Interview de M. Philippe Baptiste, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'espace, à RFI le 16 décembre 2025, sur la situation des universités, les droits d'inscription différenciés pour les étudiants étrangers et l'accueil des chercheurs étrangers.

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Média : Radio France Internationale

Texte intégral

ARNAUD PONTUS
Bonjour Philippe BAPTISTE.

PHILIPPE BAPTISTE
Bonjour.

ARNAUD PONTUS
Soyez le bienvenu. Et pour commencer, je vous offre cette sélection de déclarations récentes autour de la situation des universités en France. L'université est malade, à bout de souffle, en danger de mort, sous-financée, on a attaqué l'os, la France est un pays en voie de sous-développement. Est-ce qu'en tant que ministre de l'Enseignement supérieur, vous êtes le capitaine d'un navire en perdition ?

PHILIPPE BAPTISTE
Non. Je pense qu'il faut être très, très clair aujourd'hui. Nous avons aujourd'hui, dans le monde de l'enseignement supérieur et de la recherche, de très grands succès, de très belles réussites aujourd'hui. On a aussi notre lot de difficultés ; je vais y revenir. Mais je voudrais quand même simplement rappeler qu'on a 30 universités, une trentaine d'universités qui sont au classement de Shanghai. On vient d'avoir deux prix Nobel. On a des équipements de recherche qui sont des équipements de recherche absolument incroyables, en particulier de grands instruments de recherche qui sont, aujourd'hui, enviés par le monde entier. On a des milliers de chercheurs du monde entier qui viennent tous les ans, etc. Donc je veux dire qu'on est dans une situation qui est… Je suis d'accord pour dire qu'elle peut être contrastée, c'est-à-dire qu'on peut avoir des endroits…

ARNAUD PONTUS
Vous nous dites qu'il y a de grands succès, mais il y a de grosses difficultés financières. 70% des universités françaises qui se déclarent aujourd'hui en situation de déficit budgétaire. C'est un chiffre qui interroge tout de même, monsieur le ministre.

PHILIPPE BAPTISTE
Bien sûr, c'est un budget initial ; après entre le budget initial et le budget réalisé, vous savez qu'il y a souvent de très grandes différences, parce que le budget initial, souvent, il est très allant dans la dépense, et après il y a la réalité des dépenses qui est souvent moindre. Mais pour autant, il y a une difficulté, c'est vrai. Je voudrais simplement rappeler une chose, et puis après je reviendrai peut-être aux solutions. Au cours des dix dernières années, l'État a augmenté son effort financier aux universités de 5 milliards. C'est-à-dire que le budget pour les universités, entre ce qui se passait il y a dix ans et aujourd'hui, c'est 5 milliards de plus par an, qui arrive soit à travers une subvention de base, soit à travers des appels à projets divers et variés, ou de l'apprentissage des contrats, etc.

ARNAUD PONTUS
Donc vous nous dites que l'État ne se désengage pas ?

PHILIPPE BAPTISTE
Non, pas du tout. Il y a eu un investissement très fort. Par contre, effectivement, il y a un sentiment profond au sein des universités, au sein des établissements, dans les amphithéâtres aussi, dans les labos, qu'il y a des choses qui ne vont pas. Et effectivement, que l'argent n'arrive pas au bon endroit, ou que le mécanisme ne fonctionne pas, etc. Donc c'est une réalité, et je pense qu'il faut en tenir compte, et c'est pour ça que j'ai décidé de lancer des assises qui vont nous permettre de regarder ces questions de financement, qu'on fera ça à la rentrée.

ARNAUD PONTUS
Des assises sur le financement des universités, en janvier ? Vous en attendez quoi ? Des solutions ? Qu'on mette les choses à plat ?

PHILIPPE BAPTISTE
Vous savez, le but du jeu, ce n'est pas tellement de discuter de combien on va mettre d'argent - parce que ça, c'est discuté tous les ans au Parlement - c'est de savoir comment on fait pour les financer. Quels sont les moyens qu'on utilise aujourd'hui ? Je pense qu'effectivement, si on regarde ce qui s'est passé ces dix dernières années, on a fait des choses qui étaient de l'ingénierie parfois un peu complexe, un petit peu lourde. Certains établissements ont eu beaucoup de mal à rentrer dans ce jeu-là. Donc peut-être qu'il faut regarder, il faut poser un petit peu les choses, il faut qu'on se mette d'accord, il faut qu'on partage un constat, déjà, qu'on ne s'échange pas des chiffres comme ça en l'air, qu'on se mette d'accord avec mes collègues présidents de l'université, qu'on se mette d'accord sur les chiffres, qu'on regarde ce qui a marché, qu'on regarde ce qui n'a pas marché, et qu'on fasse des propositions.

