Interview de Mme Elisabeth Moreno, chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, à Public Sénat le 17 mai 2021, sur le féminicide qui eu lieu à Mérignac, la mise en place des bracelets anti-rapprochement pour lutter contre les violences conjugales et la récidive et la journée internationale contre l'homophobie.

Texte intégral

ORIANE MANCINI
Et notre invitée politique ce matin c'est Elisabeth MORENO, bonjour.

ELISABETH MORENO
Bonjour à toutes et à tous.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup d'être avec nous, ministre déléguée chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Egalité des chances. On est ensemble pendant 20 minutes pour une interview en partenariat avec la presse quotidienne régionale, bonjour Pascal JALABERT.

PASCAL JALABERT
Bonjour.

ORIANE MANCINI
Du groupe EBRA, les journaux régionaux de l'Est de la France. On a beaucoup de sujets d'actualité à voir avec vous Elisabeth MORENO et on va commencer par Mérignac et ce féminicide qui a ému, qui a choqué, qui pose aussi des questions, cette jeune femme qui a été brûlée vive par son ancien compagnon, alors qu'elle avait porté plainte, alors qu'il avait fait de la prison pour violences conjugales. Il y a une mission d'inspection qui a été lancée par le ministère de l'Intérieur et par le garde des Sceaux, elle pointe une série de défaillances dans le suivi de ce conjoint, le rapport final sera rendu le 10 juin, mais est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur les défaillances, quelles sont-elles, c'est la police, c'est la justice, c'est toute une chaîne ?

ELISABETH MORENO
Chahinez était maman de trois enfants, qui sont aujourd'hui orphelins, et je veux rappeler combien ces féminicides ne touchent pas que les femmes qui sont concernées, mais c'est toute une société qui est en émoi quand ce genre de chose arrive, et moi j'ai été absolument horrifiée, et je peux vous dire que ça a été une nuit très difficile ce jour-là, et évidemment la première question qu'on se pose c'est comment se fait-il qu'après tout ce qui a été mis en place, depuis ces trois dernières années notamment, les 46 mesures du Grenelle, sur lesquelles nous nous sommes battus, avec les associations, au quotidien, on en arrive encore à ce genre de situation. Les bracelets anti-rapprochement ont été déployés, les ordonnances de déploiement ont été démultipliés, les téléphones « Grave danger » ont été démultipliés, les policiers ont été formés, les magistrats sont complètement mobilisés sur ces questions, comment est-ce qu'on en est arrivé là ? La première chose qui s'est passé c'est que lorsque cet assassin a été condamné pour ses violences, il a été enfermé, et puis il est sorti de prison, il se trouve qu'à ce moment-là les bracelets anti-rapprochement n'étaient pas encore mis en oeuvre puisqu'ils ont été déployés dans toutes les juridictions françaises à la fin de l'année dernière. Et, évidemment, le ministère de l'Intérieur, ainsi que le garde des Sceaux, ont été décidé de diligenter cette enquête pour comprendre où étaient les défaillances. Moi je peux vous dire qu'aujourd'hui on peut être plutôt heureux d'une chose, c'est que l'on constate, dans notre pays, que les féminicides baissent, et qu'ils baissent de manière importante, puisque pour la première fois nous sommes aux alentours d'une centaine de femmes, et chaque féminicide reste un féminicide inacceptable, mais ça veut dire quand même que les dispositifs fonctionnent. Est-ce qu'il faut aller plus vite, plus loin, est-ce qu'il faut accélérer ? C'est exactement le sens de l'appel que j'ai lancé aux magistrats pour leur dire…

ORIANE MANCINI
On va y venir bien sûr, mais dans l'affaire Chahinez, quelles ont été les défaillances ?

