Interview de M. Éric Dupond-Moretti, garde des sceaux, ministre de la justice, à LCI le 25 novembre 2021, sur les violences faites aux femmes, la politique judiciaire et le budget de la justice.

Texte intégral

ELIZABETH MARTICHOUX
Bonjour Eric DUPOND-MORETTI.

ERIC DUPOND-MORETTI
Bonjour madame MARTICHOUX.

ELIZABETH MARTICHOUX
Merci beaucoup d'être ce matin sur notre plateau. Je précise, et tout le monde peut le voir, que vous gardez le masque parce que vous êtes cas contact. Il faut attendre encore un peu, quelques tests j'imagine.

ERIC DUPOND-MORETTI
Testé négativement à deux reprises déjà mais cas contact, donc je veux être prudent. Pas question que je vous contamine.

ELIZABETH MARTICHOUX
Merci en tout cas d'être là. Dans quelques instants, vous allez évoquer et même répondre pour la première fois à cette tribune qui barrait la une, qui est signée par 3 000 magistrats. C'est considérable. C'est sans doute un événement, vous nous direz en tout cas si vous le prenez comme tel et comment vous comptez répondre à cette interpellation. Mais d'abord un mot de la tragédie. Quand je dis un mot, ça nécessiterait plus que ça. Hier au large de Dunkerque, 27 hommes, femmes, des enfants peut-être partis vers l'Angleterre sur une embarcation de fortune type canot pneumatique sont morts noyés. " Les premiers responsables sont les passeurs " a dit Gérald DARMANIN sur place. " Les passeurs sont des symptômes, pas des causes " disent les associations. Faut-il néanmoins durcir les peines encourues ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Les peines encourues quand les passeurs agissent dans le cadre d'organisations, de bandes organisées, c'est vingt ans de réclusion criminelle. Rien n'est exclu dans la réflexion qui sera la nôtre et dès que je sors d'ici, madame, je vais à Matignon où une réunion importante sur cette dramatique question humaine… La Manche, effectivement, ne doit pas être un cimetière. Nous avons une réflexion commune à mener et à l'issue de cette réflexion, je pense qu'un certain nombre d'annonces seront faites. Vous comprendrez bien sûr qu'à cet instant, il est prématuré pour moi d'en dire davantage.

ELIZABETH MARTICHOUX
Des annonces qui peuvent concerner votre portefeuille, votre champ d'action.

ERIC DUPOND-MORETTI
Ça concerne évidemment le ministère de la justice. Il y a cette question des passeurs et de la façon dont on les punit.

ELIZABETH MARTICHOUX
Donc on attend cette réunion à laquelle vous allez donc tout à l'heure.

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui.

ELIZABETH MARTICHOUX
Elle a débuté avec un de vos représentants autour de Jean CASTEX. Eric DUPOND-MORETTI, l'actualité aussi c'est la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Une décision qui n'a pas encore été tellement commentée d'abord : les femmes battues en situation irrégulière seront régularisées si la justice prouve la véracité de leurs accusations. C'est la réponse au fait que les femmes sans papiers craignent d'aller porter plainte…

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui.

ELIZABETH MARTICHOUX
De peur évidemment d'en subir ensuite les foudres et l'expulsion. C'est la fin d'une double peine ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non madame. C'est une situation que j'ai eue hélas à connaître lorsque j'étais avocat. Des femmes en situation de fragilité, en situation de précarité ne franchissent pas la porte d'un commissariat de police ou d'une gendarmerie parce qu'elles ne sont pas en situation régulière. Et donc de facto, la justice auquel elles ont droit leur est refusé. Ça dans le pays des droits de l'Homme, pardon de le dire ainsi, c'est absolument insupportable. Et ce que fait Gérald DARMANIN, ce qu'il va mettre en place, c'est déjà mis en place au sein de l'institution judiciaire puisque vous savez que quand une mesure d'éloignement est prise - la mesure d'éloignement, c'est interdire à l'auteur de rencontrer sa compagne qui est victime - la victime, elle est à protégée de la même façon, c'est-à-dire qu'elle a un titre de séjour qui n'est pas un titre de séjour définitif mais, durant la procédure, bien sûr pour qu'elle ait accès à la justice, nous avons envisagé ça et nous l'avons déjà mis en place. Donc au fond ce que fait Gérald DARMANIN, c'est d'étendre cette mesure en amont et c'est une excellente initiative partagée par le ministère de la Justice.