ARNAUD PONTUS
Pour faire simple, monsieur le ministre, est-ce que ça veut dire qu'il faut revoir le mode de financement des universités françaises ?

PHILIPPE BAPTISTE
Je pense qu'en tout cas, ces questions-là doivent être sur la table, effectivement.

ARNAUD PONTUS
Mais pour une année en licence, on voit bien les droits d'inscription en France, 178 Euros par an. Est-ce qu'il faut faire payer plus les étudiants ?

PHILIPPE BAPTISTE
Alors, je pense que ce débat-là, cette question du modèle économique, et en particulier de la question des droits, c'est probablement une question qui sera posée probablement lors de la prochaine élection présidentielle. Je pense que différents candidats vont se parler.

ARNAUD PONTUS
Ce n'est pas le moment, c'est ça ? Ce n'est pas le moment d'en parler tout de suite ? Parce que c'est vrai que si on compare avec d'autres pays…

PHILIPPE BAPTISTE
Non, mais il n'y a pas l'espace politique aujourd'hui pour traiter de cette question, qui est une question qui est quand même un choix de société très profond. C'est-à-dire que nous, chez nous, effectivement, la licence, le master, le doctorat, donc les trois diplômes qui sont "régulés" par les frais d'inscription, ont des droits d'inscription qui sont très, très bas. Est-ce qu'il faut changer ça ?

ARNAUD PONTUS
Oui. Certains parlent de quasi-gratuité, puisque si on regarde les chiffres, un étudiant en licence coûte à l'État autour de 12 000 Euros par an.

PHILIPPE BAPTISTE
Absolument.

ARNAUD PONTUS
Il paie 178 donc c'est quasi-symbolique. C'est bien pour l'accès.

PHILIPPE BAPTISTE
Ça veut dire que quelque part c'est un choix.

ARNAUD PONTUS
Mais il y a une question, oui.

PHILIPPE BAPTISTE
Bien sûr. C'est un choix. C'est un choix de société où on dit qu'en fait, quelque part, ce sont nos impôts, l'effort de la nation, en fait, qui paient… Et c'est un choix qui n'est pas unique en France. D'autres pays font ça aussi. Est-ce qu'il faut faire évoluer ça ou pas ? Je pense que cette question doit être posée.

ARNAUD PONTUS
Le ministre que vous êtes a une idée là-dessus. Il faut poser la question, mais pas forcément la réponse tout de suite.

PHILIPPE BAPTISTE
Le ministre que je suis aujourd'hui, ce qu'il vous dit, c'est qu'il n'y aura pas de changement de principe avant un grand débat national qui ne peut avoir lieu qu'au moment d'une élection présidentielle et pas avant. Donc en tout cas, on ne touche pas aux droits d'inscription.

ARNAUD PONTUS
Donc on ne touche pas aux droits d'inscription. La petite nouveauté, si je puis dire, qui a été beaucoup commentée, c'est la mise en place de droits d'inscription différenciés pour certaines universités.

PHILIPPE BAPTISTE
Alors c'est ancien. Excusez-moi, mais ça date déjà d'il y a plusieurs années.

ARNAUD PONTUS
Oui. Mais des étudiants étrangers vont, à la rentrée prochaine, notamment à Panthéon-Sorbonne, payer plus cher que les Français ou les Européens. Est-ce que vous approuvez l'idée, le concept ?

PHILIPPE BAPTISTE
Alors oui. J'aurais du mal à ne pas l'approuver.

ARNAUD PONTUS
Puisque vous avez donné le feu vert.

PHILIPPE BAPTISTE
Non, non. Alors je n'ai pas donné le feu vert. Ça, c'est l'autonomie des établissements. C'est-à-dire que chaque établissement décide, c'est son droit.

ARNAUD PONTUS
Bien sûr. Mais il y a un cadre qui a permis d'y arriver.

PHILIPPE BAPTISTE
Le cadre a été posé il y a déjà plusieurs années. Donc ça, c'est certain. C'est important d'avoir cette liberté. Je rappelle que de toute façon, les droits d'inscription même différenciés, c'est-à-dire même ceux qui sont plus élevés par les étudiants non communautaires, restent non pas très faibles mais restent bien inférieurs aux 12 000 Euros dont vous parlez.

ARNAUD PONTUS
On est en dessous de 3 000, à peu près.

PHILIPPE BAPTISTE
Voilà. Exactement. Donc ça ne reste qu'un effort de participation et qui ne touche aujourd'hui que quelques pourcents des étudiants non communautaires qui sont aujourd'hui en France.

