Extraits d'un entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, avec France Info le 10 décembre 2021, sur les priorités de la présidence française du conseil de l'Union européenne et les tensions migratoires avec le Royaume-Uni.

Texte intégral

Q - Bonjour Clément Beaune.

R - Bonjour.

Q - Emmanuel Macron a présenté hier, lors d'une très longue conférence de presse, les priorités de la présidence française de l'Europe, qui débute dans un peu moins de trois semaines, maintenant, une présidence qui se déroulera en pleine campagne présidentielle en France, est-ce que ce n'est pas un peu embêtant ?

R - Ecoutez, j'entends cette petite musique qui arrive récemment, donc ça doit être un peu lié sans doute à une fébrilité de campagne, mais d'abord il faut rappeler pourquoi cette présidence a lieu, là ; cela ne revient que tous les treize à quatorze ans, donc c'est un moment important, ce serait bizarre d'en priver la France.

Q - Les Tchèques nous avaient proposé d'inverser avec eux.

R - Non, alors, j'ai entendu ça...

Q - Ah bon ?

R - Ils ne nous ont pas proposé, non, ils nous ont pas proposé, on aurait pu...

Q - On aurait pu le faire ?

R - Pour être très précis, on aurait pu demander nous-mêmes ; soit on l'aurait avancée. Je ne suis pas sûr qu'on aurait été dans un moment politique, où il y aurait eu moins d'agitation de campagne ou de précampagne, si c'était en ce moment même ; soit on l'aurait repoussée. Moi, je trouve ça un peu bizarre, pour un pays fondateur de l'Union européenne, engagé dans l'Europe, on assume d'ailleurs un engagement très pro-européen depuis quatre ans, de dire nous ça ne nous intéresse pas, on attend six mois. Et puis, projetons-nous, il y a des élections au mois d'avril, ça n'a échappé à personne, il y a des équipes qui se mettent en place, commencer tout de suite après un 1er juillet, quelques jours après les législatives, ou quelques semaines après les présidentielles, ce n'est pas non plus une...

Q - Mais si Emmanuel Macron perd en avril prochain, tout ce qu'il a dit hier, eh bien, ce sera le prochain ou la prochaine présidente qui fera sa propre feuille de route.

R - Mais, bien sûr, c'est la démocratie, et je vous rassure c'est déjà arrivé, dans d'autres pays européens qui n'ont pas demandé à décaler le calendrier parce qu'ils avaient leurs propres élections. Et c'est arrivé même en France, alors c'était il y a longtemps, c'était il y a 25 ans, où à l'époque c'était le président François Mitterrand qui ne se représentait pas, on le savait très clairement, et il y a eu un changement de président, Jacques Chirac a pris la suite, avec d'ailleurs une forme de continuité républicaine, mais aussi avec ses propres choix, sa propre marque de fabrique. Donc, la vie démocratique suivra son cours, et nous, notre responsabilité, c'est de faire en sorte que ça ne soit pas un exercice qui ne concerne d'ailleurs que le gouvernement, moi, je réunis, tous les mois, un comité où tous les partis politiques sont là, ça ne veut pas dire qu'on est d'accord, mais ils sont associés, on discute des priorités, et puis il y a une période de réserve pendant laquelle c'est la loi républicaine, et c'est bien ainsi, six semaines environ avant le deuxième tour, quatre semaines avant le premier tour, pendant laquelle il n'y a pas de conférences de presse, d'événements gouvernementaux, de la présidence, qui se tiennent sur le territoire national, on respectera tout ça. On ne va pas ralentir des choses très importantes, sur la régulation du numérique, sur la taxe carbone aux frontières, on en parlera peut-être, qui sont, je crois, essentielles pour la vie des Français, pour des raisons de débats politiciens sur le calendrier électoral.

Q - L'annonce surprise de la conférence de presse hier, Clément Beaune, c'est la création d'un service civique européen de six mois pour les moins de 25 ans, est-ce qu'il sera obligatoire ?

R - Non, ce n'est pas l'idée ; l'idée, c'est d'abord de l'ouvrir à tous. Il y a des choses formidables qui se passent au niveau européen, on parle souvent d'Erasmus, qui est un des emblèmes de l'Europe, qui permet...

