Texte intégral
Monsieur le Maire,
Madame la Première adjointe,
Monsieur Serge Romana,
Mesdames et Messieurs les élus,
Monsieur Guillaume Vuilletet,
Mesdames et Messieurs les responsables associatifs,
Mesdames et Messieurs,
Chers élèves,
Nous nous retrouvons ce matin, au lendemain du 10 mai, journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions.
Le lieu où nous sommes réunis compte au moins tout autant que la date. Comme l'ont rappelé Monsieur le Maire et Madame la Première adjointe, c'est ici, dans les Jardins du Trocadéro, que s'élèvera dans quelques mois le mémorial national dédié aux victimes de l'esclavage.
Ici, au cœur de Paris, où fut adoptée en 1948 la Déclaration universelle des droits de l'homme, des noms trop longtemps éloignés du récit national seront inscrits et vus par des millions de visiteurs.
Pour beaucoup de nos compatriotes ultramarins et pour la nation toute entière, les mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions ne se résume pas à un chapitre des manuels d'Histoire.
Ce sont des multitudes de vies, de récits, de failles qui traversent les générations et nous habitent.
L'esclavage colonial est un crime contre l'humanité.
En arrachant des millions de femmes, d'hommes et d'enfants à leur terre, à leur langue et à leur nom, il a organisé la déshumanisation.
Il a prétendu transformer des personnes en biens, des vies en marchandises, des corps en instruments de production.
N'oublions jamais que les premiers abolitionnistes furent des esclaves eux-mêmes. En 1791, à Saint-Domingue ce sont eux qui se sont soulevés, rendant inéluctable l'abolition de 1794.
Ce qui nous rassemble aujourd'hui c'est donc aussi une histoire de résistants et de héros, dans l'horreur absolue de ce qu'a été l'esclavage, qui ont refusé la servitude. Par les révoltes. Par le marronnage. Par la foi tenace dans la dignité. La mémoire des abolitionnistes, dans toute sa diversité, mérite d'être davantage portée et enseignée.
Victor Schœlcher, l'abbé Grégoire, Toussaint Louverture, Louis Delgrès, et tant d'autres, rappellent que l'abolition fut le résultat de combats, de ruptures et de courage.
Des voix ont refusé le mensonge d'un ordre injuste. Des voix féminines aussi, Mesdames.
Je pense la "Mulâtresse Solitude", Guadeloupéenne, figure emblématique de la rébellion, devenue héroïne littéraire grâce à André et Simone Schwarz-Bart.
Je pense à Adélaïde Tablon, Guyanaise, emprisonnée pour avoir défié le pouvoir colonial.
À Lumina Sophie Raptus, Martiniquaise, condamnée aux travaux forcés à perpétuité pour s'être insurgée.
Et à Olympe de Gouges, qui a combattu pour les droits des femmes et des esclaves avant d'être guillotinée.
Derrière elles, des millions d'autres histoires individuelles et collectives, de souffrances, de douleurs, de luttes vaillantes.
Chers élèves présents ce matin, nous vous devons de vous transmettre cette mémoire, de vous l'expliquer puis vous la transmettrez à votre tour le moment venu.
Car la mémoire n'a jamais vocation à enfermer.
Elle sert à comprendre.
Elle sert à nommer.
Elle sert à réparer ce qui relève de l'oubli.
C'est le sens du futur mémorial.
Il ne sera pas un lieu d'accusation mais un lieu de transmission. Il inversera ce schéma de honte car cette honte ne doit pas être celle des descendants des victimes mais celle du système qui a réduit des êtres humains en esclavage.
Avec ce mémorial nous affirmons que la mémoire de l'esclavage n'appelle pas à la division mais à une volonté de réconciliation. Ces femmes et ces hommes ont porté des noms, ils méritent d'être nommés dans l'Histoire de France.
Je veux saluer ici celles et ceux que Serge Romana appelle, avec justesse, "les entrepreneurs de mémoire".
Depuis des années, ils cherchent, classent, recoupent, expliquent et relaient. Ils vont dans les archives et rendent aux familles des morceaux de leur vie. Le mémorial est précisément le fruit de plusieurs années d'effort, d'engagement de combat aussi pour tenir cette mission de justice.
Et je veux sincèrement vous en remercier.
Aujourd'hui, dans notre pays, les débats identitaires prennent souvent une tournure brutale. Les mots jetés par certains blessent. Les mémoires s'opposent. Les fractures s'installent. Face à cela, notre responsabilité consiste à tenir une ligne républicaine exigeante.
La mémoire de l'esclavage ne divise pas. Aucune mémoire ne doit diviser. Chaque mémoire oblige à regarder le passé, à le reconnaître, à le réparer pour avancer.
Ce matin, avec vous chers élèves, avec les élus, avec les associations, avec les acteurs du champ mémoriel, nous faisons œuvre commune.
Les roses blanches qui seront déposées au pied de cet arbre porteront un message de respect et d'avenir.
À toutes les victimes de l'esclavage, nous rendons hommage.
À leurs descendants, nous disons : "votre histoire appartient pleinement à l'histoire nationale."
Aux jeunes générations, nous formulons une exigence connaître le passé pour construire un pays plus juste et plus fraternel, aujourd'hui et demain.
Aimé Césaire le formulait ainsi devant l'Assemblée nationale, je cite : "Se rappeler que le combat, le séculaire combat pour la liberté, l'égalité et la fraternité, n'est jamais entièrement gagné, et que c'est tous les jours qu'il vaut la peine d'être livré".
Alors poursuivons ensemble ce travail.
Vive la République.
Vive la France.
Source https://www.outre-mer.gouv.fr, le 12 mai 2026