Déclaration de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie, des finances et de la relance, sur la souveraineté numérique de l'Union européenne, à Paris le 7 février 2022.

Intervenant(s) :

  • Bruno Le Maire - Ministre de l'économie, des finances et de la relance

Circonstance : Conférence " Construire la souveraineté numérique de l'Europe "

Prononcé le

Texte intégral

Merci Alex Taylor.
Merci à tous d'être présents.
Merci monsieur le Ministre, cher Clément Beaune.
Merci monsieur le Ministre, cher Cédric O, de participer à cette journée importante sur la souveraineté numérique.


La souveraineté est un mot à la mode. Tout le monde veut être souverain, tout le monde veut être indépendant. Ce thème, il a été mis à la mode par la crise économique qui a montré des défaillances inacceptables dans nos chaînes de production, avec les manques de produits essentiels comme des médicaments, des masques, des respirateurs. Il a été mis à la mode par l'urgence de relocaliser un certain nombre de nouvelles chaînes de valeur qui ont montré qu'elles étaient critiques dans notre production. Je pense aux batteries électriques, je pense aux semi-conducteurs sur lesquels je reviendrai et elle a reposé aussi sur le caractère totalement stratégique de l'innovation.

Il faut donc bien s'entendre sur ce que recouvre ce terme souveraineté. La souveraineté aujourd'hui, c'est la souveraineté technologique. Et comme j'ai eu l'occasion de le dire à plusieurs reprises, il n'y a plus de souveraineté politique sans souveraineté technologique. La vraie souveraineté du XXIe siècle, c'est une souveraineté technologique. Parce qu'on peut toujours dire qu'on est souverain politiquement, mais si pour vos réseaux de communication de 5G, vous dépendez d'une puissance étrangère qui peut récupérer toutes les données qui circulent sur cette 5G, vous n'êtes pas souverain.

Si sur la préparation de la 6G sur lesquels les États-Unis investissent déjà massivement, vous êtes en retard par rapport aux géants américains, vous n'êtes plus souverain. Si vous stockez vos données chez les hébergeurs qui peuvent les utiliser et les valoriser à leur compte, vous n'êtes pas davantage souverain. Si vos véhicules autonomes sont guidés par des logiciels et des réseaux de communications que vous ne maîtrisez pas, vous n'êtes plus souverains. Donc, vous voyez bien que c'est très bien de sauter comme un cabri sur sa chaise, en disant « souveraineté, souveraineté, souveraineté ». Mais si vous n'êtes pas souverain technologiquement, vous n'êtes pas souverain politiquement.

La souveraineté technologique est une clé absolue de la souveraineté du XXIème siècle. Il faut donc partout en Europe, et c'est l'ambition du président de la République, c'est l'ambition de cette présidence française du Conseil de l'Union européenne, un réveil technologique européen, parce que ce réveil technologique européen garantira notre maîtrise des innovations, garantira notre souveraineté technologique, et garantira donc la souveraineté politique à laquelle nous aspirons tous entre la Chine et les Etats-Unis. Derrière cette souveraineté, cette exigence de souveraineté, il y a évidemment une question toute simple : qui contrôle ? qui est le souverain de la souveraineté, si je peux m'exprimer ainsi ? Et nous voyons bien que les modèles qui se dessinent pour le XXIème siècle sont très différents, voire incompatibles.

Vous avez un modèle dans lequel cette souveraineté technologique est aux mains de géants privés, le géant du digital. Ce qui se passe aux Etats-Unis, c'est le modèle américain, mais parfois tempéré par certaines réactions de l'administration américaine. On voit bien aujourd'hui, notamment avec le projet Metaver, notamment également avec le projet de monnaie digitale, que, dans le fond, la souveraineté numérique dont le modèle américain, c'est une souveraineté privée.

Vous avez un deuxième modèle qui est celui où la souveraineté technologique est aux mains d'un Etat autoritaire, c'est le modèle chinois. Quand on voit la manière dont l'Etat chinois a repris la main sur les géants chinois du numérique, dont on a fait comprendre à monsieur Alibaba qu'il a commencé à prendre un peu trop de place, que tout ça va être aux mains de l'Etat central et du parti central, c'est un autre modèle politique, ça ne peut pas être le nôtre, c'est celui d'une souveraineté technologique qui est aux mains d'un pouvoir autoritaire.

Et puis, il y a un troisième modèle, auquel je crois profondément, auquel nous croyons tous avec Clément, avec Cédric, avec le président de la République, c'est un modèle dans lequel la souveraineté technologique, la souveraineté numérique est aux mains du peuple, du peuple souverain, du peuple européen. Et c'est ça l'un des grands enjeux du XXIème siècle, pas simplement bâtir une souveraineté technologique, mais que cette souveraineté technologique ne soit aux mains ni des seuls intérêts privés, ni du seul Etat autoritaire, mais aux mains du peuple souverain, du peuple européen, c'est exactement ce modèle de souveraineté technologique que nous voulons bâtir ensemble.