Q - Des échanges d'étudiants.

R - A des étudiants, essentiellement effectivement, de faire six mois, un an, d'études dans un autre pays étranger. C'est formidable, mais ça concerne trop peu de monde ; c'est encore trop élitiste, ça concerne 5% environ des jeunes d'une génération. On est en train de l'élargir aux apprentis, pour que ce ne soit pas que pour les étudiants universitaires ; on va doubler son budget, d'ici 2026, et l'idée du Président de la République, c'est de dire tous les jeunes, quels que soient leurs parcours, leur milieu social, leurs moyens financiers, il faut qu'ils aient une expérience européenne, ce n'est pas un luxe, ou ce n'est pas superflu, c'est une ouverture d'esprit incroyable...

Q - Mais alors concrètement, un jeune qui est en alternance par exemple, ou qui est en CAP menuiserie, il aura l'occasion de faire un service civique dans un autre pays européen ?

R - Oui, absolument, ce sont des modalités qu'on va déterminer bien sûr, ça ne va pas se faire du jour au lendemain, parce que l'idée c'est de l'ouvrir à tous les jeunes, donc ça prendra un peu de temps. Mais déjà, c'est le cas, j'ai visité encore l'autre jour un centre de formation et d'apprentissage, en l'occurrence c'était en boulangerie, il y a des jeunes qui font des échanges dans des pays européens, en Allemagne ou en Espagne, dans le cas que j'ai visité à Pau ; et c'est très bien ainsi, c'est très bon pour leur formation, donc il ne faut pas considérer qu'Erasmus c'est pour des enfants de milieux favorisés qui étudient dans les grandes écoles, moi j'en ai bénéficié, mais c'est trop peu de gens encore, et c'est trop sélectif, pas ouvert assez à toutes les filières, et y compris, je pense, c'est l'idée aussi de l'annonce du Président, cette expérience européenne, qu'elle soit ouvert à des décrocheurs par exemple, à des jeunes qui ne sont pas en formation ; ça peut leur remettre le pied l'étrier de passer quelques semaines, quelques mois, dans un autre pays, et d'avoir un moment de respiration, d'ouverture et de formation.

Q - Clément Beaune, Emmanuel Macron a dit hier, au tout début d'ailleurs de sa conférence de presse, que l'une des priorités de la France, c'était de réformer l'espace Schengen. Est-ce que ça veut dire très clairement que c'est le retour des frontières à l'intérieur de cet espace, à l'intérieur de l'Europe ?

R - Je le dis clairement : non.

Q - Les frontières qui sont déjà rétablies, en partie aujourd'hui, que ce soit pour lutter contre la circulation des terroristes ou contre la circulation du virus ?

R - Oui, mais alors, je veux quand même insister là-dessus parce que c'est très important, on n'a jamais joué, de manière démagogique, populiste, avec le thème de la frontière. C'est facile de dire, on l'a vu au moment du début de l'épidémie, fermons les frontières, le virus sera bien isolé chez les autres et il ne circulera pas chez nous. Ça ne marche pas comme ça ; et puis, les frontières en Europe, je crois, je le revendique, c'est un acquis, de les avoir supprimées pour que dans la vie de tous les jours, il y a 350.000 frontaliers en France, ils puissent bosser, ils puissent travailler de l'autre côté de la frontière, pour faire vivre leur famille.

Q - Donc, plus de frontières à l'intérieur de l'Europe...

R - Non.

Q - Est-ce que ça veut dire qu'il doit devenir plus difficile de rentrer dans l'Europe ?

R - Exactement. Si vous voulez préserver ce qu'on appelle la libre circulation, cette mobilité en Europe, qui est très importante, au sein de l'Europe, -c'était d'ailleurs l'équilibre de Schengen dès les années 80-, il faut qu'on soit plus sérieux, plus efficace, je le dis aussi, à nos frontières extérieures, c'est la condition du maintien de la libre circulation. Pourquoi, vous avez pris cet exemple, il y a aujourd'hui, nous l'assumons aussi, pas des fermetures, mais des contrôles conjoints avec l'Espagne, ou avec l'Italie, à nos frontières intérieures, sans bloquer tout le monde, pour démanteler des filières de passeurs, des filières d'immigration illégale, aussi parce que, aujourd'hui, on n'est pas assez efficace à nos frontières extérieures, qu'il n'y a pas assez de contrôles ; je ne dis pas ça pour stigmatiser les pays comme la Grèce, l'Italie ou l'Espagne qui sont dans cette difficulté, il faut qu'on leur apporte aussi une aide européenne.