ELISABETH MORENO
Alors, écoutez je ne peux pas encore vous les donner en détail dans la mesure où nous allons communiquer… les premiers résultats ont été communiqués la semaine dernière, mais il faut encore aller plus loin pour comprendre où il y a eu, dans les différentes étapes, pourquoi ce monsieur n'a pas pu être trouvé plus rapidement, pourquoi est-ce qu'il avait une arme, ça on le sait par exemple, parce qu'aujourd'hui la saisie des armes se fait dans les appartements, dans les foyers, et il se trouve que ces armes étaient non seulement pas déclarées, mais qu'elles étaient dans les différents véhicules dont il disposait. Donc, encore une fois, je le dis, et j'insiste, même si ça peut être difficile à entendre parce que, au bout du compte, une personne est décédée, mais les dispositifs aujourd'hui sont en place, aujourd'hui ils fonctionnent, c'est ce que les associations nous disent, est-ce qu'il faut aller plus loin…

ORIANE MANCINI
Mais ils ne fonctionnent pas toujours, la preuve.

ELISABETH MORENO
Et là, en l'occurrence, ils n'ont pas fonctionné. Donc, le 10 juin prochain nous communiquerons officiellement sur tout ce qui a pu dysfonctionné, et surtout nous allons voir ce qu'il faut mettre en place pour que ça fonctionne beaucoup mieux et que ce genre de situation ne se reproduise jamais.

PASCAL JALABERT
Comment vous expliquez qu'en Espagne, après trois grandes manifestations et un train de mesures ils y soient arrivés très vite et qu'en France on n'y arrive pas, alors qu'on a fait plus ?

ELISABETH MORENO
Alors, on ne peut pas dire qu'en France on n'y arrive pas, vous savez, j'ai échangé avec mon homologue parce que l'Espagne, vous avez raison de le mentionner, est le pays le plus emblématique sur ces questions puisqu'ils ont commencé dès 2003, nous, nous avons commencé en 2017, donc ça fait quand même une différence, il a fallu attendre que ce soit à la grande cause du quinquennat pour que, enfin, nous ayons ce Grenelle des violences conjugales, qui a embarqué 15 ministres, parce que vous imaginez bien que c'est un travail interministériel qui doit être fait, et mon homologue espagnol me disait que le décollage des bracelets anti-rapprochement avait pris 3 ans, donc dans les premiers mois ça a été 50, ensuite ils sont passés à 80, ensuite ils sont passés à 150, nous, nous en sommes à 6 mois de mise en oeuvre de cet outil, et nous écoutons…

ORIANE MANCINI
Avec un chiffre assez édifiant quand même, il y a 1000 bracelets anti-rapprochement existants, il y en a seulement 45 qui sont utilisés, comment vous allez faire pour que ce soit amélioré ?

ELISABETH MORENO
Non, non, un peu plus, il y en a 76, et c'est aussi la raison pour laquelle Eric DUPOND-MORETTI a indiqué qu'il allait lancer à nouveau une circulaire pour rappeler que ces bracelets doivent être absolument utilisés par les magistrats. Maintenant, vous savez…

ORIANE MANCINI
Comment vous expliquez qu'ils ne s'en servent pas suffisamment ?

ELISABETH MORENO
Non, moi je ne dirais pas qu'ils ne s'en servent pas, je dirais surtout, à l'instar de quelques magistrats que j'ai pu rencontrer sur le terrain, comme Monsieur MAUREL, qui est le magistrat de Nîmes, qui est très engagé sur ces questions de violences, parce que je veux le dire, il y a des magistrats qui étaient déjà engagés sur ces questions de violences bien avant et d'autres qui sont en train de prendre en considération ce nouveau dispositif, mais encore une fois, admettons que ça ne fait que six mois que ces bracelets ont été mis en oeuvre et que maintenant il faut absolument accélérer le processus, et qu'il faut continuer de saisir les armes, et qu'il faut de plus en plus de téléphones « Grave danger » distribués, pour que ces femmes se sentent davantage en sécurité, il faut continuer de travailler, et c'est toute la société qui doit se saisir de ces questions, je ne le dirais jamais assez. Quand une maîtresse voit une maman déposer son enfant à l'école trois jours de suite avec un oeil au beurre noir et qu'à chaque fois elle dit qu'elle s'est pris une porte, non, à un moment donné il y a quelque chose qui dysfonctionne. Quand des voisins entendent une femme qui se fait tabasser et qui disent « non, ce n'est pas mes affaires, parce que c'est de la sphère privée », non, ce n'est pas vrai, parce qu'on peut sauver des vies en dénonçant ces agressions, parce qu'aujourd'hui nous avons encore 220.000 femmes qui disent être victimes de violences, sans parler de celles qui ne le sont pas, je veux dire à ces femmes que nous sommes là, qu'avec les associations nous les écouterons, nous les accompagnerons, et qu'il faut continuer de déposer plainte et ne pas prendre un seul cas pour dire que tout ce processus, extrêmement important, qui a été mis en place, ne fonctionne pas, parce que c'est faux, ça fonctionne la plupart du temps et il y a des cas, malheureusement comme celui-là, qui nous rappellent que le travail est encore extrêmement important.

