Texte intégral
JÉRÔME CHAPUIS
Le grand témoin de France Info ce matin est donc le ministre de l'Intérieur. Bonjour Gérald DARMANIN.
GERALD DARMANIN
Bonjour.
JÉRÔME CHAPUIS
Vous étiez hier dans le Lot-et-Garonne aux côtés Président de la République pour l'annonce de la création de 239 brigades de gendarmerie, plus de 2 000 postes au total. Il y a trop de zones blanches aujourd'hui, des endroits où il n'y a pas de contact possible avec une gendarmerie.
GERALD DARMANIN
Alors, en trente ans, la Républiques a supprimé 500 brigades de gendarmerie sur tout le territoire national. Nous en recréons 240, en effet, à la demande du Président de la République.
JÉRÔME CHAPUIS
Donc, ça ne compense pas ?
GERALD DARMANIN
Ça ne compense pas encore puisqu'effectivement, il faut sans doute faire encore un effort de proximité même si la France a changé depuis 50 ans et donc la population s'est parfois concentrée dans des territoires qui demandent plus de sécurité et notamment dans les zones dites de la police nationale. Mais ce qui est sûr, c'est que pendant longtemps on a pensé qu'il fallait adapter le service public là où était la population. Et ce qu'a demandé le Président de la République depuis le grand débat (rappelez-vous, il y a 5 ans) c'est d'adapter les services publics pour faire venir la population notamment dans les territoires ruraux.
JÉRÔME CHAPUIS
Depuis le grand débat ; ça veut dire que ce n'est pas une conséquence des émeutes cette annonce ?
GERALD DARMANIN
Non, c'est plutôt une conséquence du grand débat, c'est-à-dire que lorsque…
JÉRÔME CHAPUIS
Après les Gilets jaunes.
GERALD DARMANIN
En effet, lorsque je suis devenu ministre de l'Intérieur, voilà plus de 3 ans désormais, le Président de la République me demande de réfléchir à la présence de la sécurité dans les milieux ruraux, auprès de nos agriculteurs qui connaissent aussi beaucoup de difficultés. Les difficultés que touchent la police de l'environnement : les feux de forêt par exemple, on l'a vu l'été dernier, ou les pollutions des cours d'eau, ou les zones touristiques. Le lac de Der par exemple dans la Marne ; c'est des dizaines de milliers de personnes qui viennent pendant 4 mois alors que le reste du temps, il y a moins de population, mais il n'y a pas autant de gendarmes évidemment qu'il y a de touristes. Et donc nous avons changé notre logiciel. Et c'est une magnifique, je crois, chance pour la gendarmerie nationale de voir ainsi sa présence renforcée partout sur le territoire national.
JÉRÔME CHAPUIS
Et puis, il y a des chiffres de la délinquance qui sont mauvais. Les statistiques de 2022 ont été rendues publiques tout récemment : plus 15 % de coups et blessures en plus sur un an, plus 5 % de trafic de stupéfiants, plus 9 % d'homicide. C'est aussi une réponse à ces chiffres ?
GERALD DARMANIN
Non, c'est très différent. 2022, c'est la suite du Covid ; une augmentation générale de l'insécurité partout sur le territoire européen. Heureusement, depuis le 1er janvier 2023, il y a une baisse très importante de la délinquance qui a été rappelée par le Président de la République hier chez vos confrères de France 3 : moins 15 % de violence mon en général. Donc c'est sûr que plus il y a de bleus sur le terrain, plus il y a de policiers, plus il y a de gendarmes, évidemment moins il y a d'insécurité. C'est pour cela qu'on a augmenté fortement les effectifs de police et de gendarmerie depuis six ans. Et il y a aussi évidemment l'importance de la réponse pénale et du lien judiciaire que l'on a avec le ministère de la Justice. C'est pour ça d'ailleurs qu'on a fait une grande réforme par ailleurs de la police nationale pour qu'il y ait plus d'OPJ, plus de gens qui fassent d'enquête. Je prends le cas des violences intrafamiliales qui touchent beaucoup les gens en zone gendarmerie également. C'est 400 000, désormais, enquêtes par an pour les policiers et pour les gendarmes, pour les femmes ou pour les enfants victimes de violences à l'intérieur du cocon familial. C'est évidemment quelque chose que n'avait pas la police ou la gendarmerie il y a encore 30 ou 40 ans. Il faut qu'on s'y adapte ; c'est ce que nous faisons.
