Interview de Mme Roselyne Bachelot, ministre de la culture, à France Inter le 12 mai 2021, sur les modalités du déconfinement et la reprise progressive des événements culturels, notamment grâce au passe sanitaire.

Texte intégral

NICOLAS DEMORAND
Et avec Léa SALAME nous recevons ce matin dans « Le Grand entretien » de la matinale la ministre de la Culture, vos questions 01 45 24 7000, passez autrement par les réseaux sociaux ou l'application de France Inter. Roselyne BACHELOT, bonjour.

ROSELYNE BACHELOT
Bonjour.

LEA SALAME
Bonjour.

NICOLAS DEMORAND
Et merci d'être à notre micro ce matin. Hier dans « Le Parisien » Jean CASTEX, en précisant les modalités du déconfinement de la France, assumait son optimisme, « nous sommes enfin en train de sortir durablement de cette crise sanitaire », « on a le droit d'être optimiste aujourd'hui » disait de son côté le porte-parole du gouvernement Gabriel ATTAL à ce même micro. Alors dites-nous, Roselyne BACHELOT, pour le secteur culturel, partagez-vous le même optimisme, voire la même audace, nous dites-vous ce matin que les jours plus heureux sont de retour pour la culture ?

ROSELYNE BACHELOT
Je partage cet optimisme et je l'ai même largement anticipé car je me bats depuis plusieurs mois pour que les conditions de protocole sanitaire, en particulier, nous amènent à ce modèle résilient, et ce modèle résilient on est en train de le bâtir, il est possible parce que nous avons beaucoup travaillé, au ministère de la Culture, il est possible parce que bien entendu la vaccination progresse, donc l'immunité de la population progresse, ça nous permet de concilier à la fois la protection sanitaire et ce fait qu'on ne peut pas vivre sans culture, les gens aspirent à retourner au cinéma, au théâtre, dans les festivals, qui sont si importants. Alors bien sûr, il faut bâtir aussi un modèle parce que l'épidémie nous a joué des sales tours, l'apparition des variants…

LEA SALAME
C'est ça effectivement, les professionnels du secteur, les artistes, ont vu leurs espoirs douchés à plusieurs reprises cette année, les lieux culturels ont été ouvert, puis fermés, ça a été le « stop and go » qui les a épuisés, on leur a promis une réouverture, elle n'a pas eu lieu, bref, que leur dites-vous ce matin, qu'il faut y croire et y aller dès juin, qu'il faut recommencer à programmer, tout faire pour rouvrir, on y va maintenant ou prudence attendons septembre ?

ROSELYNE BACHELOT
Il faut y aller maintenant chaque fois que c'est possible, ce n'est pas à moi de gérer à la place des patrons d'établissement culturel leur réouverture, ils ont chacun des contraintes, ils verront les choses de la meilleure façon, on comprendrait que certaines salles de théâtre, par exemple, qui de toute façon arrêtent leur programmation pendant les vacances, décident d'attente le 1er septembre, mais s'ils le peuvent. Il y a aussi des dirigeants de salles de spectacles qui disent « nous on veut rouvrir, on a tellement faim de pouvoir se produire, les artistes, les techniciens attendent », et ils le font, ils le font d'autant plus qu'on va les accompagner, on les a toujours accompagnés financièrement, on va les accompagner pour compenser les pertes de chiffre d'affaires qui sont inéluctables étant donné les jauges que nous faisons. Mais justement… allez-y Léa SALAME, vous vouliez peut-être me poser une question.

LEA SALAME
Précisément, pour vous demander une précision, justement une salle de cinéma, ou un théâtre, au tiers plein, avec un maximum de 800 personnes par salle, ce n'est pas forcément viable économiquement, c'est ce que vous disiez, ceux qui préfèrent rester fermés jusqu'en septembre seront-ils indemnisés ou pas, et ceux qui ouvrent en juin, est-ce que vous indemnisez les pertes aussi ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, voilà, de deux façons. On peut intervenir à la fois parce que les salles resteront fermées, puisqu'il y a effectivement une perte de chiffre d'affaires, il n'y a pas de raison de pénaliser les gens, de les punir, et puis ceux qui décident de rouvrir sont aidés de la même façon, d'ailleurs Bruno LE MAIRE s'y est engagé. Mais, véritablement, si nous avons fait cette mesure progressive, avec des paliers, c'est justement pour éviter le « stop and go », là on rouvre les salles, 800 personnes en intérieur, 1000 personnes en extérieur, des jauges de 35 %, bon, tout ça, ça dure jusqu'au 8 juin, on va voir. A tout moment on peut, dans ce modèle résilient, allonger une période ou la rétrécir, pour justement éviter le « stop and go » qui est absolument mortifère, parce que si on relance des équipes, des répétitions, des programmations, on ouvre la billetterie, il faut pouvoir vraiment moduler tout ça, c'est la façon dont, avec le président de la République et le Premier ministre, on a bâti ce modèle.

