront donc bénéficier d'arrêt de travail pour garder leurs enfants et sous quelles conditions ?

ELISABETH BORNE
Alors, les parents ils peuvent bénéficier d'activité partielle. Si la classe de votre enfant est fermée, vous pouvez demander à votre employeur à bénéficier d'activité partielle, donc votre salaire est pris en charge à hauteur de 84 %, vous avez un reste à charge pour l'entreprise de 15 %. Ça c'est le cas si votre enfant a moins de 16 ans et si vous ne pouvez pas télétravailler. Donc, ce dispositif...

SONIA MABROUK
Donc moins de 16 ans et si on ne peut pas télétravailler.

ELISABETH BORNE
Et si on ne peut pas télétravailler.

SONIA MABROUK
Ça c'est les deux conditions sine qua non.

ELISABETH BORNE
Absolument. Et donc voilà, ce dispositif il est en place, donc ceux qui sont effectivement en difficulté parce que la classe de leur enfant est fermée, peuvent le demander à leur employeur.

SONIA MABROUK
Et vous allez être amenés à l'élargir, parce que là les fermetures de classes c'est assez incroyable, ça se multiplie sur le territoire et notamment en Ile-de-France.

ELISABETH BORNE
Effectivement, on applique maintenant une règle très stricte : dès qu'il y a un cas, la classe ferme. Et donc la conséquence c'est effectivement qu'il va y avoir des parents qui vont devoir rester chez eux pour garder leur enfant, qui ne peuvent pas nécessairement télétravailler et donc qui peuvent être placés en activité partielle.

SONIA MABROUK
Mais franchement, ça ne serait pas plus lisible s'il y avait une fermeture globale des écoles avant les vacances ?

ELISABETH BORNE
Eh bien vous savez, d'abord qu'on n'écarte rien, mais que, en même temps, pour nos enfants...

SONIA MABROUK
Les conséquences, vous allez me dire.

ELISABETH BORNE
On a déjà vu les dégâts au printemps. Donc c'est très important de maintenir quand c'est possible, si c'est possible, le fonctionnement des classes, de permettre à nos enfants de continuer à apprendre, mais je vous dis, on va évaluer la situation et on prendra des décisions en conséquence.

SONIA MABROUK
Restons Elisabeth BORNE dans les exemples concrets pour ceux qui nous écoutent, les parents d'élèves inquiets qui doivent s'organiser très rapidement. Une mère célibataire qui touche le SMIC et qui ne peut pas télétravailler, si la classe de son enfant ferme, est-ce qu'elle pourra être en en activité partielle et toucher 100 % de son salaire ?

ELISABETH BORNE
Je vous confirme que quand vous êtes payé au SMIC, alors quand vous êtes en activité partielle vous touchez 100 % de votre salaire, et si vous ne pouvez pas télétravailler, vous avez le droit d'être en activité partielle.

SONIA MABROUK
Très bien. Autre cas pour les non-salariés, indépendants, artistes, professions libérales, est-ce que ce sont les mêmes règles qui s'appliquent ?

ELISABETH BORNE
Alors, pour les professions libérales, pour les indépendants, c'est le Fonds de solidarité qui peut vous accompagner. Ce n'est pas l'activité partielle, mais donc il y a le Fonds de solidarité pour vous accompagner.

SONIA MABROUK
Bien, et pour ceux qui ne peuvent pas télétravailler, malheureusement, pour les premières lignes qui ne peuvent pas évidemment quitter leur poste, rien n'est prévu, ils restent à leur poste.

ELISABETH BORNE
Alors, pour ceux qui ne peuvent pas quitter leur poste, effectivement, enfin tous ceux qui de toute façon doivent garder leurs enfants, peuvent se mettre en activité partielle, ensuite on regardera comment on peut les accompagner pour qu'ils puissent poursuivre leur travail.