Q - Donc si des pays à l'Est de l'Europe disent "on veut construire des murs, des frontières physiques moins franchissables qu'aujourd'hui", ils ont raison de le dire ?

R - Non alors, pardon, c'est un peu compliqué, mais je veux être très clair là-dessus, parce que c'est un débat politique important. Moi je ne suis pas pour ériger des murs à nos frontières et dire que l'Europe va se barricader. Et je suis en revanche pour qu'il y ait des règles pour rentrer sur le territoire européen, que ces règles soient partagées, que les pays, que ce soit une crise ponctuelle, comme on le voit avec la Biélorussie face à la Pologne, ou que ce soit des flux migratoires plus importants, comme au Sud de l'Europe, on les aide, avec une police aux frontières européennes, ça a commencé, on appelle ça Frontex, mais c'est aujourd'hui insuffisant, c'est une des propositions que le Président a faites.

Q - C'est 20.000 personnes pour toute l'Europe Frontex.

R - Même pas encore, pour être tout à fait honnête, mais ça aide quand même, j'étais l'autre jour en Lituanie, qui est aussi confrontée à cette pression de la Biélorussie, on aide avec Frontex.

Q - 10.000 gardes-frontières de plus, c'est ce que propose Valérie PECRESSE aujourd'hui.

R - Oui, c'est intéressant, Valérie Pécresse, elle cherche manifestement des idées, elle était anti-européenne, elle redevient pro-européenne, mais 10.000 personnes pour Frontex c'est notre proposition depuis 2017, et il se trouve que...

Q - Mais ce n'est pas le cas aujourd'hui.

R - Non, bien sûr, il se trouve que l'objectif a été acté au niveau européen, et ce qu'on propose, nous, c'est d'accélérer effectivement cette montée en puissance. Si Valérie Pécresse copie cette proposition, c'est qu'elle est bonne, tant mieux qu'elle le reconnaisse.

Q - Elle dit aussi qu'il faut des contrôles biométriques partout, qu'il faut les généraliser.

R - Oui, ça tombe bien, on l'a aussi demandé, on est en train de le faire pour, aujourd'hui vous savez que les passeports sont biométriques, mais pas tous les documents d'identité...

Q - Sauf que, Clément Beaune, vous êtes au pouvoir depuis quatre ans, vous dites "on le demande", pourquoi vous ne l'avez pas fait en 2017 ?

R - Non, on ne le demande pas, on le fait ; je vous le dis très clairement, Frontex c'était rien du tout, il y a quatre ans, aujourd'hui c'est déjà plusieurs milliers d'hommes, environ 2000 sont déployés, qui aident concrètement à tenir les frontières. Je vous le dis, un pays comme la Lituanie n'arriverait pas tenir sa frontière sans Frontex. C'est encore insuffisant, c'est trop complexe, c'est trop bureaucratique. Donc, on n'a pas tout fait, mais on a pris ces objectifs, on a renforcé ces outils. Avoir une police aux frontières, qui fait en sorte que l'Europe décide qui rentre ou qui ne rentre pas sur son territoire, c'est de la souveraineté, ça, je l'assume complètement, et c'est encore une fois la condition pour qu'on puisse circuler librement à l'intérieur de l'Europe. Ce n'est pas barbelés, murs et miradors ; ce n'est pas la même chose, je pense qu'il faut faire cette distinction.

Q - On va parler, Clément Beaune dans un instant, d'un cas concret de l'immigration, c'est l'immigration dans la Manche, c'est un bras de fer qui dure depuis des mois maintenant, même si le mot bras de fer n'est sans doute pas le bon puisque c'est la vie de personnes qui est en jeu, entre la France et l'Angleterre, illustration concrète.(...)