NICOLAS DEMORAND
Pour les festivals de plein air, debout, il faudra 4 mètres carrés par festivalier, c'est une mesure qui inquiète les professionnels, ils disent que c'est ingérable, le Syndicat national du spectacle vivant dit « on est dans un délire, est-ce qu'avec 4 mètres carrés par festivalier il y a vraiment une rencontre entre un public et un artiste ? » Est-ce que vous pouvez aujourd'hui préciser ce protocole, faudra-t-il vraiment rester debout sans bouger dans 4 mètres carrés ?

ROSELYNE BACHELOT
Alors, pour les festivals… d'abord il y a beaucoup de festivals qui vont rouvrir très vite parce qu'il y a toutes sortes, derrière le mot « festival », il y a le petit festival de musique baroque, qui groupe quelques centaines de personnes, et puis ce qui pose un problème sanitaire c'est effectivement les grands festivals de musique debout, qui ont d'ailleurs, pour certains, arrêté de… renoncé à la saison parce que les équipes artistique sont en général étrangères et ont renoncé à leur tournée européenne, tout ça a été décidé en février, mais nous sommes sur les modalités. Donc, à partir du 1er juillet les festivals, de musique debout, avec des milliers de personnes, il n'y aura plus de limites de jauge, sont autorisés, maintenant il faut des protocoles sanitaires qui garantissent que la protection des personnes est assurée. Cette proposition de 4 mètres carrés a été émise par certains professionnels dans les groupes de travail que j'ai menés au ministère de la Culture, maintenant je comprends très bien qu'il faille expertiser et quand même mettre en pratique ces 4 mètres carrés, nous sommes en train…

NICOLAS DEMORAND
Ce n'est pas rester au garde à vous nécessairement dans un carré de 4 mètres.

ROSELYNE BACHELOT
Nous sommes en train d'y travailler. Ce qui va beaucoup nous aider c'est le pass sanitaire, pour ces grandes manifestations…

LEA SALAME
Alors justement.

ROSELYNE BACHELOT
Oh je savais, c'est drôle, je savais, Léa SALAME, que vous alliez me poser une question sur le pass sanitaire. Je vous l'ai amenée !

LEA SALAME
Merci de me l'avoir amenée, mais c'était assez évidemment. Alors, il a fallu s'y reprendre à deux fois cette nuit, après un premier vote contre, puisque vous amis alliés du MoDem ont d'abord voté contre, finalement le pass sanitaire a été adopté cette nuit à l'Assemblée nationale. Ce pass, je précise, ça ne veut pas dire les vaccinés peuvent y aller, c'est soit les vaccinés, soit ceux qui ont un PCR négatif, pour aller dans les festivals, il sera nécessaire, ce pass sanitaire, pour aller dans les festivals en plein air qui accueilleront plus de 1000 personnes. D'abord, Roselyne BACHELOT, vous étiez réticente, vous personnellement, à ce pass sanitaire, il y a trois semaines, quand on vous a posé la question, vous disiez « c'est un problème éthique, conditionner l'entrée dans un lieu de culture à un pass sanitaire, j'avoue que j'ai beaucoup de mal », vous avez changé d'avis ?