Mais j'insiste vraiment sur ces choix parce que nous sommes en pleine campagne présidentielle, on voit qu'il y a des sujets absolument fondamentaux qui sont posés pendant cette campagne, comme savoir qui va porter quel prénom, par exemple.

Nous, on a peut-être une responsabilité, celle de montrer à quel point les enjeux qui sont devant nous sont des enjeux de souveraineté technologique aux mains du peuple, et non pas des intérêts privés comme dans le modèle américain, ou d'un Etat autoritaire comme dans le cas du modèle chinois.

Comment est-ce qu'on peut y arriver ? Il y a à mes yeux 3 conditions et 3 exigences sur lesquelles nous devons tous nous entendre.

La première condition, c'est évidemment l'innovation. Il faut que l'Europe soit un grand continent innovant et retrouve ce goût du risque, ce goût de l'innovation, ce goût de la recherche, et ce goût du futur qu'elle a eu pendant des siècles, qu'elle a un peu perdue pendant un certain temps, et qu'elle doit retrouver au profit d'un modèle qui doit être un modèle de paix, de progrès, et de développement.

On n'est pas ici pour faire de la philosophie. Mais je pense que ce qui s'est passé au XXème siècle, les drames du XXème siècle, ont conduit les Européens à avoir un certain doute à l'égard de l'innovation et du progrès. Il est donc indispensable de lui fixer un horizon qui soit un horizon possible, un horizon acceptable pour tous, si nous voulons que tous les Européens retrouvent ce goût de l'innovation qui est le premier pilier de cette souveraineté technologique. Nous avons pour ça des instruments nouveaux, et je me félicite de voir que l'Europe a été capable de prendre conscience qu'elle aussi devait accorder des aides publiques à l'innovation si nous voulions réussir, c'est ces fameux PIIEC. C'est dommage que le terme soit aussi technique parce que je voudrais qu'on comprenne bien la révolution politique qu'il y a derrière ce terme, Projet Important d'Intérêt Collectif Européen. La révolution politique qu'il y a derrière, c'est que pendant des décennies, par pur dogmatisme, on s'est empêché d'accorder des aides publiques à des projets industriels innovants alors que la Chine le faisait, alors que les Etats-Unis le faisaient. A nous, on dit " ah non, ce n'est pas conforme aux règles de la concurrence ". Stupidité, lâcheté, échec. Voilà à quoi cela nous a conduit.

Je me réjouis qu'il y ait eu un réveil européen, une vraie prise de conscience et qu'on se soit dit, comment est-ce que SpaceX s'est développé ? Avec le soutien de la NASA et de l'argent public américain. Comment est-ce que la Chine a développé son industrie aéronautique avec Comac ? Avec le soutien des pouvoirs publics chinois. Pourquoi est-ce que l'Europe, la France, se priverait d'adopter des politiques qui ont réussi en Chine comme aux Etats-Unis, qui sont des politiques de soutien public à des innovations de rupture ? Ces PIIEC fonctionnent. Ça a été le cas des batteries électriques. C'est des usines qui ouvrent. C'est des emplois qui se créent. C'est de la richesse qui se développe en Europe. Cela va réussir aussi sur l'électronique et je me félicite du travail intense qui a été mené notamment par Thierry Breton sur ce fameux PIIEC électronique, le Chips Act qui va nous permettre de développer enfin une production de semi-conducteurs qui soit à la taille de nos besoins sur le territoire européen, et ça va être le cas aussi du PIIEC sur le cloud, sur lequel je vous annonce que la France va mettre 300 millions d'euros d'investissements publics. PIIEC auquel participeront 11 autres Etats. Et notre ambition, c'est que ce PIIEC sur le cloud puisse être pré-notifié au plus tard d'ici le printemps 2022, c'est-à-dire d'ici quelques semaines. Ça va nous permettre d'avoir enfin un stockage de données qui soit véritablement souverain.

La deuxième condition dans cette innovation, c'est le soutien aux start-up, c'est-à-dire à toutes les entreprises qui sont plus innovantes que les autres, qui développent des moyens de production, qui sont révolutionnaires, qui sont capables d'aller aux frontières de la technologie, de prendre des risques disruptifs. On a bien vu avec Cédric O à quel point ces French Tech, ça a marché. C'est un des grands succès du quinquennat. Les levées de fonds de la French Tech en 2021 ont augmenté de 115% en valeur.