ELIZABETH MARTICHOUX
Une mesure de régularisation systématique quand les faits seront avérés.

ERIC DUPOND-MORETTI
Quand les faits naturellement seront avérés bien sûr.

ELIZABETH MARTICHOUX
Est-ce que vous craignez, par parenthèse, qu'une exploitation puisse être faite, une exploitation politique puisse être faite de cette décision ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais peu importe, il y aura forcément une exploitation politique qui sera faite de cela par la droite dure et par l'extrême droite. D'ailleurs on a parfois du mal à les distinguer. Est-ce qu'il est anormal qu'une femme et qu'un enfant - et qu'un enfant parce que l'enfant il est victime aussi de violences quand elles sont exercées sur sa mère - aient recours à la justice de notre pays ? Voilà la question, elle est simplement posée. Chacun y répondra avec sa sensibilité et son humanité et moi je vous dis comment nous y répondons.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous aviez dit il y a quelques mois : " Les bracelets anti-rapprochement ne doivent pas rester dans les tiroirs ", sous-entendu les juges doivent s'en emparer. Est-ce que d'une certaine façon c'est entré dans les mœurs ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui, c'est entré dans les mœurs, oui, notamment après l'affaire de Mérignac. On a beaucoup discuté de cela et j'ai pris une circulaire comminatoire pour dire : " Utiliser davantage cet outil parce qu'il est magnifique ". Mais je dois dire que les Espagnols qui l'ont mis en place ont mis beaucoup de temps avant de s'en emparer, et c'est normal parce que ce sont des changements de paradigmes, ce sont des changements dans nos habitudes judiciaires, et maintenant les magistrats s'en sont totalement emparés. Nous, nous avons une obligation de moyens : c'est de fournir à toutes les juridictions des bracelets anti-rapprochement. Et je dois vous dire que dès qu'un bracelet est utilisé, il est immédiatement remplacé. Nous en avons 676, ils sont déployés aujourd'hui, et nous en avons en stock à la chancellerie pour permettre justement à toutes les juridictions d'utiliser cet outil.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous en avez autant que de besoin comme on dit.

ERIC DUPOND-MORETTI
Autant que de besoin, bien sûr, c'est le ?quoi qu'il en coûte? et il est en la matière absolument indispensable. Et j'ajoute d'ailleurs que nous avons de nombreuses alertes. Vous savez, il y a 400 alertes qui nous permettent de dire qu'on a évité des violences.

ELIZABETH MARTICHOUX
400 alertes par… ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Récemment, nous avons 400 alertes. Ça signifie quoi ? Ça signifie que…

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous avez été alerté 400 fois, c'est ça que vous voulez dire.

ERIC DUPOND-MORETTI
Non, non. Le bracelet anti-rapprochement, vous savez, les forces de l'ordre sont immédiatement alertées dès que l'auteur violent franchit un périmètre qu'il ne doit pas franchir. 400 alertes et les forces de l'ordre interviennent immédiatement, donc c'est 400 violences qui ont été évitées et peut-être là-dedans un certain nombre de crimes.

ELIZABETH MARTICHOUX
Oui. Le téléphone grave danger, c'est le même outil pour évidemment protéger. Cette fois, c'est la femme qui l'a, ce n'est pas l'homme. Et là aussi, je crois qu'il y en a 3 000 qui sont en fonction si je puis dire.

ERIC DUPOND-MORETTI
3 036 précisément, et nous avons là aussi un stock important de ces téléphones grave danger. On en a budgétisé 5 000. Et chaque fois qu'un téléphone grave danger est utilisé, il est immédiatement remplacé.

ELIZABETH MARTICHOUX
Alors il y a d'autres outils entre guillemets qui sont possibles. Il y a une députée LREM - vous la connaissez peut-être - Marie TAMARELLE-VERHAEGHE qui dépose aujourd'hui une proposition de loi pour protéger les enfants victimes oubliées des violences conjugales. " Ils vivent un tsunami dont nous n'avons pas encore pris la mesure " dit-elle. Elle réclame deux choses : la suspension de l'exercice de l'autorité parentale pour les auteurs de violences et un statut de victime pour les enfants.