ORIANE MANCINI
Et justement, pour éviter qu'il y ait d'autres cas qui se produisent, vous nous le dites, donc le 10 juin on aura les conclusions de la mission d'information, vous allez prendre des mesures supplémentaires, est-ce qu'il y aura une nouvelle loi, de nouvelles mesures, ou est-ce que vous allez faire en sorte que les mesures existantes soient appliquées ?

ELISABETH MORENO
Je pense que, aujourd'hui, il ne s'agit plus d'accumuler les lois. Vous savez, il y a eu trois lois qui ont été votées dans ce gouvernement pour protéger les victimes, donc accumuler les lois, si elles ne sont pas mises en oeuvre, si elles ne sont pas exécutées, ça ne sert à rien.

ORIANE MANCINI
Donc pas de nouvelle loi.

ELISABETH MORENO
La loi ne suffit pas, il faut maintenant… on est rentré dans un changement de mentalités, dans un changement de culture, extrêmement important, il y a une nécessité de continuer à sensibiliser, continuer à informer, le 39 19, d'ici la fin du mois de juin, qui est la ligne qui accueille la parole des femmes victimes de violences, va être accessible 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, aux femmes en situation de handicap, aux femmes aphasiques, il faut que le 114 soit de plus en plus connu, il faut que la plateforme arretonslesviolences.gouv.fr soit plus connue, il faut que nous continuions de déployer aussi des centres de prise en charge des auteurs, parce que, jusque-là on s'était occupé des victimes, mais on n'avait pas mis en place des structures pour accompagner psychologiquement, physiquement, mentalement, à la réinsertion professionnelle de toutes ces personnes, et c'est un travail extrêmement important que nous sommes en train de mener, ne négligeons pas la taille de l'enjeu qui est devant nous et travaillons-y ensemble.

ORIANE MANCINI
Mais concrètement ça serait une meilleure application des mesures actuelles et pas de nouvelles mesures qui seront annoncées ?

ELISABETH MORENO
Absolument.

ORIANE MANCINI
On va parler de la Journée internationale contre l'homophobie, puisque c'est aujourd'hui Pascal.

PASCAL JALABERT
Oui, c'est aujourd'hui, donc Journée nationale (sic) contre l'homophobie et toutes les discriminations à l'égard des personnes dites LGBT. Comment la France va décliner cette mesure et faut-il prendre encore des mesures contre les discriminations ?