Donc, c'est dire à quel point le mouvement est amorcé, à quel point nous sommes dans la bonne direction et à quel point la France et l'Europe regorgent d'intelligent, de talent, d'imagination, de savoir qui ne demandent qu'à avoir le bon endroit pour se développer et les bonnes conditions pour se développer. On sait parfaitement que l'une des difficultés pour ces startups, ce n'est pas l'amorçage, ce n'est pas les premières levées de fonds. C'est comment est-ce qu'elles arrivent à avoir des levées de fonds beaucoup plus importantes, avec des volumes beaucoup plus importants ?

Nous allons remédier à cela en lançant demain un fonds européen, le Scale-up, une capacité à financer plus largement, qui va rassembler 10 à 20 fonds pour un montant total minimal d'un milliard d'euros pour les champions de la technologie.

Le ministre des finances allemand, Christiane Lindner sera à Paris demain. Nous aurons l'occasion de faire cette annonce ensemble pour préciser les modalités. Mais l'idée est bien d'avoir un fonds européen, rassemblant 10 à 20 fonds pour un montant minimal de 1 milliard d'euros pour aider nos startups à grandir et à rivaliser avec les géants américains. Notre objectif final, c'est d'avoir 10 d'entreprises technologiques de plus de 100 milliards d'euros chacune d'ici 2030.Il n'y a aucune raison que nous laissions le champ de l'innovation et de la souveraineté numérique aux seuls Américains. En partenariat avec eux ou de manière indépendante, nous pouvons et nous devons développer nos propres capacités.

Le deuxième pilier après l'innovation, c'est la régulation. Nous voulons bâtir notre propre modèle avec une régulation qui est choisie par le peuple souverain, par ses députés, par ses représentants, par les Etats, par la Commission européenne, en avançant avec les deux directives et les deux règlements auxquels Cédric O attache une importance particulière, je le remercie de son travail là-dessus, le DMA et le DSA.

A chaque fois, ce sont des enjeux qui sont extrêmement concrets. Quand vous prenez le Digital Market Act (DMA), cela permet d'éviter des positions de monopole d'un certain nombre de géants du numérique. Prenons Apple par exemple : une fois le DMA définitivement adopté, l'entreprise ne pourra plus bloquer les solutions alternatives à Apple Pay sur iPhone. C'est une façon d'ouvrir à la concurrence et d'éviter des situations monopoles. Le Digital Services Act (DSA), c'est une façon de contrôler pour le coup les contenus et les informations soit illégales, soit mensongères qui pourraient figurer sur les places de marché, c'est aussi indispensable pour arriver à réguler les flux, réguler les informations, réguler les comportements économiques. Et je rappelle que ces deux règlements s'ajoutent à ce qui a déjà été fait pour protéger les données avec le RGPP et avec le cloud européen. L'initiative GAIA-X que nous avions lancée avec mon homologue allemand.

J'ajoute un tout dernier point qu'on oublie trop souvent quand on parle de souveraineté technologique, l'innovation, la régulation et un troisième pilier qui est essentiel, mais on s'en aperçoit un peu plus aujourd'hui. C'est l'énergie.

Toute cette souveraineté technologique va demander beaucoup d'énergie, beaucoup d'électricité, décarbonée. C'est certainement le seul défaut de ces technologies, c'est qu'elles consomment énormément d'électricité. Et donc, si nous voulons réussir cette transition technologique, si nous voulons garantir la souveraineté technologique européenne au XXIème siècle, il faut aussi garantir notre souveraineté énergétique, c'est-à-dire les réseaux 5G, les réseaux 6G, le cloud, le stockage des données, le véhicule autonome, le véhicule électrique, les batteries, l'hydrogène, l'électrolyse.

Tout cela demande un développement massif de nos capacités de production énergétique décarbonée. C'est pour ça qu'en France, comme vous le savez, ça fait débat dans l'Union européenne, mais je redis la position française. Nous croyons au développement des énergies renouvelables, mais nous croyons aussi à la nécessité absolue de l'électricité nucléaire, qui est totalement, je le rappelle, décarbonée et qui doit nous permettre de pourvoir aussi à cette souveraineté numérique et à cette souveraineté technologique.

Vous voyez pour conclure que dans le fond, c'est bien une approche globale, je souhaite avoir. Et que si nous voulons réussir, il ne faut pas voir les choses par un seul angle. Il faut élargir sa vision, comprendre qu'il n'y a pas de souveraineté politique sans souveraineté technologique, mais qu'il n'y a pas de souveraineté technologique non plus, sans souveraineté énergétique. La souveraineté, c'est tout en un : les technologies, l'énergie pour les faire fonctionner et la politique pour lui fixer un objectif qui nous rassemble.


Je vous souhaite de très bons travaux et merci à tous de votre présence.

Merci beaucoup.


Source https://www.economie.gouv.fr, le 9 février 2022