ERIC DUPOND-MORETTI
Elle a un peu de retard puisque j'ai signé un décret paru au Journal officiel d'hier qui précise justement que les enfants qui sont témoins de violences sont victimes. Parce que quand on est un petit et que l'on est témoin de ces violences, naturellement ç'a un impact considérable dans la construction de l'adulte à venir. Et donc j'ai dit, pour clarifier les choses, que ces enfants devaient être considérés comme des victimes avec les droits inhérents naturellement au statut de victime.

ELIZABETH MARTICHOUX
Vous avez signé un décret. Il a été publié…

ERIC DUPOND-MORETTI
Hier au Journal officiel, oui.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et il accorde, vous nous le dites, il accorde un statut de victime aux enfants qui sont exposés à ces violences, qui y assistent.

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui.

ELIZABETH MARTICHOUX
Et qui sont parfois orphelins.

ERIC DUPOND-MORETTI
Quand les violences sont telles que naturellement il y a un homicide, l'enfant il peut se constituer partie civile puisqu'il est orphelin naturellement. Mais quand il s'agit de violences qui n'ont pas abouti à un homicide - le père qui tabasse sa femme devant le petit - le petit il doit être considéré comme une victime. C'est très bien ce que demande ce député, mais, madame, c'est fait.

ELIZABETH MARTICHOUX
Cette députée.

ERIC DUPOND-MORETTI
Cette députée, pardonnez-moi. C'est chose faite, c'est chose faite.

ELIZABETH MARTICHOUX
Eh bien, elle en prendra acte et elle se battra sans doute sur le deuxième volet, c'est la suspension de l'exercice de l'autorité parentale.

ERIC DUPOND-MORETTI
La suspension de l'exercice de l'autorité parentale, ça existe déjà et s'est prononcé très régulièrement par les juridictions. Et d'ailleurs on voit un nombre très, très important de ce type de décision. C'est une augmentation, bien sûr, parce qu'on a pris en considération aujourd'hui cette question centrale des violences faites aux femmes et la façon dont il convient d'y répondre.

ELIZABETH MARTICHOUX
Accusé d'agressions sexuelles dans une enquête de France 2 diffusée ce soir, Eric DUPOND-MORETTI, c'est Nicolas HULOT qui a tenté hier de déminer la charge et il annonce quitter la vie publique dit-il : « Je suis écoeuré, je suis condamné - je le cite - à cette mort sociale sans avoir eu les moyens de me juger ». C'est son expression. J'imagine qu'il voulait dire " d'être jugé ". Selon lui, les affaires sont prescrites. Est-ce que vous, Garde des Sceaux, vous êtes interpellé par l'argumentation de Nicolas HULOT ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Madame, je n'entends pas la commenter. Monsieur HULOT dit ce qu'il veut. Je dis une chose et je rappelle une chose : la justice ne se rend pas sur les plateaux de télévision pas plus que dans les réseaux sociaux. Je ne sais pas ce que fera le parquet car je ne peux pas donner de directive individuelle. Peut-être que le parquet s'emparera de cette affaire et si les faits dénoncés sont prescrits, ça n'interdit pas au parquet de mener une enquête. Et j'ai d'ailleurs expressément demandé dans une circulaire aux parquets, dans une hypothèse de cet ordre, qu'une enquête soit conduite pour rechercher notamment si d'autres plaignants peuvent être concernés. Je n'entends pas faire d'autre commentaire.

ELIZABETH MARTICHOUX
Non, mais vous lui dites implicitement : « Continuez de vous battre, la justice est là pour ça, ne la fuyez pas ». Et vous dites aux femmes comme vos collègues Elisabeth MORENO ou Marlène SCHIAPPA : " Il faut des plaintes devant la justice, c'est comme ça que ça se règle et pas sur les plateaux ".

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui madame, c'est la justice qui a la charge bien sûr de rendre des décisions de culpabilité ou d'innocenter. Il est essentiel que la parole se libère et nous avons tout fait – je dis bien tout fait - pour que la parole se libère dans les meilleures conditions pour les victimes et c'était une attente sociétale très, très forte. Pour autant, je le redis ça n'est ni sur les réseaux sociaux ni sur les plateaux de télévision que l'on fait la justice.

ELIZABETH MARTICHOUX
Oui, mais il y a quand même encore cette tension qui nous frappe toujours et elle n'est pas récente. Il y a la présomption d'innocence qui vole en éclats immédiatement après le fait que…

ERIC DUPOND-MORETTI
Madame, on ne va pas y passer… J'ai des choses bien plus importantes que ça à vous dire.