Q - On se rappelle tous, fin novembre, 27 personnes sont mortes noyées dans la Manche alors qu'elles essayaient de rejoindre l'Angleterre. Les survivants, qui étaient dans l'embarcation ont témoigné et ont expliqué qu'ils avaient pourtant appelé les secours, en vain. Je vous cite ce qu'ils ont raconté à un media kurde, "nous avons appelé la police française, puis nous avons envoyé notre localisation et ils nous ont dit vous êtes dans les eaux anglaises, appelez les Anglais. Nous avons appelé les Anglais et ils nous ont dit d'appeler les Français." Est-ce que vous trouvez ça normal, Clément Beaune, qu'il y ait eu ce moment d'incompréhension entre les secouristes et les migrants qui étaient bloqués, qui étaient coincés dans l'eau, ils sont restés dix heures dans l'eau ?

R - Non, je ne peux pas trouver normal que la vie des gens soit en danger et qu'ils attendent des heures des secours. Bien sûr. Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé, ces témoignages je les ai lus comme vous, sont bouleversants, et on est en train de regarder exactement ce qui s'est passé. Je ne dis pas qu'il n'y a jamais aucun problème et aucun dysfonctionnement.

Q - Là, ce n'est pas que les Anglais qui sont en cause dans ces témoignages... "Le Monde", qui a republié ces témoignages dans son édition d'aujourd'hui, dit que les relevés téléphoniques confirment qu'ils ont bien appelé les secours, côté français, côté britannique.

R - Je n'ai pas mis en cause, en l'occurrence les Britanniques, ce que je peux vous dire c'est que d'abord on va enquêter précisément pour savoir ce qui s'est passé, s'il y a dysfonctionnement, parce qu'on parle de vies humaines, notre but c'est évidemment que les secours soient les plus réactifs possibles, et qu'il n'y ait pas de malentendu ou de problèmes de renvoi, si je puis dire, d'appels pour organiser ces secours. Je veux quand même dire et rendre hommage à nos sauveteurs, parce que tous les jours ils sauvent des vies, nous en avons sauvées, par les sauveteurs français, près de 8000 depuis le début de l'année, chaque naufrage, il y en a malheureusement eus avant celui qui a bouleversé tout le monde parce qu'il était très massif, 27 personnes sont mortes d'un coup, mais il y a malheureusement des précédents. Ces précédents sont à chaque fois une mort de trop.

Q - S'il y a eu dysfonctionnement, est-ce qu'il va y avoir des sanctions ?

R - Ecoutez, on ne va pas... nos sauveteurs ils ne sont pas en train d'essayer de ne pas sauver des vies, ils ne sont pas en train de se renvoyer la balle...

Q - Est-ce qu'ils ont le droit d'intervenir dans les eaux britanniques, les sauveteurs français ?

R - Pardon, ils risquent leur propre vie pour en sauver d'autres, ils n'hésitent jamais...

Q - Est-ce qu'ils ont droit, dans ces cas-là Clément Beaune, d'intervenir dans les eaux britanniques aussi ? Ou est-ce qu'effectivement on regarde, dans ces cas-là, de quel côté de la frontière maritime se trouve le bateau qui est en train de couler ?

R - Ecoutez, à ma compréhension, il y a un accord qui permet d'intervenir jusque dans nos eaux et de coordonner les secours avec les eaux britanniques, chacun dans ses eaux. La plupart du temps, parce que nous essayons d'intervenir le plus tôt possible, la plupart des cas sont des sauvetages dans les eaux françaises et nos sauveteurs le font. Ils n'ont évidemment, je veux qu'on soit très clair là-dessus, aucune hésitation, et j'imagine que dans un certain nombre de cas limites il peut y avoir ce genre de problème et qu'il faille renforcer nos coopérations avec les Britanniques, peut-être, je ne le sais pas, clarifier certaines règles d'intervention, c'est tout à fait possible. Mais, je veux le dire, il y a une politique sécuritaire, que nous assumons, qui est d'empêcher le plus possible les départs, pour sauver des vies et pour maîtriser l'immigration, souvent illégale. Mais il n'y a aucune hésitation, qu'on ait aucun doute là-dessus, pour quand une embarcation est en difficulté, la sauver, à l'évidence.

Q - Boris Johnson menace de faire ce qu'on appelle le "pushback", c'est-à-dire d'accompagner les migrants qui arrivent sur les côtes anglaises, de les escorter pour les ramener en France. Que ferez-vous, en France, s'il le fait ?