ROSELYNE BACHELOT
Non, je n'ai pas changé d'avis, parce qu'à ce moment-là le pass sanitaire était un pass vaccinal, c'est-à-dire rendait en quelque sorte, pour fréquenter un lieu culturel, l'obligation du vaccin, je suis une militante de la vaccination, bien entendu, mais en même temps respectueuse de la liberté de se faire vacciner ou pas, je regrette ceux qui ne le souhaitent pas, mais je les respecte dans cette volonté. Là, il ne s'agit pas d'un pass vaccinal, donc il faut le voir aussi comme une procédure qui nous permet de raccourcir la progressivité de l'ouverture complète, et permet aussi d'élargir les jauges, et en particulier pour les spectacles debout. Donc, trois sortes de possibilités apportées sur ce pass sanitaire, vaccination…

NICOLAS DEMORAND
Les tests.

ROSELYNE BACHELOT
Les tests, mais aussi si vous avez la maladie « covidaire », le fait que vous avez bien une immunité acquise, par un test, on le vérifie. Moi, tout de suite, ayant été malade du Covid, je me suis fait faire mon test qui certifie que je suis bien immunisée maintenant contre…

NICOLAS DEMORAND
Et vous pourrez aller à des festivals debout.

ROSELYNE BACHELOT
Et donc je pourrai aller aux festivals debout, d'ailleurs j'ai déjà retenu d'aller aux Vieilles Charrues aux alentours du 14 juillet.

NICOLAS DEMORAND
Un mot tout de même encore sur le pass sanitaire parce que le diable est dans les détails pratiques. Le syndicat des musiques actuelles, Aurélie HANNEDOUCHE, pose les questions suivantes, comment vérifiera-t-on l'authenticité du pass présenté, doit-on y soumettre les personnels des festivals, alors que le droit du travail nous l'interdit, comment combiner des festivals de 3 ou 4 jours et l'impératif d'un test de moins de 48 heures, enfin, qui paiera pour tout ça ? Au-delà des questions éthiques, Roselyne BACHELOT, ne craignez-vous pas que ce soit une immense usine à gaz qui soit en train d'être mise en place ?

ROSELYNE BACHELOT
J'ai déjà, face aux professionnels hier, répondu à un certain nombre de questions. D'abord, effectivement, les personnels, les bénévoles, les gestionnaires des festivals ne seront pas concernés par cette obligation du pass sanitaire, vous l'avez rappelé très justement, c'est illégal, il n'est pas question de transiger sur cette question. Deuxièmement, le pass sanitaire sera vérifié par les appareils qui permettent de lire les QR Code, qui ne sont pas forcément mis tous sur l'application TousAntiCovid, vous pouvez aussi avoir…

NICOLAS DEMORAND
Avoir le pass papier.

ROSELYNE BACHELOT
Avoir un pass papier qui porte le QR Code, c'est vérifié par les lecteurs classiques qui permettent aussi de vérifier la billetterie, seuls seront visibles le fait que vous avez donc un passeport sanitaire, ce sera valide ou non valide, et le nom et le prénom de la personne, donc il n'y aura aucun autre élément, qui sont portés sur ce dossier, qui…

NICOLAS DEMORAND
Mais usine à gaz vous dites non ?

ROSELYNE BACHELOT
Non, non, alors ce à quoi nous sommes en train de travailler c'est la jonction, la connexion, du QR Code, du passeport sanitaire, avec la billetterie, ce qui permettra de simplifier au maximum les dispositions.

LEA SALAME
Pas de pass sanitaire pour aller dans un musée ?

ROSELYNE BACHELOT
Non, pas de pass sanitaire pour aller dans un musée.

LEA SALAME
Est-ce qu'il y aura la Nuit des musées Roselyne BACHELOT cette année ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, je maintiens, elle n'est pas repoussée, la Nuit des musées aura lieu le 3 juillet, et je m'en réjouis, j'ai déjà ma petite idée de programmation.

LEA SALAME
Vous serez où tiens ?

ROSELYNE BACHELOT
Ah non, je suis en train de réfléchir…

LEA SALAME
Et le 19 mai, le premier jour de réouverture la semaine prochaine, vous avez déjà décidé à quel spectacle vous irez ?

ROSELYNE BACHELOT
Je n'ai pas encore décidé parce que j'ai envie de tout, mais, non, il y aura forcément un concert, mais je ne veux pas dire tout de suite les choix vers lesquels je suis en train de me diriger parce que j'ai le temps de changer 25 fois.

LEA SALAME
Les cinémas, Nicolas.