ELISABETH MORENO
Vous savez, en 2019, il y avait pas moins de 2000 personnes, lesbiennes, gays, bi, trans, qui disaient avoir été agressées physiquement dans la rue du fait de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, même si ces chiffres ont baissé en 2020, moi je ne peux pas me satisfaire de cela parce qu'il y a énormément de gens aujourd'hui qui continuent de souffrir du fait de leur orientation sexuelle, du fait de qui elles sont, du fait de qui elles aiment, et je me réjouis qu'il y ait cette Journée mondiale de lutte contre l'homophobie, la biphobie et la transphobie. Pourquoi c'est important et pourquoi ça arrive au niveau international ? Parce qu'aujourd'hui encore, en 2021, dans certains pays, lorsque vous êtes homosexuel, lorsque vous êtes bisexuel, eh bien vous pouvez être condamné à mort, vous pouvez être condamné à être en prison. Il se trouve qu'en Europe, et en France en particulier, depuis de nombreuses années, depuis les années 80, il y a eu énormément de progrès qui ont été faits, mais on se rend encore compte qu'il y a beaucoup de discriminations envers les personnes LGBT+, et c'est la raison pour laquelle, le 14 octobre dernier, nous avons lancé un plan national en faveur des droits et de la lutte contre la haine et la discrimination envers les personnes LGBT+, l'objectif de ce plan c'est de faire en sorte que, un, leurs droits soient reconnus, parce qu'ils ont, ils et elles, ont des droits aujourd'hui, mais qui ne sont pas encore complètement reconnus. Je vous donne un exemple. Depuis 7 ans maintenant les couples homosexuels ont la possibilité d'adopter, mais on se rend compte qu'il y a un nombre infime de couples qui y encore arrivés. Il s'agit aussi de s'assurer que leurs droits soient véritablement respectés, parce que ne serait-ce que dans le monde de l'emploi il y a encore très peu de personnes lesbiennes, gays, bi ou trans, qui peuvent bénéficier des droits dans l'entreprise parce qu'ils n'osent pas dire qu'elles sont lesbiennes, ils n'osent pas donner le nom de leur partenaire, qui est une femme dans un couple de femmes, ou un homme dans un couple d'hommes, donc il faut que ces droits soient également davantage mis en avant, que l'on puisse utiliser son prénom d'usage, comme l'Enseignement supérieur l'a fait, pour une personne qui est en parcours de transition, ce sont ces gestes-là qui font que vous pouvez être qui vous êtes et que vous puissiez vivre votre vie indépendamment de votre orientation sexuelle, parce que ça n'enlève aucun droit à personne, mais ça permet à des personnes de mieux vivre. Et je veux juste vous rappeler que les insultes les plus récurrentes, dans les cours d'école ou dans les stades aujourd'hui, ça reste pédé, tarlouze, tapette, donc c'est vous dire l'agression que ces personnes-là vivent au quotidien, et c'est bien qu'il y ait cette Journée internationale. Et je me réjouis d'ailleurs, nous avons signé, avec 14 pays européens, une tribune qui va paraître en fin de matinée dans « Le Monde » je crois, 14 pays européens qui répondent à ces agressions, qui arrivent aussi en Europe, parce que vous avez entendu parler de la décision de la Pologne d'avoir des zones, « LGBT Free Zone », « Sans personnes LGBT », qu'est-ce que ça signifie, qu'est-ce que ça signifie que ce genre d'attitude ? donc il est important, ensemble, que nous continuions de lutter en faveur des droits des personnes LGBT+, parce que ce sont des citoyens et des citoyennes à part entière, et que nous devons, la France se doit, non seulement au niveau national, mais aussi au niveau international, de défendre les droits des personnes lesbiennes, gays, bi et trans.

ORIANE MANCINI
Une question sur les thérapies de conversion Elisabeth MORENO. Vous avez annoncé une circulaire pour rappeler l'arsenal législatif contre ces thérapies de conversion, qui sera publiée quand cette circulaire ?

ELISABETH MORENO
Alors, le garde des Sceaux est en train de travailler dessus, mais il va aller très très vite. Alors, je n'ai pas annoncé…

ORIANE MANCINI
Très très vite c'est quand ?

ELISABETH MORENO
Dans les jours qui viennent, je vous promets de vous communiquer la date rapidement, parce que c'est un sujet extrêmement important, mais, vous savez, j'ai répondu à une question qui m'était posée à l'Assemblée nationale il y a quelques jours et j'ai vu l'émotion qui en est surgi de la part des associations qui travaillent depuis tellement longtemps sur ces questions, avec Laurence VANCEUNEBROCK, que je veux saluer, parce que depuis trois ans elle porte avec courage des débats, des discussions, elle a une proposition de loi qu'elle a présentée et que nous allons, je l'espère, inscrire bientôt dans les débats…

ORIANE MANCINI
Mais ça veut dire que ce n'est pas faite encore, cette proposition de loi pour l'instant elle n'est pas au calendrier ?