R - Ecoutez, je veux le dire aux Britanniques qui sont un grand pays de liberté, ce serait une aberration et une violation des règles humanitaires du droit de la mer, du droit international.

Q - Pardon de vous dire les choses comme ça, mais je crois qu'ils s'en fichent.

R - Oui, mais je pense que, je l'espère en tout cas, il y a au Royaume-Uni un parlement, il y a un débat public, d'ailleurs le Parlement lui-même, beaucoup de parlementaires britanniques, parce que cette loi n'est pas encore définitivement votée, ont fait part de ces grandes inquiétudes. Qu'est-ce qu'on appelle derrière le sympathique mot anglais le "pushback"...

Q - Des jet-ski qui raccompagnent les canots pneumatiques sur les côtes françaises.

R - Oui, la police qui, dans cette hypothèse, pousserait, "pushback", c'est littéralement ça, pousserait les embarcations dans les eaux françaises...

Q - Et dans ce cas-là la France laisserait faire, on est bien d'accord, il est hors de question d'envoyer d'autres douaniers français en face de... ?

R - On ne va pas faire nous-mêmes ce qu'on reprocherait aux Britanniques de faire, mais je le dis parce que nous parlons d'un sujet grave, et nous parlons de vies humaines, faire cela ce n'est pas respecter le droit. Et si la règle internationale est établie ainsi c'est parce que c'est une protection humanitaire, et donc nous ne sommes pas favorables, les Britanniques ont déjà proposé de le faire ensemble, nous ne sommes pas favorables à ce qu'on appelle des "pushback", c'est-à-dire ces refoulements ; repousser.

Q - Clément Beaune, est-ce que Jean Castex a eu une réponse de Boris Johnson à la lettre qu'il a envoyée ?

R - Pas encore.

Q - Il l'a envoyée il y a plusieurs jours pourtant.

R - Oui, mais ça ne vous a pas totalement échappé que malheureusement...

Q - Il l'a envoyée à Boris Johnson ?

R - Oui, que malheureusement nous sommes dans un moment un peu difficile avec les Britanniques. Là aussi je veux expliquer les choses, parce que...

Q - Ça veut dire quoi, il n'y a pas de communication, le moment difficile ?

R - Moi je n'hésite pas du tout à être très ferme avec les Britanniques, mais là on parle d'un sujet suffisamment grave pour que la coopération soit notre boussole, et d'ailleurs heureusement, je le dis, au quotidien la coopération entre les forces de l'ordre, entre les services de secours, est bonne avec le Royaume-Uni. C'est d'autant plus dommage que le Royaume-Uni, après ce drame, plutôt que de dire on va essayer de travailler mieux ensemble, de coordonner mieux éventuellement nos secours, d'ouvrir des voies de migration légale au Royaume-Uni, parce que pourquoi les gens prennent tous les risques, y compris celui de leur vie, pour traverser, c'est parce qu'ils veulent demander l'asile au Royaume-Uni, parce que c'est plus facile et parce que, aujourd'hui, il n'est pas possible de demander l'asile au Royaume-Uni avant de mettre un pied sur le territoire britannique.

Q - Boris Johnson a proposé que des patrouilles britanniques viennent contrôler sur les côtes françaises, pourquoi vous ne voulez pas ?

R - Là aussi je veux être très clair. Nous déployons des centaines de forces de l'ordre françaises...

Q - Oui, des bras en plus pour surveiller les côtes justement ?

R - Pardon, je dis ce qui est déjà, près de 800 aujourd'hui, sur 150 kilomètres de côtes, pour éviter des départs qui sont, sur le plan humanitaire, un drame, et sur le plan sécuritaire, quelque chose qu'on veut éviter. On ne va pas accepter, nous sommes un pays souverain, que sur des missions de police, sur des missions régaliennes, ce soit les forces de l'ordre britanniques...

Q - On a bien accepté que la frontière, c'est l'accord du Touquet, que la frontière britannique soit chez nous, on l'a délocalisée en quelque sorte, en vertu de cet accord, pourquoi ne pas accepter l'aide des Britanniques ?