JÉRÔME CHAPUIS
Il y a un point important dans les annonces d'hier : les deux tiers de ces brigades ne seront pas installés dans une gendarmerie fixe, elles seront mobiles. C'est pourquoi ? C'est parce que ça coûte moins cher ?
GERALD DARMANIN
Non, parce que la délinquance est itinérante. Vous avez des choses extrêmement évidentes comme l'Oyapock et le Maroni en Guyane.
JÉRÔME CHAPUIS
Oui, mais là on est en Métropole.
GERALD DARMANIN
Oui, mais attendez, l'Outre-mer, c'est très important.
JÉRÔME CHAPUIS
Bien sûr.
GERALD DARMANIN
Il ne faut pas briser l'Outre-mer. Garder la sécurité en Guyane, qui fait souvent la Une de vos journaux, en imaginant des brigades fixes sans s'occuper de la délinquance autour des fleuves, c'est évidemment un défi. Nous avons bien sûr, sur le territoire métropolitain, beaucoup de choses sensibles comme celle-là. Le Touquet de villes par exemple, c'est des touristes surtout l'été et surtout dans des grandes étendues de plages ; nous avons fait là des brigades équestres. Ce sont donc des brigades mobiles. Dans les Landes ou en Gironde, nous faisons des brigades mobiles pour lutter contre les feux de forêt parce qu'il y a beaucoup de pyromanes malheureusement, on l'a vu l'été dernier. Ce n'est pas des gendarmes des brigades fixes qui doivent répondre à cette question. Donc il faut les deux, c'est à peu près évidemment le travail que nous faisons avec les élus depuis un an.
JÉRÔME CHAPUIS
Mais les élus justement, ils ne vont pas vous dire "moi, je préférerais quand même avoir une gendarmerie sur mon territoire plutôt qu'une camionnette itinérante."
GERALD DARMANIN
Je crois que les élus, ce qu'ils veulent, c'est que les gendarmes soient présents chez eux ; que les jours de marché, je pense que c'est important que les gendarmes soient présents dans des villages du territoire.
JÉRÔME CHAPUIS
Mais ces gendarmes, ils connaîtront aussi bien la population que si… ?
GERALD DARMANIN
Evidemment, puisque la brigade mobile et la chaîne brigade fixe et les gendarmes, vous savez, ils dorment avec leur famille sur le territoire où ils sont affectés, les militaires de la gendarmerie. Moi, je veux d'ailleurs leur rendre hommage parce qu'ils sont totalement impliqués dans le fonctionnement du village du territoire. Ils connaissent les comices agricoles, les fêtes, les marchés, les moments touristiques où il y a besoin de plus de personnes. Je prends par exemple Rocamadour par exemple dans le Lot, il n'y avait pas de brigade renforcée pendant les périodes d'été, des 4-5 mois où on venait voir ce magnifique village du Lot. Et là, il y aura désormais une brigade mobile pendant 5 mois, d'une dizaine de militaires qui vont pouvoir renforcer la brigade fixe qui est déjà dans le Lot près de Rocamadour.
JÉRÔME CHAPUIS
Quelle est la répartition des rôles entre la police, la gendarmerie ? Ce matin, on entendait un habitant d'une petite ville de l'Isère qui disait "on a déjà une police municipale, pourquoi on nous rajoute une gendarmerie ?"
GERALD DARMANIN
Alors, j'entends plutôt que les gens qui veulent plus de policiers et de gendarmes, mais c'est une bonne chose que de voir que tout ça, ça se complète. La Police nationale, en général, travaille dans des communes de plus de 20 000 habitants ; c'est ce que dit la loi. C'est en général, ce n'est pas une obligation mais c'est souvent le cas. La gendarmerie nationale, en général, dans les communes de moins de 20 000 habitants et la Police municipale, c'est la compétence stricto-sensu du maire qui applique les arrêtés du maire : des arrêtés de salubrité, des arrêtés évidemment de lutte contre la délinquance du quotidien en lien avec la gendarmerie ou avec la police. Et évidemment, partout il n'y a pas de police municipale. Et puis, il y a des polices municipales très différentes : à Paris, elle n'est pas armée ; à Nice, elle est armée. Donc c'est vraiment des types depuis très différents. Le rôle de l'État c'est de garantir la sécurité ; ce n'est pas le rôle du maire que de le faire, c'est le rôle de l'État et c'est ce que nous faisons en renforçant de manière inédite les moyens.