ARNAUD PONTUS
Oui. Il y a beaucoup de dérogations. Mais à l'heure où on parle notamment des ingérences russes et où on voit les universités russes offrir des bourses, des visas aux étudiants étrangers, est-ce qu'on ne va pas à contre-sens ?

PHILIPPE BAPTISTE
Non, je ne crois pas, parce qu'aujourd'hui, je vois qu'on continue à être extrêmement attractifs. Je pense qu'il faut qu'on se pose des questions sur nos capacités d'accueil, sur la manière dont on accueille les étudiants internationaux, à la fois ceux qui ont les moyens et ceux qui n'ont pas les moyens. Et ça, je pense qu'on ne se pose pas assez cette question-là. Je pense qu'il faut qu'on travaille aussi sur le type de profil qu'on cherche, c'est-à-dire en gros dans quelle discipline on va recruter des gens, dans quelle discipline, pour quel secteur est-ce qu'on a envie d'avoir des jeunes qui viennent étudier en France. Toutes ces questions-là, elles sont sur la table aujourd'hui. La France, ça va être un grand pays d'enseignement supérieur et de recherche. Nos universités, nos écoles sont très attractives. Et aujourd'hui, je pense qu'il faut qu'on continue dans cette direction et qu'on continue à attirer les étudiants.

ARNAUD PONTUS
Vous parlez d'attractivité. Nous voici 8 mois après le lancement de "Choose France for Science". C'est une initiative qui a été lancée en avril pour accueillir, pour attirer des chercheurs de très haut niveau en France. On pense évidemment à tous ces scientifiques qu'on va dire empêchés d'exercer librement aux États-Unis. Combien de chercheurs américains vont venir en France au dernier pointage ?

PHILIPPE BAPTISTE
Alors c'est, j'ai envie de dire, le premier pointage, parce qu'en fait, ça a été lancé en avril. Il a fallu à peu près 6 mois pour mettre en route et surtout pour faire venir des gens, parce qu'en fait, ce sont des gens qui décident de changer de vie, donc qui viennent avec leurs familles, qui traversent l'Atlantique. Enfin c'est un vrai changement de vie.

ARNAUD PONTUS
Changement de vie, oui.

PHILIPPE BAPTISTE
C'est un vrai changement de vie. On a reçu des milliers de candidatures initiales, enfin on… les universités, les écoles, le CNRS, etc.

ARNAUD PONTUS
Donc des milliers de candidatures. Et aujourd'hui, combien ?

PHILIPPE BAPTISTE
On a une trentaine qui ont été déjà identifiées aujourd'hui et qui viennent, qui ont été sélectionnées par un jury de très haut niveau. Ce sont des candidatures qui sont vraiment des gens qui sont exceptionnels et qui viennent des plus hautes et des plus prestigieuses institutions américaines. Et ça va continuer. C'est un mouvement qui est lancé.

ARNAUD PONTUS
Vous nous dites que c'est le haut du panier, mais une trentaine, ce n'est pas très spectaculaire comme chiffre, Philippe BAPTISTE.

PHILIPPE BAPTISTE
Non, non, pardon, excusez-moi. Mais l'important, ce n'est pas... Il y a des questions de nombre, évidemment. On cherche des profils de très, très haut niveau. Vous savez, recruter quelques personnes de très, très haut niveau, ce sont des choses qui peuvent dynamiser un laboratoire, qui peuvent créer une nouvelle équipe. Donc c'est vraiment important. Ce n'est pas le seul moyen. Je veux dire que c'est une des actions du ministère, évidemment. C'est en tout cas un très beau succès. C'est un très beau résultat. Et surtout, on veut continuer. C'est parce que la France, en fait, elle est attractive. Et moi, c'est ça le message que je veux porter.

ARNAUD PONTUS
Elle est vraiment attractive ?

PHILIPPE BAPTISTE
Mais oui, elle est attractive, évidemment.

ARNAUD PONTUS
Parce que quand on voit les différences de salaire, on est vraiment attractive par rapport à des Américains.

PHILIPPE BAPTISTE
La démonstration est faite justement par ce que je vous présente aujourd'hui. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, vous voyez qu'effectivement, oui, elle est attractive. On a de très, très bons chercheurs qui viennent aujourd'hui. Et vous savez, dans le monde de la recherche, quand on s'engage dans la recherche, je peux vous le dire, vous vous engagez... Vous regardez évidemment votre salaire. Mais ce n'est pas le seul sujet. Je pense que c'est aussi la passion. Et la passion, elle est là. Elle est présente en France et avec de très beaux laboratoires.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 décembre 2025