Interview de M. Benjamin Haddad, ministre délégué, chargé de l'Europe, à France Info le 30 mars 2026, concernant le prêt de 90 milliards à l'Ukraine, les sanctions sur la Russie, les prix du carburant en France et la vie politique.

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Média : France Info

Texte intégral

ALIX BOUILHAGUET
Bonjour Benjamin HADDAD.

BENJAMIN HADDAD
Bonjour.

ALIX BOUILHAGUET
Vous partez en Ukraine, juste après cet entretien, pour participer au Conseil des ministres des Affaires étrangères autour de Volodymyr ZELENSKY. On le sait, l'Union européenne a débloqué un prêt de 90 milliards. Prêt bloqué notamment par la Hongrie. Or, il y a urgence, Kiev pourrait se retrouver à court de trésorerie fin avril. Comment débloquer ce prêt ?

BENJAMIN HADDAD
Je serai tout à l'heure en Ukraine avec les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne pour rappeler notre soutien et notre solidarité à l'Ukraine, pour commémorer les quatre ans de la libération de la ville de Boutcha, et puis pour rappeler qu'alors que le monde a les yeux rivés sur le Moyen-Orient, la guerre continue en Ukraine. Juste sur la dernière semaine, la Russie a utilisé 3 000 drones, 1 500 bombes, plus de 40 missiles qui ont été dirigés vers l'Ukraine. Alors effectivement, nous devons continuer et accélérer la pression sur la Russie. Ça passe par l'adoption d'un 20e paquet de sanctions qui est discuté aujourd'hui par les pays européens pour notamment accroître la pression sur le secteur énergétique de la Russie. On sait que c'est une ressource pour l'effort de guerre. Ça passe par le déblocage de ce prêt de 90 milliards d'Euros qui avait été accepté par tous les pays de l'Union européenne, les 27, au Conseil européen de décembre. 90 milliards d'Euros, c'était pour l'aide militaire et économique pour les deux prochaines années. Aujourd'hui, la Hongrie bloque ce prêt. On doit continuer le dialogue, mais aussi la pression sur la Hongrie pour débloquer.

ALIX BOUILHAGUET
Comment le débloquer ? Est-ce que c'est possible ? Est-ce que c'est possible rapidement ?

BENJAMIN HADDAD
Alors on doit le faire de façon urgente puisque c'est l'aide dont les Ukrainiens ont besoin pour les deux prochaines années. Il y a un dialogue qui est mené avec la Hongrie. Vous savez qu'il y a aussi des négociations sur d'autres sujets comme la réparation du pipeline de Droujba, qui est cet oléoduc qui amène du pétrole depuis l'Ukraine. Il est absolument urgent. Je rappelle que les Hongrois, comme les 26 autres pays de l'Union européenne, avaient donné leur accord. Donc c'est non seulement la sécurité de l'Europe, c'est aussi la crédibilité, la parole donnée par les pays de l'Union européenne. À ce moment, encore une fois, on parle beaucoup du Moyen-Orient. On voit les prix des hydrocarbures qui augmentent, ce qui pourrait aussi jouer en faveur de Vladimir POUTINE, ou peut-être les efforts américains sont rivés ailleurs. C'est aux Européens aujourd'hui de prendre en charge leur sécurité. Ce prêt est absolument essentiel à cet égard.

ALIX BOUILHAGUET
Justement, les États-Unis ont levé les sanctions sur la vente de pétrole russe en direction de l'Inde. L'idée, on voit bien, c'est effectivement de soulager le marché. Mais la guerre offre donc finalement à la Russie une bouffée d'oxygène sur le plan financier. Est-ce que ce n'est pas une manière de lever le pied sur les sanctions russes ?

BENJAMIN HADDAD
Ce n'est pas le moment de lever les sanctions sur la Russie. Au contraire, c'est le moment d'accroître la pression. Je le disais à la fois le 20e paquet de sanctions, de continuer aussi notre pression sur la flotte fantôme, ces navires qui sont utilisés.

ALIX BOUILHAGUET
Donc vous dites que les États-Unis ont eu tort de dire : " OK, la Russie peut à nouveau commercer avec l'Inde sur le pétrole ".