R - Ce n'est pas une question d'aide, nous acceptons, et nous la demandons même, l'aide des Britanniques, parce que c'est une chose juste, qu'ils financent, par exemple des matériels, des drones, des caméras de surveillance, des équipements de sécurité...

Q - Mais pas des policiers ou des douaniers ?

R - Qu'ils participent au financement de l'équipement de nos gendarmes et de nos policiers, oui. En revanche, pardon, nous sommes un Etat souverain, nous parlons de choses régaliennes, sous l'autorité du président, du Premier ministre, du ministre de l'Intérieur, ce n'est pas... il ne peut pas y avoir deux forces de police de déployées...

Q - Il existe des douaniers britanniques aujourd'hui quand on prend le train à Paris...

R - Vous avez raison...

Q - Alors, pourquoi ce qui est possible dans une gare ne l'est pas sur une plage ?

R - J'explique, c'est deux choses un peu différentes. Il y a une location physique, quand vous prenez, par exemple, un Eurostar, c'est peut-être arrivé...

Q - Oui, on peut être contrôlé par des Britanniques.

R - Vous pouvez être contrôlé par des douaniers britanniques, c'est réciproque, d'ailleurs, vous avez des douaniers français à Londres pour faire le contrôle avant de partir. On parle d'une guérite avec deux personnes, on ne parle pas de missions de police avec des arrestations, avec des interceptions, avec des investigations, ça c'est le propre, pardon, d'un Etat souverain, nous n'avons pas besoin de cette proposition, les Britanniques savent qu'elle est inacceptable. En revanche, nous ne sommes évidemment pas dans des postures, nous voulons travailler avec les Britanniques, nous travaillons tous les jours avec les Britanniques, avec nos services de renseignement, avec nos services judiciaires ; d'ailleurs nous attendons un peu plus de réponses, en termes de renseignement, et de réponses judiciaires des Britanniques, qui ne nous fournissent pas assez, nous sommes prêts à déployer des forces de l'ordre en nombre, nous le faisons, et nous le faisons aussi dans l'intérêt des Britanniques. En revanche, il ne peut pas y avoir deux chaînes de commandement pour la police sur le même territoire, et sur notre territoire en l'occurrence. Ça ne veut pas dire qu'on refuse une coopération, je le dis, nous faisons tous les jours un très bon travail avec les Britanniques, alors que le gouvernement britannique sorte des postures et travailler sérieusement avec nous.

(...)

Q - Vous disiez tout à l'heure qu'on traversait un moment difficile avec le Royaume-Uni ; moment difficile aussi sur le dossier de la pêche qui pourrait trouver son épilogue dans les prochaines heures puisque ce soir intervient la fin de l'ultimatum que l'Union européenne a imposé au Royaume-Uni. Si ce soir le Royaume-Uni n'accorde pas toutes les licences de pêcheurs, que se passe-t-il ?

R - Alors, vous avez raison de dire, c'est important, que c'est une date limite qui a été fixée par la Commission européenne avec les Britanniques, quoi qu'ils en disent... mais par la Commission européenne.

Q - Boris Johnson ne reconnaît pas l'ultimatum...

R - Oui, c'est un peu étonnant de le découvrir, la date du 10 décembre a été publique dans des communiqués de presse de la Commission européenne après des réunions avec les Britanniques ; et le jeudi soir, ils disent : on n'en avait pas entendu parler, finalement, ça ne nous engage pas.... Ça ne donne pas vraiment un signe de confiance. Mais on va travailler encore aujourd'hui, il y a des réunions entre la Commission européenne et les Britanniques. Ce que nous avons dit, c'est d'abord qu'il faut réengager la Commission européenne parce que nous étions un peu seuls dans cette discussion ; or, c'est l'accord entre l'Union européenne et le Royaume-Uni qui n'est pas respecté, qui est mis en cause. Donc c'est la Commission elle-même qui a dit : nous allons faire l'évaluation le 10 décembre. De deux choses l'une : il n'y aura pas - je le dis très clairement - toutes les licences auxquelles nous avons droit, d'ici ce soir ; la question, c'est : est-ce que les Britanniques montrent que ce dialogue... on avait un moment pensé rompre le dialogue... ils nous ont dit : on est prêt à re-dialoguer -parce qu'on a haussé le ton-. On a obtenu depuis un certain nombre de licences, une quarantaine la semaine dernière avec Guernesey...