ELISABETH MORENO
Non, ce n'est pas encore fait, mais, vous savez, dès le premier jour, dès que j'ai commencé à rencontrer les différentes associations qui luttent contre ces thérapies dites de conversion, parce qu'il faut mal comprendre le sujet de l'homosexualité pour croire qu'on peut transformer des personnes alors même qu'elles sont parfaites telles qu'elles sont et qu'il n'y a rien, absolument rien, à guérir, donc ces thérapies de conversion sont strictement interdites en France, je l'ai dit et je le répète, j'ai toujours autant de volonté de me battre contre ces thérapies de conversion. Pourquoi nous avons dit qu'il fallait rappeler les lois ? c'est parce que dans notre pays il existe déjà un arsenal juridique pour protéger les personnes qui subissent ces agressions et bien sûr qu'il faut aller plus loin, mais en attendant…

ORIANE MANCINI
Mais aller plus loin, ça veut dire une loi a proprement parlé sur ce sujet ?

ELISABETH MORENO
Oui, ce que souhaite Laurence VANCEUNEBROCK, et je comprends cette demande, c'est qu'il y ait une pénalité spécifique, ou des sanctions spécifiques, sur ce genre d'agression, qui est encore une fois, je le précise, interdite par la loi, et nous avons dit qu'il fallait rappeler la loi parce que beaucoup d'associations disent que ces lois ne sont pas connues, qu'elles ne sont pas appliquées, donc nous avons décidé, avec le garde des Sceaux, en attendant que cette loi puisse voir le jour, de rappeler les dispositifs légaux qui existent pour que les personnes puissent se saisir de ces dispositifs.

ORIANE MANCINI
Mais juste, on ne comprend pas, parce que c'est une députée de la majorité, pourquoi cette loi elle n'est pas inscrite du coup dans le calendrier parlementaire ?

ELISABETH MORENO
Vous savez, il y a malheureusement beaucoup de choses qui étaient en ligne de marche qui ont été freinées par la crise sanitaire et il y a eu une actualité extrêmement importante à l'Assemblée nationale…

ORIANE MANCINI
Pour vous ça doit faire partie des urgences, avant l'été ?

ELISABETH MORENO
Pour moi, je pense que c'est quelque chose d'extrêmement important que nous devons continuer de porter avec beaucoup de volontarisme parce que ce sont des atteintes à la dignité et à l'intégrité humaine qui sont totalement inacceptables et intolérables dans notre pays.

ORIANE MANCINI
On va parler d'une autre loi, qui celle-ci a été inscrite, a été adoptée, c'est la proposition de loi Rixain-Castaner, de manière simple, elle impose la parité dans les postes de direction, c'est un peu la suite de la loi Copé- Zimmermann qui imposait la parité dans les conseils d'administration. Est-ce que ce n'est quand même pas un échec pour les femmes de devoir passer par une loi et par des quotas pour avoir la parité ?

ELISABETH MORENO
Est-ce que c'est un échec pour les femmes ? ce que je peux vous dire c'est qu'aucune femme n'aime être recrutée parce qu'elle est un quota, aucune, les femmes aiment à être recrutées parce qu'elles sont compétentes, parce qu'elles sont capables, parce qu'elles ont des ambitions, parce qu'elles ont envie d'apporter leur valeur ajoutée, et il y a pléthore d'études qui ont été montrées, si il était nécessaire, que les entreprises les plus diverses étaient les plus performantes, les plus durables, les plus résilientes, les plus créatives, etc., etc.

ORIANE MANCINI
Sauf qu'aujourd'hui vous rajoutez des lois, vous rajoutez des quotas. Pourquoi on en est encore là ?

ELISABETH MORENO
La raison pour laquelle nous en sommes encore à une situation où il faut légiférer, c'est d'abord parce qu'on s'est rendu compte que la loi Copé-Zimmermann a fonctionné, la loi Copé-Zimmermann qui a été votée en 2010, nous a fait passer de 9 % de femmes dans les conseils d'administration, à 45 % en seulement 10 ans, seulement 10 ans. Qu'est-ce qui se passe aujourd'hui pour les femmes dans la sphère professionnelle ? Les femmes ont les métiers les plus précaires, elles ont les métiers les moins reconnus, les moins payés, entre 9 et 25 % d'écart salarial entre les femmes et les hommes, 9 % quand bien même vous avez les mêmes compétences, la même expérience et le même job. La première loi en faveur de l'égalité salariale date de 1972, 1972, on est en 2021 et on a encore des écarts de salaires extrêmement importants. On a encore 43 % de nos entreprises qui ont entre zéro et une seule femme dans leurs postes de cadres dirigeants ou de Comex-Codir. Alors, pourquoi est-ce qu'il faut légiférer ? Il faut légiférer parce que sur ces questions la progression est extrêmement lente, parce que depuis le mois de janvier 2021 et maintenant il y a eu six nominations de postes stratégiques dans des grands groupes, le dernier étant DANONE, six, et qu'il n'y a eu aucune femme de nommée. Pourquoi est-ce qu'il faut légiférer ? Parce que c'est une manière d'accélérer le processus, parce que comme le dit le « World Economic Forum », si on attend, et si on ne bouge pas, eh bien ça nous prendra encore 257 ans d'arriver à une véritable parité.