NICOLAS DEMORAND
Alors, les cinémas rouvrent dans une semaine, 39 films devraient sortir à cette date, tandis que 450 films, Roselyne BACHELOT, sont en attente d'être diffusés sur grand écran. Les distributeurs, pour l'instant, ne parviennent pas à s'entendre sur un calendrier de sortie, est-ce que vous craignez qu'il y ait, dans ces films, des films qui ne soient pas, qui ne puissent pas être montrés en salles, qui passent peut-être aux oubliettes, ou alors qui rejoignent le circuit des plateformes de VOD ? Il n'y en aura peut-être pas pour tout le monde, c'est la question que je vous pose.

ROSELYNE BACHELOT
Nicolas DEMORAND, d'abord il faut se réjouir que nous ayons 150 films qui soient là et qui attendent de sortir…

NICOLAS DEMORAND
Il faut les voir, il faut pouvoir les voir.

ROSELYNE BACHELOT
On va peut-être avoir du mal à voir les 150…

NICOLAS DEMORAND
Le même jour, effectivement.

ROSELYNE BACHELOT
Mais il faut se réjouir que l'industrie cinématographique est puissamment aidée dans notre pays, et qui nous a permis d'être le seul pays européen qui a encore une industrie cinématographique, que n'eut-on pas dit si nous n'avions pas de films à montrer aux spectateurs, ça a été possible parce que j'ai autorisé les tournages, et puis ensuite parce qu'on a puissamment aidé l'industrie cinématographique avec les aides qui sont données par le Centre national du cinéma et de l'image animée, donc réjouissons-nous. On a un peu des problèmes de riches dans cette affaire, et pendant ce temps-là, d'ailleurs, les acteurs ont tourné, les techniciens ont été payés, c'est très important. Alors, il y a un certain nombre de choses qui sont en route, l'Autorité de la concurrence a permis de déroger aux règles habituelles pour que des ententes soient faites sur la distribution des films, les professionnels sont en train de regarder cela. On a une sorte de fenêtre parce que les grands blockbusters américains ne vont pas apparaître sur les écrans avant la rentrée, donc on a vraiment 3 mois qui vont nous permettre de montrer des films français, c'est une opportunité. Alors, est-ce qu'ils iront sur les plateformes ? C'est vrai que certains ont demandé à pouvoir moduler ce qu'on appelle la chronologie des médias, pour aller sur les plateformes…

LEA SALAME
Vous allez leur accorder ?

ROSELYNE BACHELOT
Oui, oui, bien sûr, c'est une solution qu'il faut accepter.

LEA SALAME
Un mot sur les intermittents, évidemment vous attendiez là aussi la question, Roselyne BACHELOT. Le revenu brut mensuel des intermittents du spectacle a baissé de 400 euros en 2020, malgré l'année blanche que vous avez instaurée, les intermittents demandent une nouvelle année blanche, vous leur avait accordée hier, 4 mois de prolongation de leur indemnisation chômage, jusqu'en décembre, puis des filets de sécurité en 2022, est-ce que ce sera suffisant ?

ROSELYNE BACHELOT
Dans la période de reprise, que nous sommes en train de vivre, nous avons choisi, avec le président de la République, le système le plus protecteur pour les intermittents. Véritablement, la procédure que vous avez décrite, accompagnait d'autres mesures, je pense par exemple la mesure spécifique pour les jeunes qui permet d'abaisser le seuil de 507 heures, je ne veux pas être trop technique mais, à 338 heures pour les jeunes de moins de 30 ans, par exemple, et leur permettre d'accéder au régime des intermittents. La protection que nous garantissons aux intermittents c'est une protection de 16 mois, c'est-à-dire qui couvre toute la période évidemment de la prolongation de l'année blanche, mais grâce à des mesures spécifiques, toute l'année 2022. Il faut dire que d'ores et déjà, même si nous ne rouvririons pas les lieux de spectacle, 75 % des intermittents ont déjà leur droit reconstitué, et ça va être sans doute beaucoup plus avec la réouverture des lieux culturels. Moi ce que je dis c'est qu'on va regarder ça de façon régulière, il y a des clauses de revoyure, s'il faut adapter le système, nous l'adapterons, bien entendu.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 mai 2021