ELIZABETH MARTICHOUX
Mais vous ne vous sentez pas concerné par ça ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Pardonnez-moi, madame. Je me concerné comme tout le monde, madame, mais le garde des Sceaux, voyez, il est ministre de la Justice. Donc monsieur HULOT a dit ce qu'il estimait devoir dire, une émission de télévision sera diffusée ce soir. Je n'en sais pas davantage, je ne l'ai pas regardée et je dis que si des plaignantes dénoncent des faits criminels - ce que j'ai pu entendre - la justice pourra s'emparer de cela et faire son travail.

ELIZABETH MARTICHOUX
La présomption d'innocence, je sais que c'est un sujet qui…

ERIC DUPOND-MORETTI
Vous savez ce que c'est que la présomption d'innocence dans une acception simple mais pas simpliste ? C'est tout simplement cet impératif, madame : attendez une minute, n'allons pas trop vite. Voilà, c'est tout ce que je dis et laissons la justice faire son travail.

ELIZABETH MARTICHOUX
Ce n'est pas exactement ce qui se passe.

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vous ai tout dit madame, je vous ai tout dit. Je me souviens de monsieur BAUDIS sur un plateau de télévision s'expliquant, ruisselant. Chaque goutte de sueur était la démonstration absolue d'une culpabilité, et d'innocent avéré il s'est métamorphosé en coupable devant des millions de téléspectateurs. La présomption d'innocence, ça se respecte, je n'ai rien d'autre à dire. Je ne connais pas ce dossier, je n'aurai pas à le connaître même si la justice s'en empare. Laissons faire les choses.

ELIZABETH MARTICHOUX
Ce que vous souhaitez d'une certaine façon évidemment. Eric DUPOND-MORETTI, venons-en à cette tribune qui barre la une du Monde. Elle est signée, je le disais tout à l'heure, par 3 000 magistrats. C'est un nombre considérable et c'est un nombre d'autant plus considérable que les magistrats hors syndicats sont généralement plutôt discrets. " Nous ne voulons plus d'une justice qui n'écoute pas et chronomètre tout ". L'origine de ce texte est douloureuse : c'est le suicide d'une magistrate. Elle avait 29 ans, c'était fin août. Les auteurs témoignent plus qu'ils ne réclament de mesures spécifiques mais, en tout état de cause, est-ce que cette tribune pour vous, garde des Sceaux, est un événement ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Bien sûr. Elle a été signée par un tiers des magistrats de notre pays. Mais d'abord madame, je veux commencer par ce drame. Vous l'avez rappelé, c'est une toute jeune femme qui se donne la mort et j'ai demandé une inspection de fonctionnement pour connaître le lien de causalité, et notamment le lien de causalité professionnelle. Conditions de travail, ce suicide, d'autres causes. L'Inspection générale de la justice n'a pas encore, à ce jour, rendu ses conclusions. Mais pour autant, et vous l'avez dit, cette tribune elle est importante par le nombre de signataires. Elle est originale en ce sens que ça n'est pas quelque chose de syndical, si j'ose dire, c'est la base. Il faut toujours écouter la base qui dit son malaise et son mal-être. Qu'est-ce que c'est au fond que d'être magistrat aujourd'hui ? Comment on peut le vivre ? Et il se dégage de cette tribune une difficulté presque existentielle, et pour moi il y a trois questions, madame : la question des moyens, la question de la considération que l'on doit aux magistrats et qui se délite, et des questions plus structurelles notamment d'organisation du travail. La question des moyens si vous me le permettez, j'ai été avocat 36 ans. J'ai vu le dénuement de la justice et d'ailleurs, dès que je suis arrivé au ministère de la Justice, je me suis battu pour obtenir…

ELIZABETH MARTICHOUX
Des moyens.

ERIC DUPOND-MORETTI
Un budget dont on m'a dit, et c'est vrai, qu'il est un budget historique. Je ne l'ai pas fait qu'une fois, je l'ai fait deux fois puisqu'il y a plus d'un an que je suis à la chancellerie. On avait une impérieuse nécessité d'intervenir et d'intervenir vite parce qu'il y avait urgence. Qu'est-ce qu'on a fait avec cet argent ? Je vais aller vite sur cette question mais elle n'est pas neutre quand même. On a embauché 650 magistrats, 850 greffiers. J'ai envoyé dans les juridictions 2 100 personnels - juristes assistants, assistants justice, renforts de greffe - pour aider les magistrats dans leur tâche. Mais, et je le dis, cet effort n'est pas terminé, il faut le continuer.