JÉRÔME CHAPUIS
Plus de gendarmes, est-ce que ça veut dire moins de policiers ?
GERALD DARMANIN
Non, ça veut dire plus de policiers également. Je rappelle que dans le quinquennat précédent, le Président avait créé 10 000 postes de policiers et de gendarmes. Notamment un gros effort a été fait sur les services de renseignement. On a doublé les effectifs des services de renseignement (la DGSI par exemple), cela permet de limiter les attentats sur le sol national. Et dans ce second mandat, il y a autant de créations de policiers que de gendarmes : 3 500 policiers et 3 500 gendarmes pour ce prochain quinquennat.
JÉRÔME CHAPUIS
On va parler de la crise migratoire, mais avant cela, une information de nos confrères de Mediapart qui ont publié hier soir la vidéo de l'intervention policière au cours de laquelle Hedi a été blessé gravement en début juillet, c'était à Marseille. On a vu ces images ; images qui n'avaient pas été rendues publiques. Est-ce que vous, vous avez vu les images qui ont été publiées hier soir ?
GERALD DARMANIN
Moi, je ne commente jamais les affaires judiciaires en cours. Il y a aujourd'hui des juridictions qui sont saisies, des policiers qui doivent répondre de leurs actes. Moi, a priori, comme j'ai toujours fait, rappelais la présomption d'innocence de tout le monde y compris des policiers, soutenir la Police nationale.
JÉRÔME CHAPUIS
La crise migratoire, les demandes d'asile sont en forte hausse ces derniers mois en Europe : 130 000 l'an dernier en France, 140 000 prévu cette année dans notre pays. Comment est-ce que vous organisez pour y répondre ?
GERALD DARMANIN
Nous aurons sans doute le même nombre de demandes d'asile que l'année dernière dans un contexte, vous avez parfaitement raison, en Europe, il y a une augmentation très forte : plus de 35%. La France est passée du deuxième pays qui a le plus de demandes d'asile au quatrième parce qu'on essaie de faire un travail de réponse plus rapide des demandeurs d'asile. Aujourd'hui, en six mois en France, grosso modo, on a une réponse de l'asile, c'était un non, il y a encore deux ans. La difficulté c'est qu'autour de nous, on voit par exemple, l'Allemagne est à 225 000 quand nous, on est à 135 000. Et donc notre défi, il n'est pas français, il est européen. La question c'est "comment on accueille les demandeurs d'asile aux frontières de l'Europe ? En Italie, en Grèce, où là en effet les capacités d'asile sont saturées."
JÉRÔME CHAPUIS
Et vous avez vu vos homologues d'ailleurs récemment : italiens, allemands.
GERALD DARMANIN
Exactement. Donc nous avons un accord européen pour changer, révolutionner la demande d'asile pour que quand les gens arrivent en Europe, ils puissent déposer leur demande d'asile et, sous 15 jours, voir s'ils relèvent de l'immigration irrégulière ou de l'asile dans lequel ils doivent être évidemment mieux accueillis. Il faut désormais que cet accord soit voté par le Parlement européen. J'espère que ce sera le cas dans les prochaines semaines. Il y a plusieurs pays qui peuvent anticiper cet accord. La France l'a anticipé. J'ai demandé à l'Italie, nous demandons à la Grèce d'anticiper cet accord et de pouvoir faire les demandes d'asile le plus rapidement possible à la frontière, tel que le prévoit notre accord européen.
JÉRÔME CHAPUIS
Avec votre homologue italien, c'est fluide ?
GERALD DARMANIN
Écoutez, il fait face à une situation difficile et extrêmement difficile. Mais je pense que nous nous sommes rencontrés trois fois en 15 jours. Le Président de la République a rencontré longuement madame MELLONI. On aura l'occasion de se revoir dans une dizaine de jours à Bruxelles pour l'accord européen qui, j'espère, sera finalisé. Et nous apportons notre soutien à l'Italie. Nous leur disons "les demandeurs d'asile, nous sommes prêts à prendre notre part s'il s'agit de vrais demandeurs d'asile."
JÉRÔME CHAPUIS
Et après Lampedusa justement, vous aviez dit qu'il n'y aura pas de migrants de Lampedusa. Et après la crise d'il y a trois semaines maintenant, quel est le bilan trois semaines après ?