PASCAL JALABERT
Vous pouvez comprendre que des hommes se sentent floués en disant « écoutez, j'ai peut-être autant, voire plus de mérite que cette dame, et au nom d'un quota elle me passe devant » ?

ELISABETH MORENO
Nous n'avons strictement jamais demandé à ce que des femmes passent devant, en étant incapables et incompétentes. Nous demandons juste, dans ce cas-là je peux vous dire, les femmes peuvent être en situation de dire : moi aussi je suis flouée, parce que je suis capable et compétente et on ne me donne pas la chance de pouvoir exprimer mon expertise et mes compétences.

PASCAL JALABERT
Bien sûr, ça fonctionne dans les deux sens !

ELISABETH MORENO
Mais oui ! Mais alors, dans ce cas-là, aujourd'hui on n'a que 30 % de femmes, à peine 30 % de femmes dans les postes de cadres dirigeants. Est-ce que…

PASCAL JALABERT
Est-ce qu'il ne faut pas revoir, par exemple, je vous donne un exemple, le concours de l'Ecole des Mines, ça fait des années que ce sont les hommes qui l'ont et pas les femmes…

ELISABETH MORENO
Vous avez parfaitement raison.

PASCAL JALABERT
Avec autant de candidatures…

ELISABETH MORENO
Vous avez tout à fait raison.

PASCAL JALABERT
Alors, il faut revoir les critères scolaires et d'autres choses.

ELISABETH MORENO
Vous avez tout à fait raison, et ça me donne l'occasion, parce que tout le monde s'émeut de cette question d'objectifs chiffrés et de quotas, mais cette loi va bien plus loin que ça, et vraiment je veux saluer le travail extraordinaire que Marie-Pierre RIXAIN et Christophe CASTANER ont fait, parce que cette loi a quand même été votée à l'unanimité, l'unanimité mercredi dernier, je veux rappeler que cette loi ça n'est pas qu'une loi sur les quotas, c'est une loi qui fait en sorte aussi que les femmes qui sont sous emprise aujourd'hui de leur conjoint, qui travaillent, qui touchent un salaire, mais le salaire va sur le compte du conjoint, et le conjoint ne donne qu'au compte-gouttes comme il le souhaite à la femme qui travaille cet argent. C'est inacceptable ! On est en 2021 ! Vous vous rendez compte ? C'est aussi…

ORIANE MANCINI
Juste un mot, sur l'actualité…

ELISABETH MORENO
Pardon, juste pour avancer là-dessus parce que c'est vraiment important, vous avez mentionné la question du vivier, c'est pour ça aussi qu'il y a dans cette loi une demande à l'Enseignement supérieur d'avoir aussi davantage de filles dans les filières où aujourd'hui nous n'avons pas suffisamment de filles. Je pense au numérique, je pense au BTP, je pense à l'aéronautique, je pense à l'automobile, qui dit… On dit toujours aux femmes : vous ne pouvez pas aller dans le BTP parce que vous ne pourrez pas porter un sac de ciment. Mais quand les femmes sont dans les EHPAD et qu'elles portent des personnes de 80 ou de 100 kg, là on ne leur reproche pas.

PASCAL JALABERT
Bien sûr. La question…

ELISABETH MORENO
Donc il faut qu'on soit un peu cohérent, moi je crois que c'est une question de justice sociale et je me réjouis qu'enfin notre pays donne la tonalité là-dessus. Je veux juste rappeler qu'on est les premiers en Europe et qu'on doit être fier, on est les pays des droits de l'homme et les pays de droits de l'homme c'est aussi les pays des droits des femmes.