Q - Là, il en reste combien ?

R - Ecoutez, je ne sais pas exactement, mais probablement autour d'une petite centaine. Si les Britanniques aujourd'hui disent : on donne - pas un chiffre scientifique, mais - quelques dizaines de licences supplémentaires comme geste de bonne volonté, pour montrer que le dialogue porte ses fruits et qu'on a intérêt à le continuer encore, nous en tiendrons compte, nous ferons l'évaluation avec la Commission européenne et peut-être nous continuerons. S'ils nous disent : on n'a pas changé les critères ; il y a des petits bateaux qui attendent toujours leur licence, qui ne sont pas reconnus par les Britanniques ; il y a ce qu'on appelle des navires de remplacement, c'est-à-dire un ancien bateau qui a été modernisé ; ils nous disent : ce n'est plus le même, on ne veut plus donner la licence.

Q - S'ils campent sur leurs positions, qu'est-ce qui se passe ?

R - S'ils campent sur leurs positions, nous demanderons à la Commission européenne, dans le week-end, d'annoncer qu'un contentieux est engagé avec les Britanniques.

Q - Ça veut dire quoi, un contentieux ? Quelles sanctions ?

R - Ça veut dire qu'il y a une procédure juridique que la Commission européenne ne voulait pas engager avec les Britanniques jusque-là, que maintenant elle prend en compte ; nous lui demanderons de prendre une procédure pour dire aux Britanniques: vous ne respectez pas l'accord, ça veut dire que tous les Européens reconnaissent que les Britanniques ne respectent pas l'accord et on vous demande de le respecter dans les meilleurs délais.

Q - Vous pensez que ça va faire trembler Boris Johnson, ou l'empêcher de dormir ?

R - Je ne sais pas ce qui empêche de dormir Boris Johnson ; je ne cherche pas d'ailleurs vraiment à le savoir ; ce qui m'intéresse, c'est l'efficacité. Pour l'instant, on n'avait pas des Européens mobilisés avec nous pour dire : on fait respecter l'accord. Je pense que Boris Johnson, je ne sais pas si ça l'empêche de dormir, mais il se disait qu'il pouvait isoler les Français et diviser les Européens...

Q - Il n'a pas réussi ?

R - Il n'a pas réussi et on s'est remobilisé comme ça. Une procédure juridique, ce n'est pas simplement des papiers et des tribunaux. C'est aussi des mesures par exemple douanières que l'Europe peut prendre collectivement pour dire aux Britanniques : dans certains secteurs, puisque vous ne respectez pas l'accord, on ne reconnaît pas certains produits... ou on met des taxes sur certains produits...

Q - C'est beaucoup de temps perdu, ça, Clément Beaune ; ça fait des mois que vous menacez, et on en est toujours là.

R - Mais pardon, le temps perdu, c'est le temps où on n'a pas les licences des pêcheurs mais s'il y avait un remède miracle pour tout de suite délivrer les licences, je n'hésiterais pas à le faire y compris si c'était brutal et ferme à l'égard des Britanniques ; on n'a jamais hésité à avoir cette fermeté ; on a toujours fait ça, avec les pêcheurs, avec les professionnels. Le Président de la République a dit qu'avant Noël, il réunirait les professionnels et les élus des régions concernées pour définir avec eux les mesures qu'on prend. Et je veux quand même le dire : cette fermeté a permis d'obtenir, heureusement, l'immense majorité des licences ; il en manque aujourd'hui et chaque bateau qui manque est un problème, pour une famille, pour une activité économique. Donc, on se battra avec la fermeté et le dialogue si c'est possible pour le faire.

Q - Et on verra ce qui se passe donc aujourd'hui avant la fin de cet ultimatum. (...)

Q - Merci beaucoup, Clément Beaune, secrétaire d'Etat aux affaires européennes ; je crois que vous avez une grosse journée, aujourd'hui, avec la première visite du nouveau Chancelier allemand Olaf Scholz.

R - Et que je vais accueillir dans quelques instants.

Q - Merci à vous.

R - Merci à vous.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 13 décembre 2021