ELISABETH MARTICHOUX
J'ai une question si vous voulez.

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vous en prie.

ELISABETH MARTICHOUX
Vous l'avez dit, vous avez été longtemps avocat évidemment, vous êtes connu au réel, Garde des Sceaux, vous l'avez dit aussi et d'ailleurs ça vous est crédité, vous avez obtenu des avancées fortes, des budgets comme jamais et même vous avez donné dans le débat il me semble une place prépondérante à la justice. Avez-vous su, vous parliez de considération, avez-vous su parler aux magistrats ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Attendez, j'ai pas tout à fait terminé Madame.

ELISABETH MARTICHOUX
Vous ne voulez pas répondre.

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vais répondre à cela, la question des moyens, c'est une des questions et ce n'est pas la seule et merci de me relancer sur la question de la considération. La considération, je vais vous dire, tous les jours, je dis bien tous les jours, la justice est rendue responsable de tous les maux de notre société. On l'accuse d'être laxiste.

ELISABETH MARTICHOUX
Trop lente, inefficace.

ERIC DUPOND-MORETTI
Si, je vais y revenir moi je n'élude aucune question. Si une récidive intervient, c'est la faute des juges, ils n'avaient qu'à cogner plus fort, voilà ce que l'on entend et nous verrons ensemble si vous le voulez bien qui le dit, au point que, il y a cette manifestation, syndicats de policiers qui s'expriment, qu'est-ce qu'ils disent ? Ils disent notre problème, c'est le problème de la justice, mais comment les magistrats peuvent entendre cela ? Et à ce moment-là, je voudrais vous faire remarquer que je suis le seul à monter sur la barricade ou l'un des seuls.

ELISABETH MARTICHOUX
L'un des seuls quoi ?

ERIC DUPOND-MORETTI
À défendre la justice et à la défendre de façon républicaine. Défendre la justice, ça ne signifie pas Madame qu'il ne faille pas la critiquer, mais on ne peut pas la critiquer en étant populiste et nihiliste. Et pardon de vous dire qu'à ce moment-là qu'est-ce qu'il y a cette manifestation, les syndicats de policiers qui font une scénette où les magistrats balayent des cadavres. Et qu'il y a un Madame, il y a toute la droite et tout l'extrême droite qui est là et qui applaudit à ces choses. Voilà ça, ça fait partie du manque de considération.

ELISABETH MARTICHOUX
Mais la considération Monsieur le Garde des Sceaux, justement est-ce que vous allez les recevoir ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais Madame, c'est prévue vendredi.

ELISABETH MARTICHOUX
Demain ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui Madame. Et ce qu'il est prévu également, c'est que nous travaillons sur toutes ces questions dans le cadre des états généraux de la justice.

ELISABETH MARTICHOUX
De la justice qui ont été lancés le 18 octobre.

ERIC DUPOND-MORETTI
Oui Madame et qui ont été demandés par les deux plus hauts magistrats de ce pays. Et il y a une 3ème cause qui est extrêmement importante, c'est les questions d'organisation du travail, en particulier ce que l'on appelle les clés de répartition emploi, ça sont des choses qui parlent aux magistrats, c'est du langage un peu techno mais s'ils m'écoutent, ils savent de quoi il est question. Les questions organisationnelles, j'en ai tellement conscience, que quand j'ai mis en place les états généraux de la justice, j'ai dédié 2 ateliers de travail à l'organisation et aux missions, il n'y a pas que les magistrats d'ailleurs qui ont signé cette tribune, il y a des greffiers également, pour redéfinir aujourd'hui ce que c'est qu'être magistrat et comment le magistrat s'inscrit dans son travail et dans ce que la société au fond lui demande. Et il est impérieux et impératif que les magistrats s'emparent de ces états généraux de la justice pour que nous la modernisation cette justice.

ELISABETH MARTICHOUX
Est-ce que je peux vous poser quelques questions ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vous en prie madame.

ELISABETH MARTICHOUX
Vous allez recevoir demain une délégation, ils sont 3 000, vous allez recevoir combien par parenthèse, vous le savez, ils seront nombreux, plusieurs délégations ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Je vais en recevoir un certain nombre. On va essayer de faire siège, siège parquet, mais également juge d'application des peines, juge d'instruction, je veux que ce soit évidemment éclectique et représentatif de ceux qui ont signé cette tribune. Je veux ce dialogue avec eux. D'ailleurs j'ai un dialogue permanent avec les magistrats, je suis entouré de magistrats, il y a les conférences, ce qu'on appelle les conférences nationales qui sont en réalité les interrogatoires privilégiés du Garde des Sceaux et il y a mes rencontres sur le terrain.