ORIANE MANCINI
Et sur l'actualité, est-ce que vous regrettez le choix de DANONE qui a donc choisi un homme pour succéder à Emmanuel FABER, alors qu'une femme était en lice ?

ELISABETH MORENO
Je pense que… D'abord, je ne dois pas commenter les choix de DANONE, loin de moi cette idée, moi ce que je demande aux entreprises c'est de considérer les candidatures capables et compétentes de toutes les femmes, et c'est l'intention de cette loi, et j'espère que dans les années qui viendront nous ne continuerons pas à dire qu'en 2021 nous avons une seule femme qui dirige un grand groupe du CAC 40 et quatre femmes seulement dans les 120 plus grandes entreprises de France. L'injustice elle est véritablement à ce niveau-là.

ORIANE MANCINI
Et c'est Catherine McGrégor qui dirige ENGIE, on va la citer puisqu'effectivement elle est la seule. Question aussi autour de Gisèle HALIMI et de la panthéonisation de Gisèle HALIMI, puisque désormais des questions se posent autour de sa panthéonisation. Selon France Inter, Emmanuel MACRON pourrait renoncer en raison de ses prises de position pendant la guerre d'Algérie. Est-ce que vous confirmez ces informations, est-ce que vous confirmez que le président de la République pourrait renoncer à cette panthéonisation ?

ELISABETH MORENO
Alors, je voudrais juste quand même rappeler que le président de la République n'avait pris aucun engagement sur cette question. Moi je fais partie des personnes extrêmement volontaires sur cette question, mais je suis ministre en charge de l'Egalité entre les femmes et les hommes. Gisèle HALIMI fait partie de ces femmes extrêmement engagées sur la cause des femmes, elle disait également que les femmes pour obtenir leur liberté devraient obtenir leur mère émancipation économique, elle s'est battue toute sa vie, elle a défendu contre vents et marées les 343 salopes, etc. etc., toute sa vie elle s'est battue pour les femmes, elle a fait en sorte que la situation des femmes dans notre pays progresse, elle a progressé, et c'est à ce titre-là que j'ai demandé sa panthéonisation. Mais le président de la République n'a jamais, en tout cas pas que je sache, il n'a pas pris d'engagement sur cette question, mais…

ORIANE MANCINI
Du coup, ça va se faire ou pas ?

ELISABETH MORENO
Mais je ne sais pas.

ORIANE MANCINI
Vous n'avez pas d'information.

ELISABETH MORENO
Non, je n'ai pas d'information là-dessus.

PASCAL JALABERT
Alors, d'autres souhaiteraient que Joséphine BAKER, qui est aussi un emblème pour beaucoup de Français, soit panthéonisée.

ELISABETH MORENO
Alors, vous faites plaisir à mes oreilles ce matin, parce que Gisèle HALIMI, Joséphine BAKER, ce sont des femmes pour qui j'ai immensément de respect et de considération pour leur engagement…

ORIANE MANCINI
Il y a une pétition qui circule pour l'entrée de Joséphine BAKER au Panthéon, vous la soutenez cette pétition ?

PASCAL JALABERT
Ce qu'elle a fait pour les enfants, ce qu'elle a fait…

ELISABETH MORENO
Evidemment que je la… C'est une femme admirable, engagée, qui croyait dans les valeurs de l'universalisme, enfin… Oui, je l'admire évidemment.

ORIANE MANCINI
Dernière, avant-dernière question, il y aura une question de Pascal à la fin. Puisque vous avez signé hier dans le Journal du Dimanche une tribune avec Caroline FOUREST pour la PMA pour toutes. Pourquoi cette tribune ? Ça veut dire que le combat n'est pas gagné pour vous ?