SONIA MABROUK
Et est-ce que ces premiers de corvée, puisqu'on parle évidemment de la vaccination comme solution, devraient être selon vous vaccinés plus rapidement ? Est-ce qu'on devrait prévoir pour ces caissiers, ces caissières, ces premières lignes, une vaccination plus rapide ?

ELISABETH BORNE
Alors, vous savez que tous les soignants étaient prioritaires dans la vaccination, et le président de la République l'a dit récemment, à partir de la deuxième quinzaine d'avril on aura plus de doses, et les professions plus exposées seront effectivement prioritaires pour bénéficier de la vaccination.

SONIA MABROUK
Mais vous voyez, vous dites « exposées », déjà est-ce qu'elles ne devraient pas être paradoxalement prise en charge en priorité ?

ELISABETH BORNE
Alors, vous savez, je pense que vraiment par rapport au printemps on a beaucoup progressé, il y a tous ces protocoles qui s'appliquent...

SONIA MABROUK
Ça c'est sûr, on est parti...

ELISABETH BORNE
Il y a tous les ports de masques, toutes les règles qui s'appliquent en entreprise, qui permettent de protéger les salariés, mais je pense qu'on leur doit aussi à ces professions qui ont été plus on en première ligne ou en deuxième ligne, on leur doit aussi effectivement de pouvoir accélérer la vaccination.

SONIA MABROUK
Alors justement, vous parlez de protection, sur la réforme de l'assurance chômage qui va entrer en vigueur le 1er juillet, selon les calculs de l'UNEDIC, Elisabeth BORNE, plus d'un million de personnes et non pas 800 000 comme vous aviez prévu, pourraient toucher une allocation mensuelle plus faible qu'avec les règles actuelles. Franchement, dans un tel contexte de crise, c'est le moment ?

ELISABETH BORNE
Moi je voudrais vraiment dire qu'il est faux de dire que des centaines de milliers, a fortiori plus d'un million de chômeurs, verraient leur allocation baisser au 1er juillet. Il n'y a pas un demandeur d'emploi dont l'allocation baissera début juillet. Il y a des nouvelles règles qui se mettront en place progressivement, pour les nouveaux demandeurs d'emploi, mais il n'y a pas un demandeur d'emploi dont l'allocation va baisser...

SONIA MABROUK
Elle va être rabotée pour plus d'un million de personnes.

ELISABETH BORNE
Pour les nouveaux demandeurs d'emploi...

SONIA MABROUK
Voilà.

ELISABETH BORNE
Au fur et à mesure, mais je pense que c'est aussi une présentation...

SONIA MABROUK
Mais ce n'est pas les plus fragiles qui vont devoir payer les conséquences ?

ELISABETH BORNE
Attendez, je pense que c'est aussi une présentation biaisée de ne parler que du montant mensuel de l'allocation, au total les droits dont bénéficient un demandeur d'emploi ne baissent pas, donc si votre allocation mensuelle baisse, vous êtes indemnisé plus longtemps et dans la période actuelle, d'être indemnisé plus longtemps, je pense que c'est aussi important. Je peux vous assurer que cette réforme, on en a parlé pendant des mois avec les organisations patronales et syndicales, et on vise...

SONIA MABROUK
Oui, donc vous avez leur opposition à cela...

ELISABETH BORNE
On vise le meilleur équilibre, pour aussi sortir des injustices du système actuel, un système qui n'a pas empêché la précarité, qui a même au contraire permis, ou en tout cas qui a laissé faire une explosion des contrats courts et qui a des règles qui sont très injustes, très inégales, entre les demandeurs d'emploi, et je pense que cette réforme elle est importante pour rétablir, pour à la fois mieux lutter contre cette explosion des contrats courts et avoir plus de justice entre les demandeurs d'emploi.

SONIA MABROUK
Pas de changement de plan. Donc merci Elisabeth BORNE de nous avoir accordé cet entretien. Bon retour à vous...

ELISABETH BORNE
Merci.

SONIA MABROUK
Et prompt rétablissement évidemment. Bonne journée également à nos auditeurs.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 31 mars 2021