ELISABETH MARTICHOUX
Vous dites j'ai été le seul à un certain moment à défendre la justice, mais dans une interview à Nice-Matin, ça m'intéresse que vous expliquez ça parce que vous dit textuellement, j'ai souhaité agir par étapes, il a d'abord fallu réparer la justice avec un budget en augmentation de 33%. Certains ont traduit Eric DUPOND-MORETTI, la justice a été réparée et ils y ont vu une forme d'autosatisfaction déplacée.

ERIC DUPOND-MORETTI
Madame, 2 milliards de budget, 33% d'augmentation, des voitures vertes dans le cadre du plan de relance.

ELISABETH MARTICHOUX
La justice a été réparée ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Non attendez laissez-moi finir. Vous savez qu'on avait des problèmes de ramettes et de stylos quand même, il y avait ce que monsieur URVOAS a appelé la clochardisation. Est-ce que vous pouvez me dire que 2 milliards d'augmentation, ça n'est rien, 33% de budget en plus, il y a plus de 25 ans qu'on n'a pas vu ça Madame. Donc il y a des choses qui ont été faites, mais je dis également et j'ai toujours dit que l'effort devait être poursuivi. Par exemple quand j'envoie 2 100 personnes dans les juridictions…

ELISABETH MARTICHOUX
Donc vous récusez cette interprétation de ce que vous avez dit, la justice est réparée vous dites elle commence à être réparée.

ERIC DUPOND-MORETTI
L'urgence est réparée.

ELISABETH MARTICHOUX
On n'a pas fini.

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais bien sûr, mais Madame regardez, on a envoyé 2 100 personnes dans les juridictions, augmentation de personnels hors magistrats de 12%. Les magistrats disent et ils ont raison, est-ce que vous allez pérenniser ça. Et moi je dis oui bien sûr. D'abord on ne pourra plus se passer de ces juristes assistants, de ces assistants justice, de ces renforts… oui bien sûr, bien sûr.

ELISABETH MARTICHOUX
On est on efface et vous le disiez tout à l'heure au désarroi du monde judiciaire, finalement il y a un désarroi aussi, on le voit bien, dans le monde des soignants. D'ailleurs la tribune fait un peu le parallèle, il y a plus en plus de tâches, elles sont tout de plus en plus prioritaires, en première ligne face aux maux de la société. Valérie PECRESSE, il ne vous a pas échappé que Valérie PECRESSE comme d'autres sont en campagne LR et interpellée sur la justice, la justice est noyée. La justice est noyée, est-ce que c'est le bon mot, est-ce que c'est factuel ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Ecoutez, Madame PECRESSE est en campagne et ça ne m'a pas échappé, ça n'a échappé à personne et c'est une grande opportuniste. Quand elle était au Budget, Madame, il y a moins 140 magistrats à peu près, 140 magistrats de moins, nous nous en avons 650 de plus. Et pardon de vous dire que Madame PECRESSE avec un cynisme considérable vient se lover dans cette tribune pour en obtenir le bénéfice politique, enfin du moins le croit-elle, c'est une de celles qui a tapé mais comme une sourde contre ce magistrat du parquet dans l'affaire Viry Châtillon. Vous vous souvenez qu'on a fait dire à ce magistrat le contraire, le strict au contraire de ce qu'il avait exprimé et certains ont cru dire, on crut devoir dire pardon, qu'il avait au fond s'adressant aux accusés, qu'il leur avait raconté qu'ils étaient les enfants chéris de la République et que etc… et quand on a regardé le réquisitoire prononcé par ce magistrat parce qu'il avait noté, c'était un réquisitoire écrit, on a constaté qu'on lui avait fait dire le strict au contraire, c'est parti de Madame LE PEN. Et puis Madame PECRESSE qui ne perd jamais une occasion de courir derrière Madame LE PEN a repris le relais et elle a tapé comme un sourd contre ce magistrat que j'ai défendu naturellement parce que c'était une fake news que l'on avait diffusé. Donc les leçons de Madame PECRESSE en matière de justice, c'est moins de magistrats qu'il y en avait. Et si elle avait fait Madame ce qu'elle dit qu'elle fera, eh bien nous n'en serions peut-être pas là, voilà ce que je veux dire à madame PECRESSE.