GERALD DARMANIN
Mais c'est le cas, les gens qui arrivent à Lampedusa, soit ils relèvent de la demande d'asile et dans ces cas-là, il y a une solidarité européenne qui s'exerce (la France a toujours accueilli des demandeurs d'asile), soit il s'agit d'immigrés irréguliers qui n'ont pas le droit d'avoir de l'asile. Il y a par exemple des Ivoiriens, des Sénégalais, dans les personnes qui sont venues sur Lampedusa. On ne donne pas l'asile, de façon majoritaire, aux Ivoiriens ou aux Sénégalais ; ce sont des démocraties. La France y travaille, la France parfois, les Français y vont en vacances. On a des relations diplomatiques avec eux.
JÉRÔME CHAPUIS
Et ces personnes ont été renvoyées dans leur pays ?
GERALD DARMANIN
Alors, nous travaillons effectivement d'abord à étudier leur demande d'asile. Il y a toujours eu des exceptions, des personnes qui sont persécutées pour des raisons politiques ou sexuelles. Mais effectivement, l'immense majorité de ces personnes (nous avons déjà travaillé avec la Côte d'Ivoire et le Sénégal) sont renvoyées dans leur pays d'origine. Le vice-président de la Commission monsieur SCHINAS vient de se rendre au Sénégal avec un mandat notamment de la France.
JÉRÔME CHAPUIS
Gérald DARMANIN, on ne voit pas comment vous pourriez dégager une majorité pour votre texte immigration cet automne.
GERALD DARMANIN
C'est le débat parlementaire. On ne peut pas à la fois dire que le Gouvernement a une majorité relative à l'Assemblée et doit discuter avec les parlementaires et puis dire, avant même que le débat n'ait commencé, que ce n'est pas possible.
JÉRÔME CHAPUIS
Mais la droite parle déjà de motion de censure.
GERALD DARMANIN
Il y a un an, on m'a dit la même chose pour le texte sur la sécurité intérieure. Il a été voté le plus largement de tous les textes présentés par le Gouvernement.
JÉRÔME CHAPUIS
Oui, sauf que là, à chaque fois que vous faites une concession d'un côté, vous en perdez de l'autre.
GERALD DARMANIN
Non, mais encore une fois, la politique de la preuve, ce serait plus important. Je suis parlementaire moi-même depuis plus de 10 ans. Je sais qu'il faut respecter y compris des oppositions. Je vous dis qu'il y a un an, vous m'avez dit la même chose. Vous n'arriverez pas à faire voter votre texte sur la sécurité ; il a été le texte le mieux voté de toute l'Assemblée, de tout le Sénat, depuis un an. Donc on va… Le 8 novembre prochain, nous serons au Sénat. Le Sénat a déjà voté en commission des lois alors que la majorité, vous le savez bien, n'est pas favorable au Gouvernement. Le texte proposé par le Président de la République, j'aurai l'occasion de le défendre bien évidemment et trouver les compromis avec tout le monde.
JÉRÔME CHAPUIS
Donc pas de 49.3 sur ce texte ?
GERALD DARMANIN
D'abord c'est à la Première ministre de le décider mais moi, je pense que la discussion, l'échange, le respect permet de trouver soit une situation qui est très difficile, qui est l'immigration en France, des résultats de compromis politique. Je pense qu'y compris les LR auront envie me semble-t-il de ne pas singer les positions du Rassemblement national, je pense que c'est un parti qui veut de la fermeté. Nous pouvons le suivre sur certains points mais en même temps, ne doit pas se confondre avec celui du Rassemblement national qui dit : "Il n'y a qu'à, il faut qu'on". Il semble que les centristes et j'ai entendu le président Hervé MARSEILLE encore le soir même des élections sénatoriales dire qu'il soutenait ce texte et les centristes au Sénat, ça fait la majorité, on l'a vu, hier le président LARCHER.
JÉRÔME CHAPUIS
Le sujet, ce n'est pas le Sénat, c'est l'Assemblée.
GERALD DARMANIN
Non mais d'abord le Sénat, d'abord, nous faisons voter ce texte au Sénat, comme il y a une majorité de droite et du centre au Sénat, il est certain que leurs amis de droite et du centre à l'Assemblée nationale les suivront. En tout cas, moi, je suis là, ouvert, mon bureau est ouvert et nous ferons adopter ce texte. Je n'ai pas de doute.
JÉRÔME CHAPUIS
Gérald DARMANIN, ministre de l'Intérieur. Merci, vous étiez le grand témoin de France Info ce matin.
GERALD DARMANIN
Merci à vous.
Source : Service d'information du Gouvernement, le 4 octobre 2023