ELISABETH MORENO
Alors, d'abord j'ai signé c'est tribune avec Caroline FOUREST, avec Clarisse AGBEGNENOU, avec Marie-Clémence BORDET-NICAISE, avec Xavier PAVIE, avec Marinette PICHON, je veux les mentionner, parce que vous savez, les personnes qui s'engagent alors qu'elles ne sont pas obligées de le faire, méritent qu'on mette leur nom sur le devant de la scène. Parce que si nous avions plus de personnes engagées, je pense que notre pays serait plus juste et plus inclusif. Cette tribune nous l'avons signée simplement parce que je crois que la PMA, vous savez, il y a une rupture d'égalité entre les femmes qui sont dans les couples hétérosexuels aujourd'hui et les femmes dans les couples lesbiens et dans les couples… et les femmes célibataires. Pourquoi certaines femmes dans notre pays pourraient avoir accès à la PMA et d'autres pas ? Et cette inégalité, cette discrimination…

ORIANE MANCINI
Mais il y a une loi au Parlement.

PASCAL JALABERT
Voilà.

ELISABETH MORENO
… et cette loi est au Parlement, et c'est une façon de dire qu'il ne faut pas l'oublier, que c'est important, qu'il faut continuer d'en parler, qu'il faut expliquer pourquoi c'est important…

ORIANE MANCINI
Pourquoi, vous avez peur que les députés… et que la majorité présidentielle l'oublie ?

ELISABETH MORENO
Je veux juste être certaine qu'elle ne soit pas oubliée.

ORIANE MANCINI
Vous avez un doute ?

ELISABETH MORENO
Non, je n'ai aucun doute. Vous savez, Olivier VERAN a dit que le premier bébé PMA naîtrait d'ici la fin de l'année, j'y crois, et c'est pour ça que je suis heureuse d'avoir signé cette tribune, et je crois qu'il faut encore faire de la pédagogie sur cette question parce que de nombreuses personnes manifestent leur avis opposé et je pense que si elles comprenaient véritablement ce dont on parle, eh bien elles seraient beaucoup plus favorables.

ORIANE MANCINI
Et dernière question, Pascal, sur une affiche électorale qui a fait polémique.

PASCAL JALABERT
Oui, la liste de la majorité dans l'Hérault comptait une femme portant le voile islamique, comment vous réagissez à ça, Stanislas GUERINI, le patron de LREM, retire l'investiture, vous êtes d'accord avec lui ?

ELISABETH MORENO
Alors, Stanislas GUERINI est le patron de LaREM, il prend les décisions qui s'imposent en tant que patron de LaREM, moi je dis que, aujourd'hui, que je sache… je pense que l'erreur principale que Stanislas aurait pu commettre c'est de travailler sur l'injonction du Front national, moi c'est vraiment ce qui m'a touchée, après les décisions…

ORIANE MANCINI
Il a reconnu un problème de méthode, est-ce que sur le fond il a eu raison ou pas ?

ELISABETH MORENO
Il a reconnu, et je connais les valeurs de Stanislas et je pense…

PASCAL JALABERT
Sur le fond ?

ELISABETH MORENO
Sur le fond moi je dis que… d'abord, vous savez, je trouve que nous parlons beaucoup de ce sujet-là, alors que ce qui est véritablement important c'est qu'est-ce que nous faisons justement, sur le fond, pour avancer sur les sujets importants.

ORIANE MANCINI
Non, mais ça dit quand même beaucoup de la ligne de la majorité, elle est divisée la majorité sur ce point, de quel côté êtes-vous, est-ce qu'il fallait ou pas retirer l'investiture ?

ELISABETH MORENO
Ce n'est pas à moi décider, Stanislas a pris sa décision, ce que je peux vous dire c'est que la loi permettait…

ORIANE MANCINI
Ça ne vous pose pas de problème, vous, une femme voilée sur une affiche électorale de La République en marche ?

ELISABETH MORENO
La loi ne l'interdisait pas, maintenant, d'un point de vue marketing, communication, que Stanislas ait décidé cela, moi j'ai vu le Parti socialiste le faire en son temps, j'ai vu Martine AUBRY le faire, j'ai vu, donc voilà, recentrons-nous sur ce qui est véritablement important.

ORIANE MANCINI
Merci beaucoup, merci Elisabeth MORENO d'avoir été notre invitée ce matin.

ELISABETH MORENO
Merci de votre invitation.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 mai 2021