BENJAMIN HADDAD
Mais qui est-ce que ça renforce de faire cela ? Ça renforce évidemment la Russie dans la guerre d'agression contre l'Ukraine. Ça renforce aussi l'Iran qui est l'allié de la Russie. Je vous rappelle aujourd'hui que dans le ciel ukrainien, il y a des drones iraniens qui sont utilisés par la Russie, des drones Shahed. On sait que la Russie et l'Iran se sont soutenus ces dernières années, que ce soit dans le soutien aussi au régime criminel de Bachar AL-ASSAD en Syrie. Et donc soutenir la Russie ou lever les sanctions, ça ne va pas dans l'intérêt de sécurité ni des Européens ni des Américains.

ALIX BOUILHAGUET
On voit les prix qui augmentent aussi de carburant en France. Le Premier ministre affirme que nous ne sommes pas en pénurie. Mais imaginons si jamais nous devions y faire face. Est-ce que la France, l'Union européenne pourrait lever les sanctions sur l'importation de pétrole et gaz russe ? Ou est-ce que c'est totalement inimaginable ?

BENJAMIN HADDAD
Non, ce n'est pas le moment de lever les sanctions contre la Russie alors que la Russie continue, accélère son agression contre l'Ukraine et ses menaces de sécurité contre les Européens. Vous savez que le Gouvernement est mobilisé, a pris des mesures, que ce soit des mesures d'urgence, de soutien aux secteurs qui sont les plus touchés. Je pense par exemple au transport routier ou à la pêche.

ALIX BOUILHAGUET
Alors ils disent que ce n'est pas assez. Que ce n'est pas assez. 70 millions, ce n'est pas assez.

BENJAMIN HADDAD
La libération d'une partie des stocks stratégiques, 250 000 barils. Il y aura aujourd'hui au niveau du G7 une réunion des ministres de l'Economie, autour du ministre Roland LESCURE pour parler aussi de la coordination internationale pour le soutien à l'énergie. Nous sommes évidemment mobilisés pour mettre en place une coalition aussi pour la liberté de navigation du détroit d'Ormuz, par lequel circule à peu près un cinquième des hydrocarbures à travers le monde. Donc nous sommes mobilisés. C'est une situation, il faut quand même le dire, qui est différente d'il y a quelques années. Aujourd'hui on a un parc nucléaire qui fonctionne à plein puisque nous avons investi pour le rénover. Nous ne sommes pas à l'hiver comme c'était le cas, par exemple, au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022, il y a quatre ans. Et nous continuerons le dialogue avec nos partenaires, notamment du partenaire européen et du G7, pour voir les mesures qu'on pourrait continuer à prendre.

ALIX BOUILHAGUET
Un tout dernier mot. On l'a vu, le conflit en Iran ajoute des difficultés à l'Ukraine. La France, par exemple, a un accord de défense avec les Émirats arabes unis et le Qatar et les équipes en défense anti-aérienne. Ce conflit consomme donc des armes anti-aériennes dont l'Ukraine aurait peut-être besoin. Est-ce que se concentrer en ce moment sur le front iranien, ça ne prive pas l'Ukraine de nos technologies ?

BENJAMIN HADDAD
Alors vous avez raison de le souligner. Nous, on continue à travailler avec les Ukrainiens, à les soutenir. Par exemple, la France est aujourd'hui le premier pays qui aide l'Ukraine sur le renseignement militaire, ce qui est absolument fondamental. Les Ukrainiens, vous le savez, ont aussi des technologies, notamment des technologies de défense anti-drone. Aujourd'hui, il y a des accords qui ont été signés entre l'Ukraine et des pays du Golfe, comme les Émirats ou l'Arabie Saoudite, pour rapprocher les industries de défense ukrainiennes et du Golfe. Nous-mêmes, nous avons intérêt non seulement à continuer à monter en puissance avec notre industrie de défense, notre base industrielle de défense et à la rapprocher de celle de l'Ukraine. C'est pour ça que nous avons mis dans le prêt de 90 milliards aussi le principe de préférence européenne. C'est pour ça que l'an dernier, quand nous avons fait le prêt de 150 milliards d'Euros de la Commission européenne pour l'industrie de défense européenne, on a inclus l'Ukraine. Moi-même, quand je serai en Ukraine, j'irai voir des acteurs, des startups françaises dans le secteur des drones et de l'intelligence artificielle qui travaillent avec les Ukrainiens pour travailler à l'interception de drones, parce que c'est dans notre intérêt aussi de renforcer notre coopération de défense avec les Ukrainiens en ce sens.

ALIX BOUILHAGUET
Benjamin HADDAD, vous faites partie des 90 ministres, députés et sénateurs de la droite et du centre qui ont signé une tribune, dans La Tribune dimanche, pour une candidature unique en 2027. Elle s'adresse à qui précisément cette tribune ? Qui sont les réticents ou qu'est-ce qu'il faut convaincre ?

