Déclaration de Mme Élisabeth Borne, Première ministre, sur la spoliation des biens juifs pendant la deuxième guerre mondiale, Paris le 15 juillet 2022.

Intervenant(s) :

Circonstance : Cérémonie de restitution d'ouvrages spoliés ayant appartenu à Georges Mandel

Prononcé le

Texte intégral

Monsieur l'Ambassadeur, 
Monsieur le président du Consistoire central, cher Élie KORCHIA, 
Monsieur le président du Conseil représentatif des institutions juives de France, cher Francis KALIFAT, 
Monsieur le président du Mémorial de la Shoah, cher Éric DE ROTHSCHILD, 
Monsieur le président de la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations, cher Michel JEANNOUTOT, 
cher Wolfgang KLEINERTZ (phon), 
Mesdames et Messieurs. 


40 000 appartements vidés, 100 000 objets d'art dérobés, des millions de livres volés. Il y a 80 ans, alors même que la France commettait l'irréparable, l'occupant ajoutait le pillage, le vol et la spoliation à la longue liste des blessures de ces années sombres. Il y avait la traque, la violence, la déportation, mais la soif de haine ne s'étanche jamais. Il en fallait plus : déposséder les juifs de France. S'en prendre à la culture n'a rien d'anodin ni de surprenant. La culture, c'est l'ouverture, c'est la réflexion, c'est la tolérance. L'attaquer, c'est empêcher de penser, de créer, c'est brider les esprits pour mieux les endoctriner. Les livres d'une bibliothèque, les œuvres d'art collectionnées disent beaucoup des personnes qui les possèdent. Les dérober, c'est tenter d'effacer leur identité. Ils l'ont voulu, mais aujourd'hui, nous montrons qu'ils ont échoué. Cette cérémonie a un caractère particulier. D'abord en raison de la personne à qui appartenaient ces livres. Georges MANDEL a été un visage de la France qui n'a jamais renoncé. DE GAULLE disait de lui qu'il était de ceux qui n'avaient jamais dit, et je le cite “Abaissons-nous, couchons-nous, nous trouverons la sécurité, la tranquillité dans l'humiliation.” Cette phrase nous dit un peu de qui était Georges MANDEL : un Français de confession juive, un républicain farouche, une figure du courage et de la persévérance. Georges MANDEL avait choisi la politique par vocation. Il ne connaissait que le travail et l'intérêt général. C'est ce qui l'a poussé encore jeune à marcher dans les pas de Clémenceau. C'est ce qui l'a conduit à se présenter au suffrage universel pour finir par lier son nom à celui du Médoc. C'est encore ce qui l'a guidé alors qu'il entre au Gouvernement. Ministre des PTT, il bouscule les habitudes et réforme inlassablement. Au moment où la guerre éclate, Georges MANDEL n'envisage pas une seconde d'abandonner le combat. Il croit dans le destin de notre pays et ne se résigne pas à la reddition. À la préfecture de Tours, il exhorte le général DE GAULLE à se rendre à Londres et y représenter la France. Lui embarque à bord du Massilia convaincu que la République peut encore tenir et résister. En réalité c'est vers son destin que Georges MANDEL embarque. Arrêté à Casablanca, il passera 4 ans entre la détention et les camps, 4 ans jusqu'à son assassinat par la milice le 7 juillet 1944 dans la forêt de Fontainebleau. Ils ont tué MANDEL parce qu'il aimait la France, ils ont tué MANDEL parce que sa religion leur était insupportable, ils ont tué MANDEL parce qu'il n'a jamais baissé la tête. Je suis fier que cette cérémonie me permette de lui rendre le juste hommage de la Nation. Mais nous retrouver aujourd'hui, c'est aussi saisir ensemble la complexité de l'époque et de notre histoire. Parmi les 15?000 ouvrages pillés dans la bibliothèque de Georges MANDEL, ceux qui sont restitués aujourd'hui mettent en lumière les déchirements de l'élite intellectuelle d'une époque et d'auteurs qui, pour certains, ont choisi de défendre l'indéfendable. Ces livres lèvent un voile aussi sur le passé d'une France coloniale. Notre histoire est ainsi faite. Les heures graves côtoient les moments brillants. Il y a les droits conquis, les progrès arrachés. Mais il y a aussi les fautes, les chutes, les drames. Face à cela, notre erreur serait de ne pas regarder l'histoire en face, de tenter de masquer les pages qui gênent, ou de ne parler que d'elles. Notre histoire est un tout. Notre devoir, c'est de la faire connaître, c'est d'en faire vivre la mémoire, c'est d'en tirer les leçons pour l'avenir. En léguant ses livres au mémorial de la Shoah, vous avez fait Monsieur KLEIN-HERTZ (phon) le choix de la mémoire. Par votre geste, ces livres deviennent les témoins de l'horreur du passé. Ils sont ceux de Georges MANDEL, mais aussi ceux de tous les déportés, de tous les prisonniers, de tous ceux que l'antisémitisme a voulu éliminer. Par votre geste, surtout, vous dites que la justice peut être faite. Dans les mots des victimes et des témoins de l'âge de la Shoah, je n'ai jamais entendu d'appel à la revanche. Au contraire, la mémoire, c'est le chemin le plus sûr de la réconciliation. En vous remettant ces livres volés, c'est une part du chemin de la réparation qui est accomplie. C'est la preuve qu'il n'est jamais trop tard pour rendre justice. Ce chemin de la réparation, la France l'empruntera toujours. Je sais pouvoir compter sur le travail acharné de la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliation, la CIVS. Monsieur JEANNOUTOT, je connais votre engagement et celui de vos équipes. Vous savez combien votre mission est déterminante, et j'y tiens personnellement. Ces dernières années avec des prérogatives supplémentaires, avec le soutien de la mission de recherche et de restitution du ministère de la Culture, la CIVS a pu donner plus d'ampleur encore à son travail. Je vous demande de continuer. En février une loi a permis de restituer 15 œuvres d'art issues de collections publiques à des familles de victimes. C'est une preuve de la volonté d'action de mes prédécesseurs, une volonté que je compte faire perdurer, une volonté que je sais partagée au-delà de nos frontières, de l'autre côté du Rhin. Monsieur l'ambassadeur, le geste de la Bibliothèque d'État de Berlin et la Bibliothèque universitaire de Dresde est remarquable. Il est le symbole du devoir de mémoire. Il est le signe de l'amitié franco-allemande retrouvée, de la confiance renouée, et de la réconciliation durable. La France et l'Allemagne partagent la mémoire de la guerre et de la Shoah. En faisant la démarche spontanée de rendre ses livres volés, les bibliothèques ont apporté une pierre à l'édifice de la réparation. Elles ont fait un acte juste, nécessaire, utile. Mesdames et Messieurs, ces livres nous racontent une part de notre histoire. On y perçoit la violence de la haine, l'indicible douleur de la Shoah. On y retrouve le courage des résistants, l'amour de la France de Georges MANDEL. On y décèle enfin le devoir de mémoire, et la volonté de réconciliation. Il reste encore beaucoup à faire, car il est long, le chemin de la réparation. Et alors que la guerre revient en Europe, alors que les voix des derniers survivants s'éteignent, alors que l'antisémitisme tue encore, nous poursuivrons inlassablement notre travail de mémoire, de paix et de transmission.


 Je vous remercie. 


Source https://www.gouvernement.fr, le 18 juillet 2022