ELISABETH MARTICHOUX
Alors ils disent aussi les candidats LR ce qu'ils feront, par exemple Michel BARNIER, il sera notre invité demain donc ça m'intéresse de savoir ce que vous pensez de ça, il veut tripler le nombre de comparutions immédiates en y supprimant la présence des assesseurs. Est-ce que c'est une bonne proposition ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Ecoutez dans les choses qui ressortent de cette tribune, il y a un véritable malaise et notamment les magistrats expriment, je les rencontre souvent la difficulté d'être seuls. Et ils ne souhaitent mais absolument pas être juges uniques dans toutes les matières et en particulier en matière pénale, c'est ridicule, c'est ridicule. Et vous avez vu comment nous jette les chiffres à la figure. 8 000 magistrats de plus, 9 000, 12 000, 15 000.

ELISABETH MARTICHOUX
20000 à 30000 places de prison supplémentaires.

ERIC DUPOND-MORETTI
Alors on va en parler si vous le voulez bien.

ELISABETH MARTICHOUX
D'un mot pardon.

ERIC DUPOND-MORETTI
D'un mot, Monsieur BERTRAND. Nous nous aurons fait, Madame, nous aurons fait et votre serviteur y a activement participé, nous aurons fait 75… en sorte qu'il y ait dans ce pays 75 000 places de prison nettes, même 76 000 d'ailleurs, d'accord.

ELISABETH MARTICHOUX
Nettes, vous voulez dire lancées, ou construites, parce qu'il y en a un millier.

ERIC DUPOND-MORETTI
Certaines sont construites, d'autres sont en voie de construction et pour les autres les terrains sont signés et on attend le premier coup de pelle.

ELISABETH MARTICHOUX
L'engagement sera tenu.

ERIC DUPOND-MORETTI
Sera tenu.

ELISABETH MARTICHOUX
En 2027.

ERIC DUPOND-MORETTI
76 000 places.

ELISABETH MARTICHOUX
En 2027.

ERIC DUPOND-MORETTI
Monsieur BERTRAND il arrive, il fait du culturisme politique, il montre ses muscles mais qu'est-ce qu'il nous raconte ? « Moi, je veux 80 000 ». Oui, 80 000 moins 76 000 ça fait, si je ne m'abuse, 4 000. Voilà ce que monsieur BERTRAND fera. C'est tout petit.

ELIZABETH MARTICHOUX
Comment vous dites ? Du culturisme ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Du culturisme politique. Vous savez, on montre ses muscles et, puis voilà, ça s'arrête là. 76 000, j'hésite entre 75 et 76 parce que nous avions 75 et maintenant un établissement pénitentiaire supplémentaire vient s'ajouter. 76 000 places de prison net, ça c'est ce que nous avions, ce que nous avons fait, c'est la mandature d'Emmanuel MACRON. " Je veux 80 000 ", ça fait 4 000 de plus. 4 000 de plus monsieur BERTRAND ! Et pardon, il veut faire de l'amende forfaitaire ? Nous l'avons fait. Il veut supprimer le rappel à la loi ? Nous l'avons supprimé. Vous voulez que j'égrène toutes les mesures dont il parle ? Il ne sait même pas qu'elles existent ! C'est quand même assez curieux !

ELIZABETH MARTICHOUX
Merci beaucoup Eric DUPOND-MORETTI. Je vous aurais bien demandé quelle sera la première mesure d'Emmanuel MACRON s'il est réélu - vous souhaitez qu'il le soit ?

ERIC DUPOND-MORETTI
Evidemment.

ELIZABETH MARTICHOUX
La première mesure en matière de justice en un mot, parce qu'on est déjà en retard.

ERIC DUPOND-MORETTI
Mais madame, nous avons les états généraux de la justice, et ce travail qui est un travail démocratique, tous nos compatriotes peuvent participer à ces états généraux. Il y a une plateforme parlonsjustice.fr. Ce travail démocratique ne sera pas jeté à la poubelle.

ELIZABETH MARTICHOUX
Si Emmanuel MACRON est réélu.

ERIC DUPOND-MORETTI
S'il est réélu.

ELIZABETH MARTICHOUX
Merci Eric DUPOND-MORETTI


source : Service d'information du Gouvernement, le 26 novembre 2021