BENJAMIN HADDAD
C'est une tribune que nous avons portée avec ma collègue Maud BREGEON qui dit au fond quelque chose de très simple : alors que nous rentrons dans une période qui va être une période électorale, il est temps de mettre le pays avant les partis. Et si on veut avoir un programme et un projet pour le pays d'autorité sur le plan du régalien, de réforme économique, si on veut continuer à porter une voix forte en Europe et sur la scène internationale, les partis de la droite et du centre ont intérêt à s'unir et à porter une candidature unique pour l'accompagner.

ALIX BOUILHAGUET
Sauf qu'il n'y a aucune référence à une primaire dans ce texte. Donc comment on départage les postulants ? Comment on choisit l'heureux élu ?

BENJAMIN HADDAD
On n'a pas voulu dans ce texte rentrer dans les questions de procédures. C'est un message de responsabilité qui est envoyé à tous les candidats potentiels pour leur dire qu'il faut trouver une façon de se rendre. J'ai derrière une candidature unique. Vous savez, moi j'étais candidat aux élections municipales à Paris. J'ai vu les dangers.

ALIX BOUILHAGUET
Vous soutenez Rachida DATI et pas Pierre-Yves BOURNAZEL, le candidat Renaissance.

BENJAMIN HADDAD
Je soutenais Rachida DATI. Effectivement, je suis très fier d'avoir porté cette campagne avec Rachida DATI.

ALIX BOUILHAGUET
Pas un peu de déloyauté vis-à-vis de votre camp ?

BENJAMIN HADDAD
Mais fondamentalement, ce qu'on a vu, c'est que la pire façon de se mettre dans une dynamique de victoire, c'est la division. Quand on a des candidats du centre et de la droite, alors que fondamentalement, là où on est partis unis, on a su l'emporter dans ces municipales. Eh bien, nous on appelle à la responsabilité. Encore une fois, on a besoin de continuer à porter des ambitions pour réformer notre pays, pour mettre de la sécurité et de l'ordre sur le régalien, pour avoir une voie influente et ambitieuse sur la scène internationale. Moi, je ne veux pas Pompéi d'un second tour entre Jordan BARDELLA et Jean-Luc MELENCHON. Je ne crois pas que c'est ce que les Français souhaitent. Donc à nous maintenant de nous organiser, de prendre nos responsabilités.

ALIX BOUILHAGUET
Avec sa réélection au Havre, Edouard PHILIPPE semble quand même avoir pris une petite longueur d'avance. C'est lui qui apparaît en tout cas dans les sondages, celui de La Tribune dimanche, encore être le seul en capacité de gagner face au RN au second tour. Est-ce que le rassemblement doit se faire derrière lui ?

BENJAMIN HADDAD
Écoutez, il a été, bien sûr, un brillant Premier ministre. Il a eu une réélection importante au Havre. Moi, je ne veux pas rentrer à ce stade dans les questions de personnes. Je pense que ce qui est important, c'est qu'on parle à la fois du projet et de l'unité de notre famille politique et du socle commun. Ce que nous avons su faire ces dernières années, c'est travailler entre les partis du centre, Renaissance, Horizons et les Républicains. Moi, j'ai toujours plaidé pour cette unité. Nous avons chacun, bien sûr, dans nos partis, des différences, des distinctions. Il ne s'agit pas d'écraser les différences, de se mettre d'accord sur un projet, sur une candidature et puis après, bien sûr, d'aller surtout parler aux Françaises et aux Français.

ALIX BOUILHAGUET
Très rapidement, lors des municipales, on a vu que le RN fait une percée. Compliqué encore dans les grandes villes, mais il gagne des villes moyennes. LFI aussi, des villes de plus de 100 000 habitants. Ce sont les deux partis qui semblent incarner l'espoir pour 2027. Gérald DARMANIN évoque un sentiment prérévolutionnaire électoral. Est-ce que vous êtes d'accord avec lui ?

BENJAMIN HADDAD
Bien sûr, mais regardez ce qui s'est passé dans les municipalités qui ont été conquises par la France insoumise. On voit déjà un climat de violence, un climat de menaces et d'intimidation contre les élus sortants. On voit la remise en cause de principes républicains, comme la neutralité du service public. On voit déjà une ambiance communautariste. Je ne veux pas de ça pour mon pays.


Source : Service d'information du gouvernement, le 31 mars 2026